« C’est une grande tragédie pour l’homme de vivre séparé de son propre cœur. Connaître son cœur devient un but de la vie pour chaque homme, puisque c’est là qu’il doit se présenter devant Dieu. Car la science spirituelle nous dit que nous devons parler à Dieu avec notre cœur, nous devons L’aimer de tout notre cœur et connaître avec notre cœur la loi de Sa grâce. Et tous nos efforts et notre ascèse, dans la vie de l’église, ont pour but de trouver notre cœur. Cette chose est d’une telle importance que, si nous avons trouvé notre cœur, c’est le commencement de notre salut, le salut est entré dans notre vie ».
Archimandrite Zacharie Zacharou, « Rachetez le temps »
Dans son livre « L’homme à la découverte de son âme », le psychanalyste C.G. Jung évoque le souvenir d’un dialogue avec le chef d’une tribu d’Indiens d’Amérique :
En effet, nous pouvons facilement constater que chacune de nos pensées comporte un arrière-plan de nature affective – désir, peur, sympathie, aversion, joie, tristessem etc. – autrement dit, toutes nos pensées viennent du cœur : « Où parle la vie ? Dans le cœur. Comment ? Dans son autorévélation pathétique immédiate (…) qui définit la réalité humaine : impressions, désirs, émotions, vouloirs, sentiments, actions, pensées. Le « cœur » est la seule définition adéquate de l’homme (Michel Henry, Paroles du Christ).
L’être réel de l’homme se trouve dans le cœur et cet être-là n’est pas l’homme mortel, mais l’Esprit de Dieu incarné en l’homme : « Votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu » (1 Cor. 6, 19). C’est la raison pour laquelle tous les hommes – croyants ou non, consciemment ou non – aspirent à la vie éternelle et ont faim et soif de l’Être absolu et de la perfection divine : « Le cœur est le trône de Dieu, mais le diable en a pris possession par ruse. C’est pourquoi, nous devons consacrer tous nos efforts, toutes les forces de notre âme, à chasser l’usurpateur, à reconquérir notre cœur et à y enraciner notre esprit » (Archimandrite Zacharie Zacharou, op. cit.).
Le principe même des sociétés de consommation est de prendre possession du cœur de l’homme en multipliant et en ravivant ses désirs terrestres, qui l’attachent à ce monde et à sa personne mortelle et l’éloignent de Dieu et de son véritable être, de nature divine : « Le désir est un exil. Il ne vous permet pas de demeurer immobiles en vous-mêmes » (Arnaud Desjardins, La voie du cœur).
Le désir est l’expression d’un manque et le manque essentiel de toute créature humaine c’est le royaume des cieux et la vie éternelle que nous avons perdus par la chute d’Adam. Mais cette aspiration de l’âme humaine vers l’Être éternel, commune à tous les hommes, a été dévoyée par l’esprit matérialiste des temps modernes, qui substitue à l’image de Dieu inscrite dans notre cœur, les biens de ce monde et les désirs de l’homme mortel. C’est pourquoi « dans les conditions ordinaires, le cœur non seulement n’est pas un instrument de connaissance mais au contraire, un instrument d’aveuglement, d’ignorance, de coupure, de séparation » (Arnaud Desjardins, op. cit.).
Lorsqu’un désir prend entièrement possession de notre cœur, il devient une passion, et l’objet de cette passion devient une idole qui prend la place de Dieu mais ne pourra jamais le remplacer car ce n’est qu’une chose limitée et mortelle comme tout ce qui existe en ce monde : « La passion est un désir infini que nous mettons dans quelque chose de fini. (…) La passion signifie souffrance. Et la souffrance est le supplice qui consiste à essayer en vain de combler un désir spirituel infini avec une chose terrestre finie » (Père Rafail Noica, La culture de l’Esprit).
Tout ce qui appartient à l’homme mortel, tout ce qu’il peut désirer et posséder en ce monde, est aussi périssable que lui-même. C’est pourquoi on n’a jamais vu sur terre un homme parfaitement satisfait de sa condition et parfaitement heureux. Car à travers toutes les choses qu’il désire l’homme ne désire qu’une seule chose : la vie éternelle, qui ne vient pas de ce monde mais de Dieu : « Notre vie n’est pas son propre fondement. Vivant d’une vie finie, notre chair est marquée par un manque, laminée par des besoins et des désirs qui recommencent sans cesse. Aucune eau n’apaise notre soif. (…) Précisément parce qu’elle ne porte pas en elle le pouvoir de vivre, notre vie ne peut vivre que dans la vie infinie qui ne cesse de lui donner la vie. De cette vie toute puissante en laquelle elle vit, aucune vie finie ne saurait être séparée : elle s’effondrerait dans le néant » (Michel Henry, op. cit.).
Le cœur de l’homme tend vers l’infini car il y reconnaît sa propre nature, autrement dit, tous les hommes cherchent Dieu, qu’ils le sachent ou non. C’est la raison pour laquelle aucune chose terrestre ne peut satisfaire l’âme humaine : « L’esprit est immortel, c’est pourquoi il ne se contente pas de la matière corruptible et périssable, mais seulement de la divinité vivante et indestructible. (…) La vie éternelle nous est si nécessaire que sans elle tout le reste n’est rien, et tous les biens de ce monde que nous avons gagnés ne sont rien » (Saint Tikhon de Zadonsk, Lettres de sa cellule).
La société de consommation, qui, par une publicité effrénée et par le mode de vie qu’elle nous propose, multiplie à l’infini les objets de désir qui nous attachent à ce monde, a pris une direction toute contraire à la voie chrétienne, sans se déclarer ouvertement l’ennemie de la foi. Personne ne nous interdit de croire en Dieu, mais tout est fait pour que notre esprit oublie Dieu et que notre cœur s’attache aux biens de ce monde. Être chrétien ne signifie rien si notre cœur est dominé par les désirs et les pensées de ce monde : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est éloigné de moi » (Esaïe 29, 13 ; Matthieu 15, 8).
Cependant, les tentations multiples auxquelles est soumise l’âme de l’homme moderne, présentent aussi un aspect positif sur le chemin spirituel, car « la tentation révèle ce qui se cache au fond de notre cœur. (…) Nous voyons ainsi à quel point la tentation est utile pour la connaissance de notre état intérieur » (Saint Tikhon de Zadonsk, op. cit.). Suivant l’effet qu’une tentation produit sur notre âme, nous pouvons savoir si les tendances prédominantes de notre cœur s’orientent vers ce monde ou vers Dieu, « car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt. 6, 21).
Les biens de ce monde, les plaisirs et les joies de notre vie terrestre sont eux aussi un don de Dieu mais ne doivent pas nous faire oublier que le but final de notre vie n’est pas de ce monde : « Le cœur qui a la foi se conduit en ce monde tel un voyageur sur son chemin, tel un métèque dans un pays étranger ou tel un exilé chassé de sa maison et de son pays : « car nous n’avons pas ici une cité permanente mais nous cherchons celle qui est à venir » (Hébr. 13, 14) « celle dont Dieu est l’architecte et le constructeur » (Hébr. 11, 10) » (Saint Tikhon de Zadonsk, op. cit.).

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