Ajouté le: 16 Septembre 2015 L'heure: 15:14

Mon royaume n’est pas de ce monde (Jn. 18, 36)

« Le but de la vie, il faut le connaître précisément. (...) Le principe est celui-ci : puisqu’il y a une vie outre-tombe, le but de la vie présente, de la vie tout entière, sans restrictions, doit être là-bas et non ici. (...) Prenez pour règle de votre vie de tendre vers ce but de toutes vos forces, et vous verrez quelle lumière se répandra sur votre existence passagère sur terre et vos actions. La première chose qui sera dévoilée à vos yeux est que toutes choses ici-bas ne sont que des moyens d’accéder à l’autre vie. (...) Regardez le ciel et réglez chacun de vos pas de sorte qu’il soit un avancement vers lui »

Saint Théophane le Reclus, « Lettres de direction spirituelle »

Pour l’homme qui ne croit pas en Dieu et à la vie éternelle, la destination finale de notre existence sur terre n’est et ne peut être rien d’autre que la mort. Le soi-disant rationalisme athée parvient ainsi à cette absurdité énorme : mourir serait le but suprême de la vie !

Connaissant le caractère inéluctable et définitif de la mort, la conscience de l’homme sans Dieu « est donc par nature une conscience malheureuse, sans dépassement possible de l’état de malheur », constate le philosophe athée Sartre (« L’être et le néant »), car personne ne connaît mieux qu’un athée la détresse et les tourments des incroyants.

Lorsque l’homme perd la foi en Dieu, il perd du même coup sa vie ici-bas et l’espoir de la vie éternelle. Sachant que tôt ou tard il va tout perdre, la seule foi qui lui reste c’est le néant, comme le proclament les dadaïstes au début du XXe siècle, car là où Dieu n’existe pas, rien ne peut exister : « DADA ne sent rien, il n’est rien, rien, rien / comme vos paradis : rien / comme vos idoles : rien / comme vos hommes politiques : rien /comme vos héros : rien / comme vos artistes : rien / comme vos religions : rien » (Francis Picabia, « Manifeste cannibale Dada »).

En proclamant le néant de toutes les valeurs humaines, ce manifeste nommé à juste titre « cannibale » annonce la disparition de l’homme lui-même. En effet, ayant perdu sa foi en Dieu, l’homme à lui seul est incapable de fonder son propre être, car tout ce qu’il est, ce qu’il fait, ce qu’il bâtit sera tôt ou tard anéanti. « L’être en soi peut fonder son néant mais pas son être » (J.-P. Sartre, op. cit.), et le néant qu’il est ne peut et ne pourra jamais produire autre chose que du néant : « Qu’est-ce que cent ans, qu’est-ce que mille ans, puisqu’un seul moment les efface ? (...) Entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs : que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu’un jeu de cartes, vain amusement des enfants ? (...) Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant » (Bossuet, « Sermon sur la mort »).

Nous connaissons tous dès l’âge de raison notre condition mortelle et nous savons que chaque jour de notre vie sur terre nous rapproche un peu plus de la mort, et pourtant nous vivons la plupart du temps comme si nous ne le savions pas : « Nous courons sans souci vers le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir » (Pascal, « Pensées »).

La fonction principale de nos sociétés de consommation c’est précisément de multiplier et de diversifier à l’infini les objets et les désirs susceptibles de nous attacher à ce monde, pour nous faire oublier la mort et le seul but réel de notre existence terrestre : la vie éternelle. La confusion propre aux temps modernes entre notre personne mortelle et notre être réel élimine d’emblée la question de la vie éternelle des préoccupations de l’homme moderne, alors que notre existence tout entière dépend de notre réponse à la question : l’âme est-elle mortelle ou immortelle ? « L’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu’en les réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet. Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d’où dépend toute notre conduite » (Pascal, op. cit. ).

Lorsque le Christ affirme : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn. 14, 6) c’est une manière de nous faire comprendre que tous les chemins de ce monde sont sans issue, que toutes les vérités de ce monde sont fausses, et que notre existence en ce monde n’est pas la vraie vie : « Pour le christianisme la mort n’est pas seulement la fin, mais, en vérité, la réalité essentielle de ce monde » (Père Alexandre Schmemann, « Pour la vie du monde »).

Ceux qui choisissent la vie en ce monde comme but suprême de leur existence, choisissent en réalité la mort et le malheur : « Il ne faut pas avoir l’âme fort élevée pour comprendre qu’il n’y a point ici de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu’enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre, dans peu d’années, dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis ou malheureux. Il n’y a rien de plus réel que cela ni de plus terrible. (...) voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde »(Pascal op. cit.) Dès lors, que tous les biens et les plaisirs de ce monde sont illusoires et périssables, « il n’y a de bien en cette vie qu’en l’espérance d’une autre vie » et « on n’est heureux qu’à mesure qu’on s’en approche » : « comme il n’y aura plus de malheurs pour ceux qui avaient une entière assurance de l’éternité, il n’y a point aussi de bonheur pour ceux qui n’en ont aucune lumière » (Pascal, ibid.).

Rien de ce qui existe en ce monde ne peut nous procurer le bonheur entier et inaltérable auquel aspire l’âme humaine : « Dieu est le seul qui répond à tout ce que l’homme désire » (Starets Thaddée). Cependant le mal ne vient pas du monde mais de l’esprit de l’homme attaché aux choses de ce monde, lorsque celles-ci deviennent le but unique de son existence. Toute chose qui nous sépare ou nous éloigne de Dieu et prend sa place dans notre cœur devient malfaisante. Mais toutes les choses de ce monde sont bonnes et utiles lorsqu’elles constituent un moyen de maintenir le lien entre l’esprit de l’homme et l’Esprit de Dieu, entre la terre et le ciel, comme nous le demandons dans la prière « Notre Père » : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Ce monde devient alors un livre saint qui nous communique, si nous savons le lire, la parole et l’Esprit de Dieu : « Par le moyen des choses naturelles nous pouvons recevoir des enseignements très clairs sur toutes les choses spirituelles » (saint Jean Climaque, « L’Échelle sainte »).

Ce qu’il faut changer, ce n’est pas le monde mais le regard que nous portons sur le monde : « Toutes les choses que vous avez sous les yeux, il faut les réinterpréter sous un angle spirituel et cette réinterprétation, il faut l’incruster si fort dans votre esprit que, lorsque vous regarderez cette chose, votre oeil la voie dans son aspect sensible tandis que votre esprit contemple en elle une vérité spirituelle. (...) Quand vous procéderez ainsi, toute chose sera pour vous comme un livre saint, ou comme un chapitre dans un livre. Toute chose vous conduira à la pensée de Dieu, ainsi que toute occupation » (saint Théophane le Reclus, op. cit.).

La présence de Dieu dans notre esprit et dans notre coeur est aussi nécessaire pour la vie de notre âme que l’oxygène pour la vie du corps : « Nous devons nous souvenir de Dieu plus souvent que nous respirons » (saint Grégoire de Nazianze).

Notre être réel n’est pas notre personne mortelle mais l’Esprit de Dieu qui réside en nous et nous donne l’être et la vie : « Dieu qui nous a ramenés de l’inexistence à l’existence est bien davantage notre père que ceux qui nous ont engendrés » (saint Jean Damascène, « La Dogmatique »). Le Christ a rétabli l’unité entre nos deux natures, humaine et divine, mortelle et éternelle, « pour créer en sa personne avec les deux, un seul homme nouveau en faisant la paix, et pour les réconcilier avec Dieu tous deux par sa croix, sur laquelle il a fait mourir l’inimitié (...) car par lui nous avons les uns et les autres accès auprès du Père dans un même Esprit » (Eph. 2, 15-17). Par sa mort sur la croix et sa résurrection, le Christ a vaincu la mort, en la transformant en source de vie éternelle pour tous ceux qui croient en lui et suivent sa voie : « Moi je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jean 11 25-26).

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