Ajouté le: 9 Mai 2015 L'heure: 15:14

Je n’ai ni tranquillité, ni paix, ni repos (Job 3, 26)

« Il arrive quelquefois que l’homme soit dans un tel état d’esprit qu’il lui semble plus facile de se détruire ou de devenir complètement insensible et privé de conscience plutôt que de rester dans un tel état de tourment indéfini. Tu dois te hâter de sortir de cet état. Garde-toi toi de l’esprit de négligence, car c’est là la source de tous les maux. Mille tentations viennent de là : trouble, colère, blasphème, récriminations contre son propre sort, pensées luxurieuses, errance ça et là. L’âme évite alors les autres hommes, considérant qu’ils sont la cause de son trouble,  sans comprendre que la source de son mal se trouve à l’intérieur ».

Saint Séraphin de Sarov, « Vie et enseignements »

La vie moderne, avec son agitation, ses soucis, ses tentations, son rythme trépidant, sa course effrénée après l’argent et les biens matériels, nous éloigne de plus en plus à la fois de nous-mêmes et de Dieu. L’homme d’aujourd’hui consacre la plus grande partie de son temps, de son énergie et de son existence à satisfaire les besoins et les désirs de l’homme de chair, laissant à l’abandon son être intérieur. Le bien-être matériel de l’humanité moderne a engendré un affaiblissement progressif de l’homme intérieur et une misère spirituelle proportionnelle à la prospérité extérieure de nos sociétés : des millions d’âmes chétives, chancelantes, hagardes, affamées et assoiffées, qui ne trouvent nulle part la nourriture dont elles ont faim, car cette nourriture n’est pas de ce monde et seul Dieu peut nous la donner : « Plus les gens s’éloignent de la vie naturelle et cherchent le luxe, plus leur inquiétude augmente ; comme ils s’éloignent de plus en plus de Dieu, il est normal qu’ils ne trouvent nulle part le repos. C’est pourquoi ils vont et viennent inquiets et tournent autour du monde (...) car la planète n’est pas assez grande pour contenir toute leur inquiétude » (Païssios l’Hagiorite, « Paroles , t. I »).

Les quantités incalculables et sans cesse accrues de biens matériels que produisent et consomment les sociétés modernes, sont elles-mêmes une preuve de l’insatisfaction constante et fondamentale de l’homme d’aujourd’hui, qui malgré sa situation matérielle prospère et l’abondance de ses biens terrestres, ne parvient jamais à assouvir la faim de son âme qu’aucun objet de ce monde ne peut satisfaire : « La vie nous a été donnée non pas pour la servir, mais pour qu’elle soit à notre service. Lorsqu’il fait de la vie une idole, l’homme finit tôt ou tard par ne plus comprendre pourquoi il vit, et sombre dans un état de trouble et de désespoir. Et il va continuer à traîner ainsi le fardeau du désespoir tel un cheval, et finalement il s’effondrera d’un seul coup sous l’effet d’une paralysie démoniaque. L’homme doit connaître le but de sa vie pour pouvoir être libre » (Le starets Nectaire d’Optino).

Si toutes les choses de ce monde passent et disparaissent, remplacées par d’autres choses, qui s’en vont et s’évanouissent à leur tour, si tous les moments et les événements heureux ou malheureux de notre existence glissent et se succèdent sans arrêt, comme si l’on regardait par la fenêtre d’un train en mouvement, c’est parce que notre vie sur terre n’est qu’un voyage vers notre destination finale qui n’est pas de ce monde : « Le but de la vie, il faut en effet, le connaître précisément. (...) Le principe est celui-ci : puisqu’il y a une vie outre-tombe, le but de la vie présente, de la vie tout entière, sans restrictions, doit être là-bas et non ici (...) Prenez pour règle de vie de tendre vers ce but de toutes vos forces et vous verrez quelle lumière se répandra sur votre existence passagère sur terre et sur vos actions. La première chose qui sera dévoilée à vos yeux est que toutes choses ici-bas ne sont que des moyens d’accéder à l’autre vie » (saint Théophane le Reclus, « Lettres de direction spirituelle »).

Le désordre et l’agitation frénétique qui règnent dans le monde d’aujourd’hui, ne sont que le reflet extérieur du désordre et de l’agitation qui règnent dans l’esprit de l’homme qui a coupé le contact avec Dieu et avec son être réel. L’homme qui s’est détaché de Dieu, est happé comme une feuille morte par le tourbillon de la vie terrestre, qui tourne follement, sans raison et sans but, autour du vide que l’absence de Dieu a laissé au centre de son existence – « ce gouffre implacable, la durée qui use, détruit, déchire, dissout tout » (Eugène Ionesco, « La quête intermittente »). Ce que l’homme sans Dieu appelle « vie » c’est le vertige produit par ce néant tourbillonnant, qui nous donne l’illusion de vivre, alors qu’il nous entraîne implacablement vers la mort : « Pourquoi ai-je eu la lâcheté de m’étourdir ? ». « J’aurais dû vivre uniquement dans la recherche du Sacré » (Eugène Ionesco, op. cit.).

L’auteur que je viens de citer a consacré toutes ses œuvres théâtrales, mondialement connues, à un thème unique : la condition absurde et tragique de l’homme qui s’étant détaché de Dieu, se trouve perdu, désemparé, abandonné au milieu d’un univers incompréhensible, cruel, inhumain, où tous les chemins conduisent à la mort. Le cri du roi dans la pièce de Ionesco « Le roi se meurt » est le cri de l’humanité tout entière : « Non, je ne veux pas mourir. Je vous en prie, ne me laissez pas mourir ».

Seul Dieu peut répondre à ce cri de désespoir qui traverse toute l’histoire de l’humanité depuis la chute d’Adam jusqu’à nos jours. C’est pourquoi « le besoin de religion est le besoin le plus profond des hommes. Ou alors c’est la catastrophe, le désespoir, la mort » (Eugène Ionesco, « Antidotes »).

Couper le contact avec Dieu et perdre le chemin qui mène à Lui, est en effet une catastrophe spirituelle infiniment plus grave que les catastrophes naturelles. Car ce désastre intérieur, qui a atteint de nos jours des proportions mondiales, détruit des millions d’âmes à la surface de la planète. Perdre la foi, c’est en effet bien plus grave et tragique que de perdre la vie. Car en perdant la vie, nous ne perdons que notre existence mortelle, tandis qu’en perdant la foi nous perdons la vie éternelle : « Quiconque en effet voudra sauver sa vie, la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera. Et que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, si son âme lui est ôtée ? » (Mt. 16, 25-26).

L’homme sans Dieu n’a «ni tranquillité, ni paix, ni repos » (op.cit.), car il ne trouve nulle part sa place, ni dans le monde extérieur ni au-dedans de lui-même. En effet, ou qu’il aille, quoi qu’il fasse, au bout de tous ses chemins, il ne rencontre et ne peut rencontrer autre chose que le néant et la mort, qui sont partout où Dieu n’est pas. Si bien que de nos jours, où l’on considère normal de ne pas croire en Dieu, on ne peut plus croire à la vie non plus, puisque la mort est la destination finale de tout être vivant. En expliquant la mort comme un phénomène naturel et une loi biologique, on lui donne le statut de réalité objective et de vérité scientifique, et donc un pouvoir total sur notre existence. Car de même que personne ne peut nier que deux et deux font quatre, qui oserait nier que tous les êtres vivants sont mortels ?...

En expliquant et en justifiant la mort, on lui donne un sens raisonnable, on en fait « quelque chose de ''normal''. Le christianisme est seul à la proclamer anormale et par conséquent, vraiment horrible. (...) Dans la lumière du Christ, ce monde, cette vie, sont perdus (...) non pas parce qu’ils comportent la peur de la mort, mais parce qu’ils ont accepté et normalisé la mort » (Père Alexandre Schmemann, « Pour la vie du monde »).

Ayant accepté l’idée de la mort comme une chose naturelle et inévitable, l’homme moderne n’y pense plus, ne se révolte plus, semblable à une bête que l’on mène à l’abattoir et qui ignore son sort. Or si l’on ne cherche plus à échapper à la mort et à obtenir la vie éternelle, quel besoin avons-nous de Dieu ?

L’indifférence des sociétés modernes à l’égard de la religion provient de cet oubli du but réel de notre existence terrestre. Ce même oubli est la source de l’angoisse, de l’inquiétude et de l’agitation fébrile de l’homme sans Dieu, qui privé de l’espoir de la vie éternelle, cherche à oublier sa peur de la mort et à s’étourdir par tous les moyens, de plus en plus abondants, variés et séduisants, que met à sa disposition cette machine infernale à dévorer les âmes qu’est la société de consommation : « L’anesthésie du diable est semblable au poison que jette le serpent sur les oiseaux ou les petits lapins pour les paralyser et les engloutir sans rencontrer d’opposition ». De même, le diable « anesthésiste » «nous fait une piqûre d’indifférence et nous oublions ainsi de nous soucier de notre salut » (Païssios l’Agiorite, « Éveil spirituel » – « Paroles t. II »).

Car « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Cor. 11, 14) pour nous donner la fausse paix qui vient de ce monde, cette torpeur mortelle de l’âme « anesthésiée », qui est tout le contraire de la paix du Christ : « Je vous laisse la paix, je vous donne la paix qui est la mienne. Moi, je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble pas et ne s’effraie pas » (Jean 14, 27).

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