Ajouté le: 16 Juillet 2014 L'heure: 15:14

Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta pensee (Mt 22, 37)

« Louer Dieu est utile à l’homme non à Dieu. (...) En effet, il est tout aussi impossible d’augmenter l’éclat de Dieu en le bénissant que de lui nuire en l’outrageant ; (...) mais ceux des hommes qui le glorifient autant qu’il est juste, ou plutôt – car personne ne peut le faire autant qu’il faudrait – selon la mesure de leurs forces, recueillent le bénéfice de cette louange, tandis que ceux qui le blasphèment et le déprécient compromettent leur propre salut. (...) Invoquons-le donc comme le Dieu inexprimable, inconcevable, invisible et incompréhensible ; avouons qu’il surpasse la force de toute langue humaine, qu’il échappe aux prises de toute intelligence mortelle, que les anges ne peuvent le déceler, ni les Séraphins le contempler, ni les Chérubins le comprendre (...) ; seuls le Fils et l’Esprit le connaissent »

St. Jean Chrysostome – « Homélies sur l’incompréhensibilité de Dieu »

Le premier et le plus grand commandement que nous a enseigné le Christ, aussi bien par la parole que par ses actes et par son sacrifice sur la croix, semble être aussi le plus difficile voire impossible à mettre en pratique. Un aveugle est incapable d’apprécier visuellement la beauté de la nature ou d’une oeuvre d’art et un sourd ignore la beauté de la musique. De même, comment l’homme pourrait-il aimer de tout son coeur et de toute son âme un être qu’il ne voit pas, qu’il n’entend pas, inexprimable, inconcevable, incompréhensible selon les termes de St. Jean Chrysostome et qui « surpasse la force de toute langue humaine » et « échappe aux prises de toute intelligence mortelle » ? Aimer son prochain comme soi-même, et même aimer son ennemi, cela peut se concevoir plus facilement, car mon prochain me ressemble et mon ennemi est un homme comme moi, que je peux comprendre et essayer d’aimer. Mais comment aimer un être que je ne peux connaître ni au moyen de mes perceptions, ni par la pensée ? Car toute idée, pensée ou image par laquelle notre esprit cherche à se représenter Dieu, n’est pas Dieu : « Dieu n’est pas ceci ou cela. Quand quelqu’un se figure qu’il a connu Dieu, et se représente quelque chose par là, il a sans doute connu quelque chose, seulement, ce n’est pas Dieu ! » (Maître Eckhart – « Sermons »).

La tendance de l’homme à imaginer Dieu, Etre éternel et infini, selon les normes de l’intelligence humaine et les mesures de la créature mortelle, a abouti à l’époque moderne à faire de Dieu l’ennemi de l’homme, car il ne répond pas aux désirs de l’homme de chair et n’obéit pas aux critères de la morale et de la justice humaines, en autorisant l’injustice, la souffrance et la mort des innocents. De là, cette inversion totale des valeurs propre aux temps modernes, prophétisée et proclamée par Nietzsche, selon laquelle c’est l’homme qui juge et accuse Dieu d’être plus méchant, plus injuste et plus cruel qu’un homme. Tout comme certains croyants ont tendance à imaginer Dieu comme une sorte de « superman », qui réunit toutes les perfections et toutes les vertus humaines, et qui a créé le monde comme on bâtit une maison ou on fabrique une machine, de la même façon l’athée moderne s’est forgé l’image d’un Dieu méchant, injuste et criminel, qui incarne et porte au plus haut degré tous les vices et les crimes de l’homme. Ces deux Dieux, le « bon » et le « méchant » sont aussi faux l’un que l’autre les deux faces d’une seule médaille , car ils sont façonnés l’un comme l’autre selon les normes de l’intelligence humaine et selon les mesures de ce monde. Qu’avons nous besoin de ce Dieu mauvais inventé par les penseurs athées ? Le mal n’a pas besoin de Dieu pour exister, les hommes suffisent ! C’est la raison pour laquelle l’homme des temps modernes a tué Dieu et a pris sa place : « Où est allé Dieu ? (...) Je vais vous le dire. Nous l’avons tué vous et moi ! Nous tous, nous sommes des assassins ! (...) Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! (...) Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux (...)  ? » (F. Nietzsche – « Le Gai Savoir »).

L’athée moderne a supprimé Dieu de son esprit et de son coeur, comme on exécute un condamné à mort coupable de crime contre l’humanité: « Dieu n’existe pas parce qu’il ne mérite pas d’exister. (...) On veut un Dieu politiquement correct, démocratiquement acceptable, humanitairement irréprochable. Celui-ci étant nettement défaillant, on le chasse. On l’exclut. On l’éjecte. Il est humainement infréquentable. Il est coupable de non assistance à humanité en danger, de silence complice devant la souffrance, d’absence inadmissible alors que l’on avait besoin de lui, de démission irresponsable devant sa propre création » (Bertrand Vergely – « Le silence de Dieu »).

Impossible d’aimer un tel Dieu ! Mais il est tout aussi impossible de le blâmer... car ce n’est là qu’une invention de l’esprit humain, qui n’a rien à voir avec Dieu !

Comment connaître Dieu et comment l’aimer, alors qu’on ne peut ni le voir, ni l’entendre, ni le concevoir par la pensée, ni le juger selon les normes de l’intelligence et de la justice humaines ? Un tel Dieu n’est-il pas à ce point surhumain, qu’il devient inhumain ?

Le Christ désigne pourtant Dieu à la façon d’une personne humaine en l’appelant notre Père. Il nous indique aussi la demeure de notre Père : le ciel. Mais il ne s’agit pas, bien évidemment, du  ciel naturel, où glissent les nuages et tournent les planètes, et qui ignore l’existence de l’homme. Le ciel où habite Dieu, se trouve au-dedans de nous : « Père tu es en moi, et moi en toi » (Jn. 17, 21). « Moi et le Père nous sommes un » (Jn. 10, 30).

Dieu et l’homme sont consubstantiels, de sorte que « là où il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas d’homme non plus. La perte de l’image de Dieu entraîne la disparition de l’image de l’homme tout court, déshumanise le monde, multiplie les « possédés » (Paul Evdokimov – « Les âges de la vie spirituelle »). L’image de Dieu – de même que celle de l’homme – se trouve inscrite dans le coeur de tous les hommes, qu’ils le sachent ou non, qu’ils y croient où non. Etre un homme c’est chercher Dieu, autrement dit, chercher à rétablir l’unité primordiale entre l’âme humaine et l’Esprit de Dieu. Dieu est présent dans le coeur de tous les hommes par son absence même. Car l’absence de Dieu en nous est l’absence de notre propre être, et l’absence d’être est la source unique de tous nos désirs et de l’insatisfaction fondamentale de l’âme humaine « qu’aucune chose de ce monde ne peut contenter » (St. Tikhon de Zadonsk). L’homme « a faim de Dieu. Derrière toutes les faims de notre vie, il y a Dieu. Tout désir est, finalement, désir de lui » (Père Alexandre Schmemann – « Pour la vie du monde »).

C’est dans notre coeur qu’il faut chercher Dieu – « Dieu se révèle, principalement, par le coeur » (Archimandrite Sophrony) – et si nous ne l’y trouvons pas, ce n’est pas qu’il nous a abandonnés – sans lui aucun homme ne peut être un homme, ni aucune vie, vivante – mais parce que nous ne savons plus le reconnaître. Tout homme normalement constitué, qu’il soit croyant ou athée, cherche le bonheur, l’amour, la vérité, la liberté, la justice, la vie, et souffre de ne pas pouvoir réaliser ces aspirations de manière parfaite et éternelle. Cette recherche de l’absolu propre à l’espèce humaine est l’image de Dieu inscrite dans le coeur de l’homme. Ce qui explique pourquoi nul être humain ne connaît et ne connaîtra jamais le paix parfaite et le bonheur sur terre : « Tous se plaignent, princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de tous pays, de tous les âges, de toutes conditions » (Pascal – « Pensées »). Car l’âme humaine est et restera toujours insatisfaite et affamée tant qu’elle n’aura pas réalisé l’image de Dieu inscrite dans le coeur de tous les hommes. Croire à quoi que ce soit – au bonheur, à l’amour, à la liberté, à la vérité, à la justice, à la vie et à toutes les autres valeurs humaines, reconnues et défendues même par les athées – c’est croire en Dieu, qui se manifeste en nous par le désir de réaliser ces valeurs sous une forme absolue et éternelle, impossible à réaliser par des moyens humains.

Le bonheur parfait, l’amour éternel, la vérité absolue, la justice parfaite, la vie éternelle, auxquels aspire le coeur de tous les hommes, et qu’aucun homme ne peut réaliser par ses propres moyens, seul Dieu peut nous les donner. Dans la mesure où chaque homme aime sa vie et voudrait être toujours vivant, tous les hommes aiment Dieu, qu’ils le sachent ou non, et ne peuvent pas faire autrement, par le simple fait qu’ils sont vivants. Car ce que chacun de nous appelle « sa » vie, n’est rien d’autre que la présence de Dieu en nous C’est Lui notre être réel et éternel, de sorte que aimer Dieu et s’aimer soi-même, c’est une seule et même chose – à condition de ne pas confondre notre être réel avec l’homme de chair. Tout ce qui en moi ne vient pas de Dieu mais du monde, n’est pas moi. Et tout homme qui s’attache à ce monde et s’éloigne de Dieu, s’attache à la mort et s’éloigne de la Vie. Ce qu’on appelle péché est une maladie de notre être spirituel, qui rejette « le pain de vie » (Jn. 6, 35) qui vient de Dieu et mange les fruits empoisonnés de « celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne » (Mt. 10, 28). C’est pourquoi « le salaire du péché est la mort, mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle en Christ–Jésus notre Seigneur » (Rom. 6, 23).

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