Ajouté le: 6 Mai 2011 L'heure: 15:14

Auteurs latins convertis au christianisme. Paulin dE Bordeaux et Sulpice Sévère

Auteurs latins convertis au christianisme. Paulin dE Bordeaux et Sulpice Sévère

Une fois achevée la période des persécutions, le christianisme devient une religion licite avec l’édit de Milan de 313, avant d’être proclamé religion officielle en l’an 380. Toutefois, une bonne partie des élites romaines restent hostiles à la nouvelle religion, et deux mondes différents, l’un chrétien et l’autre païen, continuent à coexister au sein de la société romaine. Dans la partie occidentale de l’empire, affaiblie politiquement, plusieurs centres de transmission de la culture classique gréco-romaine continuent cependant à exister, tandis que de nouveaux centres peuvent même encore apparaître. Nous pourrions ainsi mentionner pour l’Italie, à part Rome, les villes de Milan, Aquilée ou Ravenne. Or ces écoles forment une suite de personnalités intellectuelles et spirituelles de premier ordre qui, en se convertissant au christianisme, finissent par contribuer à la formation d’une culture littéraire, historique et théologique chrétienne de langue latine – et l’on pense évidemment d’abord à saint Ambroise de Milan ou à Augustin d’Hippone. Mais en Gaule aussi, un important centre culturel se forme à Bordeaux (Burdigalium), autour d’un grand maître, Ausone ; c’est là que se rencontrent deux des plus grands talents de l’époque : Paulin et Sulpice Sévère.

Ausone et l’école de Bordeaux

Écrivain, poète, grand connaisseur de la culture classique, Decimus Magnus Ausonius (Ausone) enseigne pendant treize ans la grammaire et la rhétorique à toute une génération de jeunes élèves rassemblés autour de lui à Bordeaux. Admiré de tous pour sa culture profane, et arrivé au sommet de la gloire, l’empereur Valentinien II lui-même l’appelle à la cour pour servir de maître au jeune Gratien, le futur empereur. Mais de manière soudaine, et inattendue, le grand professeur se convertit au christianisme, à la plus grande surprise de ses admirateurs païens. Il s’agit d’une avancée décisive, qui crée un précédent pour d’autres hommes de culture issus des Gaules (sans oublier, certes, d’autres maîtres comme Hilaire de Poitiers, évêque et théologien orthodoxe important, qui raconte lui aussi dans de belles pages son propre parcours de conversion). Mais face à la radicalité avec laquelle se convertissent par la suite certains de ses élèves, Ausone reste un modéré, attaché à ses études et qui continue d’exercer sa profession d’enseignant. Il suit donc une voie différente de celle qu’a choisi d’emprunter son élève préféré, le poète Paulin.

Saint Paulin de Nole (Paulin de Bordeaux), 353-431

Paulin, connu par la chrétienté occidentale sous le nom de saint Paulin de Nole (célébré le 22 juin) est originaire de l’une des grandes familles de l’aristocratie romaine de Bordeaux. Doté d’un talent poétique exceptionnel, il attire l’attention de son maître Ausone. De plus, en raison de son statut social élevé, Paulin est destiné dès l’origine à une carrière politique brillante et à suivre toutes les étapes du cursus honorum des élites romaines : il devient vite sénateur, puis consul, avant d’être nommé gouverneur d’une des provinces les plus prestigieuses, la Campanie (en Italie), où sa famille possède de vastes domaines. Mais son mariage avec une femme chrétienne très croyante originaire d’Espagne, Terasia, ainsi que sa rencontre avec les grandes personnalités chrétiennes de l’époque, lui font changer de vie. La rencontre avec le grand évêque de Milan (Mediolanum), saint Ambroise, joue en particulier un rôle déterminant – comme ce fut également le cas pour un autre grand converti de l’époque, Augustin, qui a évoqué l’influence heureuse qu’a exercé sur lui la personnalité spirituelle d’Ambroise. A cela, il faut encore ajouter une suite d’événements douloureux : la mort d’un enfant et une cécité partielle (guérie avec l’aide de saint Martin de Tours). Après une période de recherche intérieure, au cours de laquelle il est soutenu inlassablement par son épouse Terasia, à laquelle il dédie par la suite son beau poème Ad coniugem, il finit par se faire baptiser autour de l’an 390 par l’évêque Delphin de Bordeaux. A partir de ce moment, les deux époux choisissent de renoncer à leurs biens et de prendre la voie de l’ascèse et de la chasteté. Au grand scandale de l’aristocratie de Bordeaux, les larges propriétés reçues en héritage sont liquidées en un court laps de temps. Surpris par la radicalité d’un tel geste, même le professeur de Paulin, Ausone, tente de le tempérer, inquiet que son élève le plus brillant pourrait renoncer aux études et à l’écriture. Cependant, Paulin et Terasia sont décidés à changer de vie et partent en Espagne, à Barcelone, où Paulin est consacré prêtre, puis à Nole, en Campanie, où l’ancien gouverneur revient dans de nouveaux habits. Sur un de ses anciens domaines, il fonde une communauté fraternelle autour du culte de saint Félix, un grand martyr patron de la ville de Nole. Il s’agit d’une communauté spirituelle qui réunit un ensemble de familles chrétiennes, certaines d’entre elles avec des enfants, pour expérimenter un nouveau mode de vie.

A une époque où le culte des saints en était encore à ses commencements, Paulin compose en l’honneur de saint Félix une suite d’hymnes, d’une grande beauté poétique, qui sont restés dans le patrimoine culturel de l’Italie au même titre que les hymnes composés par saint Ambroise de Milan ou les célèbres vers du pape Damase, lequel a pris soin de marquer les tombeaux de martyrs romains avec des formules d’éloges poétiques gravées dans la pierre. Petit-à-petit, les talents poétiques de Paulin, romain formé à l’école classique, portent de nouveaux fruits, qui contribuent au grand siècle de la poésie chrétienne de langue latine – puisqu’il faut encore se rappeler de son contemporain Prudence, un des sommets de la poésie lyrique latine, qui se convertit et choisit lui aussi, à la fin de sa vie, de se retirer. Nous avons encore conservé de nombreuses lettres de Paulin, qui forment une véritable littérature épistolaire, due à une correspondance féconde avec les grandes personnalités chrétiennes de l’époque, auxquelles le liait une véritable amitié : on connaît en particulier les lettres adressées à Augustin ou à Sulpice Sévère. Après la mort de son épouse en 409, Paulin est appelé à devenir évêque de Nole, un office qu’il accomplit saintement pendant une vingtaine d’années.

Sulpice Sévère, historien et hagiographe de saint Martin de Tours

Resté célèbre pour sa Vie de saint Martin (Vita sancti Martini), Sulpice Sévère a créé un modèle pour l’hagiographie de langue latine d’importance comparable à la Vie de saint Antoine, le fondateur du monachisme, écrite en grec par l’évêque d’Alexandrie saint Athanase (IVe siècle). En outre Sulpice a également écrit une Chronique de caractère plus historique.

Avant de se convertir au christianisme, Sulpice a rencontré Paulin à Bordeaux, avec lequel il a lié une longue amitié et pour lequel il eut une admiration d’ailleurs réciproque. Sulpice admirait Paulin pour ses vertus littéraires sans égale dans la Gaule de l’époque. Paulin reconnaissait en retour le talent oratoire de Sulpice, qui permit à celui-ci de suivre une carrière d’avocat. Après avoir achevé ses études, Sulpice devient en effet un avocat de renom, avant de se marier. Mais dans son cas, celle qui a joué un rôle majeur dans sa conversion ne fut pas sa femme, mais la mère de son épouse, Basule, une femme à la foi fervente, qui a révélé à Sulpice la puissance spirituelle et la vie sainte de Martin de Tours, que Sulpice se décide de rencontrer. Peu de temps après cette rencontre, Sulpice se convertit, renforcé par l’exemple de son ami Paulin, qui avait déjà franchi le seuil, et il se fait baptiser. Suivant l’exemple de son ami, il désire partager sa fortune et ne garder qu’une demeure à Primuliacum pour en faire un monastère. Sa correspondance avec Paulin au cours de cette période de croisée des chemins illustre le conflit qui était né dans sa famille, en particulier avec son père (son épouse était déjà morte), qui considérait une telle attitude comme une folie scandaleuse. Paulin encourage cependant son ami à ne pas céder à son père, le renforçant dans sa décision à préférer le « Père céleste » et les richesses de la vie en Christ.

Bien entendu, on peut aussi dire que la retraite de Paulin ne fut pas aussi radicale et complète que celle d’un saint Martin, soldat romain devenu moine, qui a donné jusqu’au manteau qui le couvrait sans avoir de gêne à se montrer nu face aux autres, et dont la vie a été entièrement transformée.  Sulpice, à l’inverse, est un noble romain de talent, érudit, qui a senti à un moment l’appel à devenir chrétien. Reconnaissant en saint Martin l’exemple d’une vie entièrement dévouée au Christ, Sulpice s’est contenté de témoigner de la sainteté de Martin et des miracles accomplis par celui-ci. Cependant, la retraite de Sulpice ne peut pas non plus être simplement assimilée à l’ancien modèle de vie précieuse de l’élite romaine, celui du sage qui se retire de la vie active pour se dédier à la philosophie dans une villa éloignée du monde  (l’otium promu par un Cicéron). La « famille élargie » réunie autour de Sulpice (et comprenant des femmes pieuses à l’image de sa belle-mère) était en revanche une communauté de prière, l’expérience vivante et enthousiaste d’une vie spirituelle de type monastique avant que ne naisse en Gaule un monachisme organisé selon des règles bien définies (ce n’est qu’au siècle suivant, au Ve siècle, que naît ce monachisme avec saint Jean Cassien de Marseille et saint Honorat des îles Lérins). Renonçant à la carrière et aux honneurs, ces nouveaux chrétiens recommençaient une autre vie, décidés à servir avec sincérité le Christ en fructifiant leurs talents naturels et la science acquise au cours de longues années d’études.

Bibliographie :

1. Jacques Fontaine, La littérature latine chrétienne, P.U.F., 1970.
2. Elena Giannarelli, „Gallia cristiana e cultura latina”, dans Sulpicio Severo, Vita di Martino, éd. Paoline, 1995.
3. Dennis E. Trout, Paulinus of Nola: Life, Letters and Poems, University of California Press, 1999.

Ioana Georgescu‑Tănase, Rome

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