Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Revue de spiritualité et d'information orthodoxe
Revenant à l’activité du Père Iordăchescu, nous apprenons que le 3 décembre 1917 il est « invité par madame Mihaela (Micaela, Mic) Catargi (née Ghica) pour célebrer le service divin au Foyer des soldats roumains qui avaient combattu sur le front français, un foyer qui fut inauguré ce même jour. Étaient présentes bon nombre de dames roumaines, puis des hommes bien connus chez nous comme Toma Stelian, ancien ministre, (N..) Coculescu, professeur universitaire, C. Mille, ancien directeur du journal "Adevărul", et autres ».
Irrité par l’attitude de C. Mille, qui se promenait dans une autre pièce attendant la fin de l’office, le Père Iordăchescu a tenu un sermon combatif et a attiré l’attention sur l’irréligiosité du journaliste, en ajoutant :
« Je reviens du front (il avait été prêtre militaire), de là où l’on défend le pays au prix de la vie et de manière héroïque ; de ces foules anonymes pour lesquelles la vie religieuse n’est pas une simple curiosité, ni un divertissement, mais la suprême consolation, surtout de nos jours. Là-bas on ne combat pas pour faire parade, et l’homme ne prie pas parce qu’il n’a rien à faire. Là-bas la foi n’est pas une curiosité à laquelle on peut accorder ou pas l’attention et le respect qui lui est dû. Moins instruits que nous, les soldats mènent cependant une vie plus profonde et plus en phase avec les responsabilités envers la patrie et envers Dieu.
« J’ai montré ensuite que là-bas, sur le front, au milieu de ceux qui reçoivent à chaque instant l’avertissement suprême, sont posées les fondations d’une vie nouvelle. Dans cette vie nouvelle qui commence, il ne faut pas ignorer le levier le plus important de l’âme dont on ressent pleinement la valeur lorsque l’épée de la mort pend au-dessus de la tête – il ne faut pas ignorer la foi. Ce que nous avons le plus négligé jusqu’ici, c’est ce qu’il faut poser comme fondement de la Roumanie nouvelle. »
Avant de quitter le Foyer, le prêtre a eu la satisfaction de constater que l’attitude de Mille avait complètement changé et qu’il adoptait « une attitude très révérentieuse » lorsqu’ils se rencontraient.
Il rend ensuite visite au Foyer des étudiants roumains où il est très bien reçu.
Dimanche le 9 décembre l’église était archipleine et le prêtre profite de l’occasion pour demander aux fidèles de choisir un jour de la semaine où leurs enfants pourraient recevoir « quelques notions élémentaires de foi chrétienne ». Il avait, en effet, été très impressionné par ce qu’il avait vu à Newcastle, en Angleterre, où le pasteur faisait l’école du dimanche avec les enfants. Il avait aussi appris que l’habitude datait du XVIe siècle lorsque les pasteurs se rendaient en chariot aux maisons des fidèles pour ramasser les enfants et les catéchiser à l’église.
« J’ai dit à mon auditoire, continue-t-il, qu’un grand manque dans l’éducation est l’absence d’instruction religieuse. C’est de cela que vient l’indifférence et l’attitude blasée lorsque l’homme rencontre des difficultés. Ma proposition a été reçue avec sérénité et des signes d’approbation. En ce qui concerne sa réalisation – comme chez les Roumains ! »
Sans une réponse précise, le prêtre reprend la question et Micaela Catargi lui rapporte la réponse de plusieurs dames de la haute société roumaine ; « ce n’est pas pour ça que nos enfants sont venus à Paris ! »
Le 21 décembre, en présence du ministre Victor Antonescu et de beaucoup de gens, Roumains et Français, le Père Iordăchescu chante un Te-deum pour la prise de Jérusalem par les troupes anglaises du général Allenby, événement considéré comme la dernière croisade triomphante, et fait un petit historique de Jérusalem et souligne l’importance de la conquête après 700 ans d’occupation arabe et musulmane.
Le 31 décembre ancien style, le prêtre officie une messe anniversaire (parastas) pour les soldats roumains tombés sur les champs de bataille, et le 1er janvier 1918 un Te-Deum pour la nouvelle année devant « presque toute la colonie roumaine ».
Le 17 janvier, réunion de protestation à la Sorbonne des petites nations contre la barbarie de l’ennemi. Elena Vacaresco parle pour la Roumanie qu’elle présente, mettant en évidence l’élément moral de la guerre roumaine.
Le 24 janvier il assiste à la réception d’Henri Bergson à l’Académie française (en l’absence du récipiendaire), et une semaine plus tard, suite au décès du docteur C. Istrati, il officie une « prohodire » à l’église en présence de beaucoup de monde.
Le 15 mars il est invité par les femmes roumaines à l’hôtel d’Alb, avenue de l’Alma, chez madame Mic Catargi, « pour être consulté dans la question de la situation juridique des confessions étrangères dans notre pays », vu que l’Autriche-Hongrie demandait, lors des négociations pour la paix de Bucarest, des droits égaux pour les catholiques. Le prêtre insiste sur l’équation idée religieuse-idée nationale et affirme le caractère orthodoxe de la foi des Roumains.
Le 5 mai, lors de la fête de Pâques, l’église a connu une grande affluence de personnalités parmi lesquelles le prince Charles-Adolphe Cantacuzène, chargé d’affaires, avec le personnel de la légation, le général Rudeanu et les officiers de sa mission, des officiers français rentrés de Roumanie et de nombreux membres de la colonie roumaine.
Le 28 mai 1918 il note, à propos des suites de la signature de la paix de Bucarest :
« Un groupe de Roumains, de ceux avec une surface culturelle et politique, ont formé une société dont le but est de s’occuper de près des problèmes roumains liés à la guerre, avec nos droits, avec la situation des Roumains vivant en France, etc ».Président : Toma Stelian, ancien ministre. Membres : prof. Găvănescu, Paul (Pavlică) Brătășanu (1857-1935), sénateur, Emil Pangrati, Constantin Mille, professeur Dragomir Hurmuzescu. Le Père Iordăchescu est membre de droit. La société organise des réunions au moins une fois par semaine, débat des questions roumaines dans une atmosphère d’harmonie et de nobles soucis, et rédigeait un procès-verbal. Lorsque les subventions cessent, Toma Stelian se retire et la société met fin à son activité.
Le 17 janvier 1918 apparaît à Paris le journal hebdomadaire « La Roumanie » subventionné par l’Olténien Pavlică Brătășanu, C. Bratu (député libéral), Constantin Mille, Emil D. Fagure (Honigman), journalistes. Les Roumains de Paris racontaient que le vieux monsieur (Bratasanu) avait vendu les bijoux de sa femme, décédée en France ou en Suisse, et avait subventionné le journal avec le produit de leur vente.
Le prêtre enregistre avec satisfaction l’apparition, entre le 15 mai 1918 et 15 février 1919 du journal « la Transylvanie » (19 numéros parus) édité par le Comité National des Roumains de Transylvanie et de Bukovine, avec comme président Traian Vuia, et parmi les membres Dionisie Axentie, Ion Borteș, Moga, Iosif Mureșan, Nicoară, Patruca, Ion et Iosif Tișca.
Le 30 mai, « àla demande du président Wilson, le 30 mai (Memorial Day), quand des services religieux sont célébrés aux États-Unis à la mémoire des soldats morts pendant les guerres d’Indépendance, de Sécession, et d’Espagne, fêtés également dans toute l’armée américaine en France, Wilson exhorte le peuple américain de toutes les fois et croyances à s’assembler dans les lieux de culte, à prier le Tout-Puissant qu’il donne la victoire aux armées luttant pour la liberté ».
Le Père Iordachescu est présent ce jour à l’église américaine de Paris (rue Jean Nicot) et observe avec étonnement que toutes les confessions y étaient représentées à l’exception de celle catholique !
Le 4 juillet on célèbre dans notre église un Te-Deum pour la fête nationale américaine en présence d’une foule énorme, presque tous les Roumains de Paris, de très nombreux étrangers, des soldats américains et un représentant de la légation américaine. Àcette occasion, « une des plus belles manifestations nationales déroulées à Paris en ce temps-là », le prof. Emil Pangrati, ancien ministre et ancien recteur de l’Université de Bucarest, donne 400 francs pour rassembler le chœur qui va chanter les hymnes américain, français et roumain (Trăiască Regele). Le clou de la journée a été la prière spéciale que le prêtre récite en anglais invoquant la grâce divine sur le peuple et l’armée américaine, puis son prêche en français de l’ambon où il souligne l’esprit chrétien qui a déterminé les Américains à intervenir dans la guerre. Et, pour finir, les dernières paroles de l’hymne national américain :
« Then conquer we must, when our cause is just/And this is ourmotto : In God we trust !/And the star-spangled banner in triumph shall wave/Over the land of the free and the home of the brave”1. »
Un office similaire sera organisé le 14 juillet pour la fête nationale française et le discours du Père Iordachescu sera publié dans la presse du jour.
Suivent les vacances et le 6 septembre le prêtre assiste à une séance animée pour la constitution du Comité national pour l’Union des Roumains présidé par le docteur Ion Cantacuzino et le prêtre Vasile Lucaciu.
Suit un voyage en Angleterre où il est invité à parler le 29 octobre à la réunion du 12e anniversaire de la Anglo-Eastern Association (anglicans et orthodoxes) sur « le problème religieux et quelques traits de l’âme roumaine », puis à Oxford. De retour à Londres, il est invité à dîner chez « un noble roumain, Bibescu, qui avait sa propre maison à Londres. C’était un homme instruit dans les questions de philosophie et très sympathique par sa franchise ». Il s’agit d’Antoine Bibescu (1878-1951), qui avait été secrétaire de légation à Londres où il s’était installé et avait épousé Elisabeth Asquith, la fille du premier ministre Herbert Henry Asquith.
De retour à Paris, le prêtre officie le 21 novembre, fête des Saints Archanges et patrons de l’église, un Te-Deum pour la victoire en présence du ministre roumain Gheorghe Cretzeanu et d’un représentant officiel du président de la République française, et le 12 janvier 1919 une messe funèbre pour tous les prêtres, soldats et officiers roumains morts à la guerre.
1919 est l’année de la Conférence de la Paix à laquelle la Roumanie a eu beaucoup à combattre l’hostilité de Wilson et de Clemenceau qui lui reprochaient d’avoir conclu la paix séparée avec les Puissances Centrales en mai 1918, sans tenir compte du fait que le pays était obligé de la faire suite à la défection de la Russie qui avait conclu la paix de Brest-Litovsk. Le Père Iordăchescu raconte une histoire qu’il tenait du protagoniste lui-même, Pavlică Brătășanu :une délégation de la colonie roumaine s’est présentée chez Clemenceau, le président du Conseil (donc le Premier ministre) afin de dissiper sa mauvaise humeur après la sortie de la Roumanie de la guerre et la paix séparée de Bucarest. Clemenceau leur fait des reproches, eux ils évoquent les vertus de notre soldat que la Mission militaire française du général Berthelot avait bien connues. Àquoi Clemenceau réplique : « Devant le soldat et le paysan roumain, j’ôte mon chapeau et je m’incline. Je ne ferai pas de même devant le politicien roumain ! ». Entendant ces paroles, Brătășanu a commencé à pleurer et a dit : « Monsieur le Premier ministre, si nous les hommes politiques avons des torts, faites de nous ce que vous voudrez, nous recevrons de bon cœur même la mort. Mais nous sommes venus ici chez vous non pas pour nos péchés, mais pour le soldat et le peuple roumain dont vous connaissez les vertus ». Ces paroles et l’émotion qui les accompagnait ont ému Clemenceau profondément. Il l’a tapé sur le dos et l’a assuré qu’il prendrait soin de notre pays ».
L’histoire est très jolie, mais le soutien de Clemenceau (et surtout de son adjoint, André Tardieu, qui a été décisif) a été déterminé davantage par la grâce et le courage de la Reine Marie, la seule reine qui fut également un chef militaire et un allié inébranlable des Alliés dans la Première Guerre Mondiale.
En février 1919, le prêtre rendait visite aux anciens prisonniers de guerre roumains en Lorraine dans l’attente de leur rapatriement, à Fraise, Bois l’Évêque, Rudlin, Croiaux, Mines, Belleau, Thiébauménil. Une partie d’entre eux avait déjà quitté ces camps et avaient été installés à Paris où la Commission de rapatriement s’occupait d’eux. L’un d’entre eux, paysan de Ciornuleasa dans le Bărăgan, a raconté au mémorialiste Grigorie (Grigri) Ghica, qu’il avait passé six mois à Paris avant de rentrer au pays qui lui manquait énormément. Il déclarait qu’il avait aimé Paris, mais il étouffait au milieu de tant de pierres et avait dor des champs, de la terre. Du coup, il est sorti à pied de la ville et a commencé à travailler les lopins de terre des petits fonctionnaires, ouvriers et retraités français qui étaient émerveillés par sa force de travail et par son savoir faire2. Il est à espérer que cette expérience a poussé quelques ouvriers français, comme ceux qui avaient leur petit terrain en banlieue, à renoncer à croire que les étrangers (« métèques ») venaient en France pour manger le pain des Français – voir à ce sujet le témoignage de V. Pocitan de 1914. D’autre part, il est certain – et cela est prouvé par d’autres témoignages – que les Roumains étaient mal vus à Paris pendant la guerre surtout du fait de leur appartenance à l’orthodoxie, au christianisme oriental.
L’avant-dernier chapitre des Mémoires du Père Iordăchescu a trait à l’action de Take Ionescu, futur ministre et Président du conseil en 1920-1922. Venu à Paris avec le train portant son nom, sans aucune mission officielle ou officieuse mais se considérant un grand Européen, il était intervenu dans les négociations de la Conférence de la Paix surtout dans le litige qui opposait la Roumanie à la Serbie dans la question du Banat. Le prêtre a été séduit par la personnalité de celui qu’on avait surnommé « Tăkiță Gură de Aur » et en conséquence a participé à son action qui consistait surtout dans des banquets dans les meilleurs restaurants de Paris, « banquets auxquels ont participé tous nos hommes importants qui se trouvaient à Paris, de même que les représentants de la presse et quelques secrétaires de la Conférence de la Paix ». C’était la même méthode qu’utilisaient Ion I.C. Brătianu, Constantin Dissescu, président de la section roumaine de la Société des Nations, et d’autres personnalités roumaines et étrangères.
Lors du banquet offert le 28 février en l’honneur de la presse américaine, Take Ionescu et le prêtre Vasile Lucaciu ont tenu des discours en anglais. Ce dernier, moins bon connaisseur de la langue, avait aussi un drôle d’accent, de sorte que personne n’a compris un mot de ce qu’il disait. Àla fin, remarque le Père Iordăchescu, un voisin lui a adressé le compliment suivant : « Comme tu as bien magyarisé la langue anglaise ! », compliment qui a jeté un froid dans l’assemblée ». Soit dit en passant, le même compliment a été fait par Constantin Argetoianu à Take Ionescu lui-même, qui avait eu une épouse anglaise. Argetoianu a dit notamment que Take parlait un anglais avec « zăvor » (loquet, cadenas) qui voulait dire « the war » (la guerre), comme à Budapest !
Un dernier chapitre de l’activité de notre prêtre, a été l’aide donnée aux orthodoxes bulgares, serbes et monténégrins, car ces deux dernières nations avaient beaucoup de soldats et officiers en France. Il s’agissait surtout de mariages mixtes lorsque les Françaises devaient se convertir à l’orthodoxie avant d’être mariées à l’église. Curieusement, écrit le Père Iordăchescu, ces orthodoxes n’allaient pas aux églises russes et grecques, mais préféraient l’église roumaine. Pourquoi ?, se demande-t-il, qui ajoute un peu malicieux que cela était dû probablement au fait qu’ici les cérémonies étaient gratuites.
Ces bonnes actions ont valu à notre prêtre la reconnaissance des frères orthodoxes et le roi du Monténégro, le vladik Nikita, lui a conféré la médaille Danilo Ier au rang de commandeur. Cela se passait en mai 1919 lorsque le prêtre quittait la France après un séjour d’un an et demi. Il sera suivi à l’église de la rue Jean de Beauvais par son frère cadet, le R.P. Valeriu Iordăchescu.
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L’église de la rue Jean de Beauvais a été le lieu de rencontre favori de la colonie roumaine de Paris et des différentes personnalités politiques, militaires et sociales qui ont œuvré pour la reconnaissance et l’affirmation des revendications de la Roumanie. Grâce aux Mémoires du Père Cicerone Iordăchescu, un prêtre érudit et un orthodoxe éclairé, nous sommes en mesure d’apprécier le rôle de l’église de Paris dans cette vaste entreprise qui a duré plus de trois ans et pour laquelle la Roumanie a consenti de grands sacrifices financiers. Venant après les sacrifices en vies humaines et en destructions des biens matériels causés par la guerre, tous ces sacrifices ont été couronnés de succès et un pays nouveau en est issu : la Grande Roumanie.
Matei Cazacu
Notes :

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