Ajouté le: 10 Mars 2011 L'heure: 15:14

Les premiers martyrs « folie » des chrétiens et mentalité romaine (I)

« Nous avons décidé de remettre tout en ordre d’après les anciennes lois et la discipline romaine et faire que les chrétiens, qui avaient abandonné la religion de leurs pères, reviennent à la raison (ad bonas mentes redirent). En effet, ceux-ci ont été saisis d’une telle obstination et folie qu’ils ne respectaient plus les vénérables traditions des anciens (…), et se sont eux-mêmes fait des lois selon leur bon vouloir, attirant à eux une multitude de peuples ».  

 

Les premiers martyrs « folie » des chrétiens et mentalité romaine (I)

Empereur Galère, l’édit de Serdica

Ces paroles de l’édit de Serdica (311), bien qu’incluses dans un premier édit de tolérance après de terribles persécutions, sont représentatives d’une longue tradition de pensée qui a caractérisé la mentalité romaine avant la christianisation de l’empire sous Constantin le Grand. Il est difficile de comprendre les témoignages sur les premiers martyrs si l’on perd de vue la conception relative à la religion et à l’Etat que les Romains cultivaient depuis des siècles. Une exclamation du proconsul Saturnin au cours du procès des martyrs (Actes des martyrs de Scili) – sur lequel nous allons revenir - est très révélatrice : « Nous aussi nous sommes religieux » (« et nos religiosi sumus! »). La majeure partie des fonctionnaires qui ont persécuté les chrétiens étaient convaincus de leur devoir de conserver la religion et l’ordre romain, considérés comme le fondement de la civilisation par excellence dans un monde barbare et chaotique. Pour eux, cette nouvelle et étrange croyance dans un Dieu unique incarné, mort sur la croix et ressuscité, était une folie dangereuse, une offense à la raison et, en comparaison avec la vénérable religion romaine, rien d’autre qu’une « superstition ».  

I. Les premières persécutions et la « funeste superstition » des chrétiens

Avant de nous arrêter sur les témoignages relatifs aux martyrs mis par écrit dans les premiers « Actes des martyrs », nous allons rappeler quelques grands repères dans le déroulement des grandes persécutions, en nous référant aux textes mêmes des historiens romains. La première persécution du temps de Néron (64 ap. J. C.) est racontée par l’historien Tacite (Annales, XV, 44), dont les mots parlent d’eux-mêmes sur la vision pleine de préjugés de l’auteur. « L’empereur Néron, pour apaiser les rumeurs (qui l’accusaient du grand incendie de Rome), désigna comme coupables et punit ceux qu’on appelle « chrétiens », que la plèbe détestait /…/. Cette fatale superstition (exitiabilis superstitio), réprimée au début, jaillissait de nouveau, non seulement en Judée, lieu d’origine de ce fléau, mais à Rome même, où se déversent les miasmes du monde entier. Au début, furent condamnés ceux qui avouaient d’eux-mêmes, puis, à la suite des dénonciations, une grande multitude, et ils furent accusés non seulement de l’incendie de Rome, mais aussi de haïr le genre humain (odium humani generis) ». Proche de cette mentalité, un autre grand historien latin, Suétone, notait dans sa Vie de Néron qu’ont été persécutés « une race d’hommes qui prêchait une superstition nouvelle et maléfique ».

Encore plus riche en détails est le témoignage d’un autre érudit romain, ami de l’empereur Trajan, Pline le Jeune, qui fut pour un temps gouverneur de la province de Bithynie (en Asie mineure, 112 ap. J. C.). Confronté à la multitude de procédures contre les chrétiens, il décida de consulter l’empereur en tant qu’instance suprême de jugement, en lui exposant sa perplexité dans une lettre restée célèbre. Il commença par reconnaître que, après avoir essayé de diverses manières, y compris sous torture, d’apprendre ce qui se cachait derrière cette nouvelle religion, il ne put rien trouver contre la loi, mais uniquement une « superstition maléfique et sans mesure ». D’après ses enquêtes, les chrétiens ne faisaient que se réunir la nuit en certains lieux, où ils répétaient des chants adressés au Christ comme Dieu. Il s’indignait de trouver parmi eux même des citoyens romains. Sans pouvoir les accuser d’un délit en particulier, il proposa que, « quelque soit la situation de chacun, ils soient punis au moins pour leur insistance et leur entêtement inflexible » (« pertinacia et inflexibilis obstinatio »). En tant que haut fonctionnaire fidèle à l’idéologie impériale, le gouverneur Pline considérait que le simple refus de sacrifier conformément au rite romain devait être puni. Les chrétiens étaient obligés d’offrir du vin et de l’encens devant l’image de l’empereur. De plus, en gage de leur reconversion, ils devaient prononcer devant le juge une malédiction contre le Christ. L’empereur Trajan confirma le jugement de Pline: les chrétiens devaient être punis s’ils étaient dénoncés et s’ils refusaient de sacrifier. Mais en accord avec une conscience juridique plus avancée, seules les dénonciations nominales devaient être reçues, car l’anonymat prêtait à trop d’abus. De même, cet acte laissait aux gouverneurs une marge d’appréciation quant à la gravité de la punition. Jusqu’à l’édit général de persécution de l’empereur Dèce (250), le sort des chrétiens de l’empire fut établi en fonction de ce rescrit de Trajan.

Pour soutenir l’idéologie impériale, dans la seconde moitié du IIème siècle, un écrivain du nom de Celse composa une śuvre contre les chrétiens (Le discours de vérité) restée célèbre en raison de la réponse qu’y apportèrent les Pères de l’Eglise, à commencer par l’śuvre d’Origène d’Alexandrie « Contre Celse », reprise au IVème siècle par Saint Basile le Grand. Celse se voulait lui aussi un défenseur de l’ordre et de la piété romains. D’après lui, si tous les Romains se convertissaient au christianisme, « qu’est-ce qui empêcherait que l’empereur soit abandonné et que tout tombe aux mains des barbares qui n’ont aucune loi et aucune humanité? ». Ce penseur ne comprenait pas pourquoi les chrétiens ne rendaient pas de culte aux divinités romaines, à côté du Christ. Pour lui, il s’agissait d’un exclusivisme sans raison et d’un manque de loyauté vis-à-vis de Rome. Il fit un appel à tous les citoyens romains afin de « soutenir l’empereur de toutes leurs forces » et de détruire cette secte dangereuse, avant qu’elle ne détruise Rome.

II. Les premiers « Actes des martyrs ». « L’honneur est à César, comme César, mais la crainte est à Dieu seul »

Comment ont réagi les premiers chrétiens ? Nous ne pouvons pas exposer ici les écrits des Saints Pères qui ont répondu aux accusations et ont formulé les premières explications théologiques dans leurs « apologies » (c’est-à-dire les premiers écrits de défense de la foi chrétienne). Mais les  témoignages mêmes des chrétiens durant les procès, appartenant aux gens plus où moins instruits, restent parlants pour nous par leur vivacité et leur simplicité. Ils ont été mis par écrit dans les premiers « actes des martyrs », en langue grecque et latine. Nous allons nous arrêter ici sur un premier texte en langue latine, les Acta Martyrum Scilitanorum, (Les Actes des martyrs de Scili, en Afrique du Nord, l’année 180), relatif à un procès tenu devant le proconsul Saturnin. Le proconsul essaye d’abord de convaincre les accusés : « Vous pourriez obtenir le pardon de l’empereur si vous revenez à la raison » (employant de nouveau l’expression significative de revenir « ad bonam mentem »). Le chrétien Speratus répond : « Nous n’avons rien fait de mal. Nous n’avons offensé personne (…). Nous sommes soumis à l’empereur ». Le proconsul : « Nous aussi, nous sommes religieux, et notre religion est simple : nous vénérons le génie de l’empereur et prions pour sa santé, ce que vous devez faire vous aussi ». Speratus : « Si tu m’écoutes en paix, je vais te découvrir le mystère de la vraie simplicité ». Le proconsul : « Ne commence pas à dénigrer nos rites sacrés, je ne t’écouterai pas ; tu ferais mieux de sacrifier à l’empereur! ». Speratus : « Je n’ai rien volé, je paye les taxes ; ceci en vertu du Dieu que je connais, le Roi des Rois et l’Empereur des nations ». Le proconsul : « abandonne cette foi ! » ; puis il dit aux autres : « Cessez de suivre la folie (dementia) de cet homme ! ». Un autre accusé, Cittinus, répond : « Nous ne craignons personne, si ce n’est notre Seigneur Dieu qui est aux cieux ». Une autre croyante, Donata, ajoute ces quelques paroles pleines de signification : « L’honneur est à César, comme César, mais la crainte est à Dieu seul » (« Honorem Caesari quasi Caesari; timorem autem Deo »). Le proconsul : « tu t’obstines à te dire chrétien? ». Ils témoignent tous et rendent grâce à Dieu. Puis ils sont condamnés à mort.

Un autre texte relatif à la « folie » des martyrs, conservé en grec et en latin, raconte le martyr de Fileas, un dignitaire d’Alexandrie, devenu évêque de Tmui (en Egypte). Le préfet Culcianus s’étonne qu’une personne aussi respectable ait put en arriver à une telle folie (« hanc amentiam venisse »). Au cours du procès, le préfet tâche de le convaincre de « revenir à ses esprits » : « Tu peux être un peu raisonnable ? ». L’évêque répond : « Je suis raisonnable et je vis raisonnablement ». Le préfet : « Alors sacrifie ! ». « Je ne sacrifierai pas ! » (…). Le préfet : « Veux-tu mourir pour rien ? ». L’évêque : « Non pas pour rien, mais pour Dieu et pour la vérité - Non sine causa, sed pro Deo et pro veritate ».

Ioana Georgescu‑Tănase, Rome

Bibliografie :

1. Atti e passioni dei martiri, recueil de textes en langue originale édité par A.A.R. Bastiaensen et autres, Mondadori, 2007.
2. Jacqueline Champeaux, La religion romaine, Paris, 1998.

Les premiers martyrs « folie » des chrétiens et mentalité romaine (I)

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