Ajouté le: 12 Novembre 2021 L'heure: 15:14

Notre mesure, la mesure du monde et la mesure du Christ

Après plus d’un an, j’ai réussi, par la miséricorde du Bon Dieu, à rentrer au pays et à rencontrer mon père spirituel. Les quelques jours passés en Roumanie ont été lourds et sombres, comme si je m’étais pris dans un filet dont je ne pouvais pas sortir. Je me suis rappelé ainsi nos jours d’hiver, lorsque l’île semble disparaître, recouverte de brouillard et de ténèbres ; en fait, tout semble disparaître. Reste seulement sa maison et les gens proches, car le reste est plongé dans un brouillard sans fin et disparaît.

J’ai senti la même séparation entre les gens que j’ai rencontrés, plongés dans leurs propres soucis, leurs propres pensées et convictions. J’ai trouvé le même esseulement, où seulement les pensées propres restent, et le reste disparaît comme dans un brouillard de la conscience. J’ai senti une froideur entre les gens, une distanciation qui a fait trembler mon cœur, parce que de l’indifférence à la haine il n’y a qu’un pas, et parce que l’indifférence est déjà l’absence de l’amour. Et là où il n’y a pas d’amour, Dieu n’est pas.

J’ai eu peut-être une réaction plus forte que d’autres, car nous avons construit, nous, avec la grâce de Dieu, un petit paradis au monastère, un endroit où la priorité ce n’est pas moi-même, mais mon frère ou ma sœur, un espace où nous avons tous appris que Dieu embrasse mon cœur si j’embrasse moi aussi mon prochain avec ma sollicitude et mon amour. C’est un déferlement réciproque d’amour, où à mesure que l’on donne plus d’amour, Dieu également répand sur vous plus d’amour.

Il est impossible de croître spirituellement sans le sacrifice de l’amour. Et l’amour qui nourrit le cœur pour le salut, ce n’est pas l’amour entre les époux, ni l’amour entre les parents et les enfants, ni l’amour entre les amis. L’amour du Christ, l’Amour qui est le Christ Lui-même, l’Amour auquel nous devons communier est toujours sur la Croix. Si nous aimons ceux qui nous aiment, que faisons-nous de plus par rapport à la logique de ce monde déchu ? Si c’est là notre mesure spirituelle, alors notre mesure est la mesure de ce monde, et non pas la mesure du Christ. Nous nous mentons à nous-mêmes si nous ne nous forçons pas, si nous ne nous dépassons pas, si nous ne faisons pas le sacrifice d’aimer au-dessus de la mesure de ce monde déchu.

J’ai rencontré des gens qui m’ont dit que je devais rentrer en Roumanie, car le monde s’approche de la fin et c’est seulement en Roumanie que je pouvais être en sécurité. Je les ai entendus parler et je n’ai senti que la froideur de cœurs maîtrisés par la peur et guidés par l’indifférence envers leur prochain. J’ai entendu les paroles de leur bouche et je les ai comparés au commandement du Sauveur : allez  de par le monde et prêchez ; portez la Lumière à tous ; tant qu’il y a encore la Lumière, travaillez, luttez, sacrifiez tout ce que vous êtes pour sauver ne serait-ce que l’un de vos frères.

J’ai du mal à comprendre d’où vient cette froideur. Je n’arrive pas à comprendre comment un chrétien peut voir un danger et s’enfermer dans sa maison, en fermant la porte à son frère. Si en effet, la fin arrive maintenant, n’est-ce pas le moment de lever le front et de travailler dans le champ du Seigneur ? Si, en effet, c’est le moment où le monde s’éteint, n’est-ce pas aussi le moment où nous devons jeter tout – tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons, tout notre trésor ici sur terre – et redevenir des fols en Christ ? Ces beaux fols du Seigneur, qui vont de l’avant lorsque le monde recule ? Ces fols grisés de l’Amour de l’Esprit, qui montent de leur propre gré sur la Croix pour sauver le monde ?

Je nous regarde, je regarde ce monde que nous avons fait tel qu’il est, et je vois des âmes qui construisent pour elles des citadelles puissantes, se rassemblent, se réunissent les uns avec les autres de tous les recoins du monde et s’enferment derrière des murs d’indifférence, par peur et par manque d’amour pour leur prochain, au nom de l’amour du Christ. Mais comment peut-on aimer le Seigneur sans aimer son prochain ? Quel est cet amour qui ne vient pas de la douleur de la Croix, qui ne se nourrit pas de la renonciation à soi-même pour le salut du prochain ?

Au Royaume de Dieu nous arrivons au moment où nous perdons les royaumes que nous bâtissons ici-bas, pour nous-mêmes. Nous n’arrivons pas auprès du Seigneur en élevant des murs entre nous, mais en démolissant tout obstacle qui arrête l’amour entre moi et mon prochain. Celui qui se cache dans ses propres citadelles, entouré de sa petite tribu, mené par la peur et le manque d’amour, ne se sanctifie pas. C’est celui qui suit le Seigneur et sort dans le monde pour appeler le monde à la Lumière qui se sanctifie. Ce n’est pas important si le monde vous entend ou non, si le monde vous suit ou non – cela appartient au Seigneur.

Ce qui compte, c’est de voir la Croix devant soi et ne pas fuir sa douleur, mais de courir désespérément vers elle. Voir la Croix et courir avec le désespoir de celui qui, enfin, voit son Aimé, voit Celui Qu’il a si longtemps attendu et sent déjà la joie de la rencontre, la joie de l’union avec le Seigneur. Ce n’est pas la peur, ni l’auto-défense, ni le retranchement en solitude derrière les murs de l’indifférence et du manque d’amour qui vont nous sauver. Ce qui va nous sauver, c’est une vie à la mesure de celle du Seigneur et une mort comme celle du Seigneur : sur la Croix, au nom de l’amour et de la renonciation à soi-même.

P. Serafim Aldea

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