Ajouté le: 8 Avril 2013 L'heure: 15:14

La croix de l'orthodoxie n'est pas legere, mais elle tapportera la joie et le salut

Recit d'une conversion (1ère partie)

Ce jour d'octobre 1965, rien ne me laissait presager que ma vie serait desormais intimement liee a l'Eglise orthodoxe. Certes, depuis ma tendre enfance, cette Eglise m'intriguait. En 1956, j'avais vu a la television un personnage fort enigmatique, vetu d'une ample soutane noire, coiffe d'une kamilavka, avec une longue barbe. Il s'agissait de l'archeveque de Chypre Makarios III. A ma curiosite enfantine, on repondit qu'il s'agissait d'un orthodoxe. Un peu plus tard, alors que je frequentais le catechisme catholique, le pretre nous proposa de prier pour le « retour » des orthodoxes a l'Eglise romaine. Je reposai ma question : mais qui sont-ils ? La reponse fut qu'ils etaient en tout catholiques, mais separes de Rome... Ce fut alors le depart d'une lon­gue reflexion : pourquoi ces gens sobstinaient-ils dans leur « separation »?

Un peu plus tard, j'assistai pour la premie­re fois a la Liturgie orthodoxe, en la cathedrale Saint-Alexandre de la Neva, de la rue Daru a Paris. C'etait pour moi la revelation d'un autre monde, qui fit que mon interet s'accrut encore pour cette Eglise etrange, et j'ecoutais regulierement le programme dedie aux Eglises « orientales » sur « France Culture ». Cest ainsi que, le 10 octobre 1965, j'entendis une emission consacree au couvent russe de N.D. de Lesna, situe a Fourqueux, pres de Paris, non loin de la ville ou je demeurais. L'archipretre Alexandre Troubnikoff (†1988) evoquait l'histoire mouvementee des moniales de ce couvent : s'etant enfuies de Russie lors de la revolution bolchevique, elles emigrerent en Bessarabie, puis en Yougoslavie, pour s'installer finalement dans ce petit village franţais apres la seconde guerre mondiale. Je n'hesitai pas, je me rendis sur place dans l'apres-midi. Arrive a Fourqueux, j'entrai dans le bâtiment vetuste qui abritait le couvent. Une moniale me fit visiter la chapelle, amenagee simplement, avec une iconostase de campagne militaire. La moniale me montra l'icone miraculeuse de la Mere de Dieu, mais elle ne parlait pas franţais. Apres lui avoir demande de rencontrer une personne francophone, elle me conduisit au refectoire. Il y avait la un pretre avec un jeune etudiant en theologie. Il etait trois heures de l'apres-midi. Mes interlocuteurs n'avaient pas encore dejeune car, disaient-ils, ils s'etaient rendus a la Liturgie

celebree par un archeveque j'appris plus tard qu'il s'agissait de St Jean de Changhai († 1966) -, dont la celebration avait ete particulierement longue, d'autant plus qu'il s'agissait de sa deraiere Liturgie en France. Et de m'inviter immediatement a dejeuner avec eux, com­me si j'etais des leurs. Une moniale, la mere Magdalina (Nozdrina, †1994), nous servait. Apres une discussion a bâtons rompus, ils me proposerent de rencontrer un eveque qui sejournait au couvent, l'eveque Antony de Geneve (Bartochevitch † 1993). J'etais abasourdi : comment, aller chez un eveque ? Celui-ci m'accueillit tres simplement, chaleureusement. Enfin, on sonna l'office des vepres et j'assistai a l'office de l'hymne acathiste a la Mere de Dieu devant l'icone miraculeuse, chantee par les moniales. Une ambiance de grâce. Pourtant, exterieurement, une chapelle sans eclat, des vielles femmes. Mais, com­me le dit le Psalmiste qui se referait a l'Eglise : « Toute la gloire de la fille du Roi est a l'interieur » (Ps. 44, 14). Ce premier contact fut decisif. Non que je prisse la decision d'entrer dans l'Eglise orthodoxe, car elle viendra bien apres. Mais je pris neanmoins l'habitude de me rendre tous les dimanches au couvent de Lesna. Le pretre dont j'avais fait la connaissance, le pere Cedomir Ostojic (†1990), etait serbe et s'etait enfui de Yougoslavie apres l'arrivee des communistes, traversant la frontiere a la nage pour se refugier en Autriche. Arrive a Bruxelles, ou il resta toute sa vie, il fit la rencontre de saint Jean de Changhai et devint son disciple. Quant a la mere Magdalina, qui nous avait servis, je ne pouvais imaginer son passe : elle avait parcouru a pied des centaines de kilometres dans la toundra pour apporter de la nourriture a son pere spirituel emprisonne a Solovki, puis s'etait enfuie en occident a la faveur de la seconde guerre mondiale. Ainsi, ces gens que j'allais connaître au fur et a mesure etaient passes par le Golgotha. Sans le paraître, car tout cela, ils le cachaient. Ce fut le debut pour moi de la rencontre d'un grand nombre de figures spirituelles eminentes. C'est ainsi que fis la connaissance de l'higoumene du couvent de Lesna, la mere Theodora (Lvov, †1977), princesse de Russie. C'etait une personne qui alliait une vie spirituelle intense, la connaissance des Saintes Ecritures et des Peres de l'Eglise, a une vaste culture, s'exprimant dans un franţais parfait. A Belgrade, elle avait ete la fille spirituelle du pere Ambroise (Kourganov, †1933) de Milkovo, lui-meme fils spirituel du celebre staretz Saint Ambroise
d'Optino. Son assistante, Mere Magdalina (Grabbe, †1987) qui, par la suite, lui succe­da, avait pour pere le comte Paul Grabbe, mem­bre du Concile pan-russe de 1917, probablement mort en martyr, et etait une lointaine descendante du celebre theologien, philosophe et poete russe Alexis Khomiakoff. Vivant confortablement en Russie, elle avait tout perdu dans lemigration. Or, elle me dit une fois que, des sa jeunesse, elle avait appris a repeter les versets du psalmiste « si les richesses affluent, n'y attachez pas votre caur » (Ps. 61, 11)... A l'âge de quatorze ans, apres avoir lu les auvres de saint Dorothee de Gaza, elle decida de devenir moniale. Dans son enseignement, elle insistait sur le fait que le diable « paye toujours avec des bris de verre » et qu'a la base de la chute se trouve l'orgueil, repetant le verset de l'Evangile « Sans Moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn XV, 5). « Rien du tout ! » ajoutait-elle. Elle aimait aussi repeter que l'on ne peut vivre simultanement avec Dieu et avec les passions, se referant a l'exemple de l'apâtre Carpe1. L'autre assistante de l'higoumene, Mere Flavienne (Vorobiev † 1979), etait une iconographe de talent, parlant couramment plusieurs langues etrangeres et rayonnant d'une grande humilite. La premiere, elle me parla du Mont Athos. Quant a Mere Athanasia (Guttenberger † 1999), qui a son tour, lui succeda, elle connut tou­te jeune la prison, son pere, officier de l'armee imperiale ayant ete fusille. Liberee, elle fut recueillie par le couvent Saintes Marthe et Marie a Moscou, dont l'higoumene etait la sainte Grande-Duchesse Elisabeth. Que de destins brises ! Or, on peut citer a leur propos les paroles de l'apâtre Paul : « N'ayant rien, elles possedaient tout » (cf. II Cor. 6, 10).

Sans faire aucunement pression sur moi pour que je devinsse orthodoxe, je reşus une veritable catechese, d'abord incarnee par la vie des gens que je rencontrais, clercs comme laics, et transmise par leur experience et leur savoir. On repondit toujours avec franchise a mes questions, mais sans agressivite.

C'etait « la confession de la verite dans l'amour » (Eph. IV, 15). C'est ainsi que la Mere Magdalina (Grabbe) me fit comprendre qu'il ne pouvait etre question de compromis en matiere de foi. Le refus du dogme papal de la part de l'Eglise orthodoxe, qui m'avait tant tracasse, ne constituait nullement une obstination, mais la volonte de maintenir la « foi transmi­se aux saints une fois pour toutes» (Jud. 3).

Le principal message des moniales de Lesna fut celui-ci : il n'y a pas d'autre moyen de vivre dans l'Eglise que dans l'office liturgique et la voie tracee par les Peres de l'Eglise, dont l'ascese, sans laquelle il ne saurait y avoir de vie spirituelle. Comme me le dira plus tard un grand moine athonite d'origine libanaise, le pere Isaac (Attalah, †1998) : « L'Eglise or­thodoxe a l'ascetisme dans le sang ».

Deux aumoniers du couvent me laisseront un souvenir indelebile : le pere Nicandre (Bielakov, †1978), moine de Valaam : lui que le monde aurait juge inculte il n'avait passe que quelques annees a l'ecole primaire lui qui faisait des fautes de russe, mais qui lisait saint Isaac le Syrien ! On aurait pu croire qu'une telle personne, qui ne parlait pas un mot de franţais ne s'interesserait pas a un etranger, un etre different, avec la presomption de sa jeunesse. Aussi, il me dit une fois : « Tu ne sais rien du tout ! », puis peu de temps apres : « Pardonne-moi, tu sais, je suis un moi­ne de Valaam ! » Sous un franc parle, presque rude, se dissimulait un etre petri d'amour. Il mit toute son energie, et il n'en manquait pas, pour m'aider spirituellement. Quant au pere Arsene (Kondratenko, † 1993), il s'etait enfui d'Union sovietique pendant la seconde guerre mondiale. Ayant travaille dans des mines de sel, il souffrit toute sa vie de terribles rhumatismes, ne parvenant a dormir qu'une heure par nuit. Cela aussi, personne ne le savait. Malgre cela, il trouvait la force de celebrer quotidiennement la Liturgie et tous les autres offices. En outre, il aidait les necessiteux materiellement, toujours discretement. Toutefois, surtout lors de mes premiers pas dans l'Orthodoxie, j'avais besoin de catechese en franţais, et je demandai l'aide du pere Georges Drobot († 2011), a l'Institut Saint Serge, qui ne menagea pas son temps pour m'enseigner, chaque samedi, traduisant meme pour moi des textes de St Theophane le Reclus et de St Philarete de Moscou...

(A suivre)

Note:

1. Irrite par le comportement de deux infideles, «disant qu'il etait injuste de laisser vivre des impies, des hommes qui se detournent des voies du Seigneur », l'apotre Carpe eut une vision de l'enfer, y contemplant avec delectation les hommes qu'il avait maudits et leur lanţant des imprecations. Mais levant les yeux, il vit le Christ tendre la main a ceux-ci. « Alors Jesus dit a Carpe : « De ta main deja levee, c'est Moi maintenant que tu dois frapper, car me voici pret de nouveau a souffrir pour le salut des hommes, et Je le ferais avec grande joie si Je devais ainsi empecher d'autres hommes de pecher. De plus, vois toi-meme si tu as raison de demeurer dans le gouffre avec les serpents plutot que de vivre avec Dieu en compagnie des bons anges » (S. Denys l'areopagite, lettre a Demophile).

Les dernières Nouvelles
mises-à-jour deux fois par semaine

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger

Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni

Departamentul pentru rom창nii de pretutindeni