« Ô toi l’au-delà de tout / comment t’appeler d’un autre nom ? / Quel hymne peut te chanter ? / Aucun mot ne t’exprime /Quel esprit peut te saisir ? / Nulle intelligence ne te conçoit / Seul tu es ineffable (…) / Seul tu es inconnaissable (…) / L’universel désir, le gémissement de tous / tend vers toi. Tout ce qui existe te prie / et vers toi, tout être qui sait lire ton univers / fait monter un hymne de silence (…) / Tu es unique / Tu es chacun et tu n’es aucun (…) / Aie pitié, ô toi, au-delà de tout : /comment t’appeler d’un autre nom ?
Saint Grégoire de Nazianze, Poèmes dogmatiques
Nous prononçons souvent le nom de Dieu sans faire attention à ce que nous disons, comme si nous parlions d’une chose connue de tous, aussi évidente qu’un arbre, un oiseau, une maison… Le nom de Dieu a été à ce point banalisé qu’il fait partie de certaines expressions toutes faites d’usage courant, utilisées même par les incroyants : « Dieu sait », « Dieu m’en garde », « Pour l’amour de Dieu », « Oh, mon Dieu ! », « Dieu merci ! » etc.
Chaque fois que nous prononçons le nom de Dieu à la légère, sans penser à ce que nous disons, nous commettons un blasphème, car ce que nous appelons Dieu n’est qu’un vocable creux qui ne veut plus rien dire. Mais nous utilisons aussi le nom de Dieu pour forger une idole mentale, un concept inventé selon nos propres idées et théories, que nous appelons Dieu mais qui n’a rien à voir avec Dieu : « Cette idole philosophique, le « Bon Dieu » d’un certain christianisme, et l’ « Être suprême » du spiritualisme, a provoqué simultanément la « mort de Dieu » et la perte du mystère de l’Être » (Olivier Clément, « Sources »).
Un « Dieu » inventé par l’esprit humain est aussi mortel que celui qui l’a conçu, et sera remplacé tôt ou tard par un autre faux dieu, inventé par un autre homme, lequel mourra à son tour pour laisser la place à un nouveau dieu, ou au néant, la divinité des hommes sans Dieu.
L’homme est tenté de se forger un « Dieu » selon ses besoins, ses désirs et sa volonté, si bien qu’il honore et glorifie sa propre image sous le nom de Dieu. Comme tous les mots importants – amour, liberté, justice etc. – le mot Dieu, le plus important de tous, a été galvaudé, avili et utilisé pour justifier des ambitions humaines, la soif de pouvoir, les inégalités sociales et même des guerres, des crimes et des atrocités perpétrés au nom de Dieu. Car le mot Dieu peut nous mentir et nous induire en erreur, en exprimant tout le contraire de ce qu’il prétend dire et devenant ainsi un instrument au service de l’ennemi de Dieu.
Quant à Dieu lui-même, aucun œil humain ne l’a vu, aucun mot ne peut dire ce qu’il est, aucune intelligence ne peut comprendre sa vraie nature, si bien que le langage humain n’arrive à exprimer le mystère impénétrable de Dieu que par une approche négative : « Nous disons donc que la Cause universelle, située au-delà de l’univers entier, n’est ni matière (…) ni corps ; qu’elle n’a ni figure, ni forme, ni qualité, ni masse ; qu’elle n’est dans aucun lieu, qu’elle échappe à toute saisie des sens (…) ; que personne ne la connaît telle qu’elle est (…) ; qu’elle échappe à tout raisonnement, à toute appellation, à tout savoir (…) » (Saint Denys l’Aréopagite, « Théologie mystique »).
Vouloir connaître au moyen de notre intellect et des spéculations philosophiques ce qu’est Dieu en lui-même, est un péché qui dénote à la fois le fol orgueil d’une intelligence qui ignore ses limites, et une foi faible et chancelante, qui a besoin de comprendre pour croire : « Considère donc, pauvre malheureux, qui tu es et à qui tu prétends étendre ta curiosité. Toi, qui es un homme, tu te mêles de tenir Dieu sous ton regard ? Ces noms à eux seuls suffisent à montrer ta folie : l’homme, il est terre et cendre, chair et sang, herbe et fleur de l’herbe, ombre, fumée et vanité (…). Et c’est Dieu, dis-moi, que tu prétends tenir sous ton regard, Dieu, l’être qui n’a pas eu de commencement, qui ne subit pas de changement, l’incorporel, l’incorruptible, celui qui est partout présent, qui surpasse toutes choses et qui est supérieur à l’univers tout entier ? » (Saint Jean Chrysostome – « Homélie sur l’incompréhensibilité de Dieu).
Si l’on pouvait comprendre Dieu comme on comprend que deux et deux font quatre, on n’aurait plus besoin de la foi. Avoir la foi c’est se soumettre totalement, inconditionnellement, à la volonté de Dieu sans essayer de comprendre et sans douter de Sa sagesse et de Sa justice, qui surpassent infiniment l’intelligence humaine : « Dois-je être soumis à Dieu comme l’argile l’est au potier ? Oui, affirme saint Paul, car la distance entre l’homme et Dieu est analogue à celle qui sépare l’argile du potier, ou plutôt elle n’est pas analogue, mais plus grande encore » (Saint Jean Chrysostome, op. cit.).
Si Dieu est à ce point éloigné de l’homme, on pourrait croire que nous sommes séparés de Lui par un abîme insondable et infranchissable, qui rend impossible toute relation entre l’esprit de l’homme et l’Esprit de Dieu. Cependant le mystère et la toute puissance de Dieu, inconcevables pour la raison humaine, se manifestent par le fait qu’Il est à la fois infiniment lointain et infiniment proche de nous, plus proche que notre propre chair. Car au sixième jour de la Création, Dieu a dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance » (Genèse 1, 26) si bien que « l’homme n’est vraiment homme qu’en Dieu » (Olivier Clément, op. cit.).
C’est Jésus qui nous révèle à la fois le visage divin de l’homme et le visage humain de Dieu. Et l’incarnation de Dieu sur terre « est un mystère plus inconcevable encore que tout autre » (Saint Maxime le Confesseur, cité par O. Clément, op. cit.).
Le mystère insondable de Dieu, demeure incompréhensible aux yeux des érudits et des savants mais peut être connu par le cœur des êtres simples et innocents : « Je te loue Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux enfants » (Matthieu 11, 25).
Car l’Esprit de Dieu surpasse infiniment la raison et l’intelligence humaine, mais demeure présent dans le cœur de l’homme, puisque celui-ci est fait à Son image et à Sa ressemblance : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Cor. 3, 16).
Connaître notre être réel c’est connaître Dieu, l’Être infini et éternel incarné dans un être limité et mortel : « Qui suis-je ? Que suis-je ? La réponse n’est en rien évidente. Car je ne connais qu’une part infime de moi-même. Les limites de la personne humaine sont extrêmement larges. Elles s’étendent très loin dans l’espace et hors de l’espace, jusqu’à l’infini (…) L’être humain est créé à l’image de la Trinité, c’est-à-dire à l’image de Dieu, qui n’est pas seulement un, mais un en trois » (Mgr. Kallistos Ware, « Le royaume intérieur »).
Dieu est tout et en toute chose, à la fois en nous et hors de nous, à la fois dans le monde et hors du monde, dans le temps et hors du temps, à la fois partout et nulle part, infiniment lointain et infiniment proche de nous, se manifestant sous son triple aspect : « Le Père est Dieu au-delà de tout, principe de toute réalité. Le Fils incarné est Dieu avec nous. (…) L’Esprit est Dieu en nous, le Souffle, le Pneuma qui vivifie tout et conduit toute chose à son accomplissement. (…) Ainsi, dira Maxime le Confesseur, contempler la moindre chose, c’est faire une expérience trinitaire » (Olivier Clément, op. cit.).
Puisque Dieu est présent partout et nulle part, ici et maintenant et dans l’éternité, dans toutes les choses et les êtres visibles, tout en étant invisible, « le monde masque son mystère autant qu’il le révèle », si bien que, en tant que révélation de Dieu, « l’univers est la première Bible » (Olivier Clément, op. cit.).
Cependant l’intelligence humaine et les méthodes d’investigation rationnelles et scientifiques sont bien trop limitées, imparfaites et inadaptées pour connaître Dieu à travers les choses et les êtres créés. Bien au contraire, en étudiant seulement la face visible et matérielle du monde, la raison et les sciences profanes, nous éloignent de Dieu au lieu de nous en rapprocher. Chercher à réduire la réalité aux lois physiques, chimiques et biologiques, est une entreprise aussi insensée et absurde que d’essayer de comprendre l’amour au moyen des calculs mathématiques.
De même que l’amour, Dieu ne peut être connu que par le cœur humain, où se manifeste Sa présence vivante, inaccessible à la raison : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pascal, « Pensées »).

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