La voie du Christ et Sa présence dans le monde renversent les normes et les valeurs humaines. C’est pourquoi l’Évangile semble paradoxal au monde. Le Seigneur Lui-même dit : « Je suis venu en ce monde pour que les non-voyants voient, et que les voyants deviennent aveugles » (Jean 9, 39). À la lumière que le Christ a apportée dans le monde, ceux qui pensaient voir et se croyaient sages « à leurs propres yeux » demeurent aveugles à tout jamais, alors que ceux qui ne voyaient pas et comprennent qu’ils sont aveugles voient réellement
Archimandrite Zacharias Zacharou, L’homme caché du cœur
Les incroyants disent souvent : « Je ne crois que ce que je vois ». Leur aveuglement est semblable à celui d’un analphabète qui voit très bien les lettres imprimées sur les pages d’un livre mais est incapable d’en déchiffrer le sens, qui est invisible. Son aveuglement ne vient pas de ses yeux mais de son esprit. De même, ceux qui croient connaître la vérité en étudiant le monde visible et l’homme de chair sont aveugles en esprit et ne savent pas lire le livre du monde et de la vie : « Celui qui croit pouvoir connaître les mystères de Dieu par la théorie scientifique extérieure, est semblable à un homme insensé qui voudrait voir le paradis avec le télescope » (Païssios l’Athonite, « Correspondance »).
C’est parce que nos yeux sont insuffisants pour voir la réalité divine et notre esprit trop étroit pour recevoir la vérité d’en haut qu’ « il est nécessaire que celui qui veut éclairer son esprit par la connaissance de Dieu reconnaisse son impuissance, son aveuglement et ses ténèbres » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »).
L’existence de Dieu est certes, une vérité rationnelle, car la Création prouve l’existence du Créateur, de même que la présence d’un enfant nous fait savoir sans l’ombre d’un doute que ses parents existent même si on ne les voit pas. Cependant la raison humaine à elle seule n’est pas capable d’accéder à la connaissance de Dieu, c’est pourquoi « Dieu se révèle principalement par le cœur, comme amour et lumière. » Ainsi, « amour et connaissance se fondent en un seul acte » (Archimandrite Sophrony, « Sa vie est la mienne »).
La logique rationnelle, qui est la même pour tous les hommes de la terre – comme deux et deux font quatre –, se limite aux choses de ce monde et est fondamentalement différente de la vérité éternelle de Dieu, qui ne peut être connue que de manière individuelle, par le cœur de chaque homme : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pascal, « Pensées »).
La science de l’homme sans Dieu est une science qui vient d’en bas, c’est-à-dire de ce monde, et en tant que telle, elle ne peut étudier que des choses mortelles, si bien que sa vérité suprême, qui englobe toutes les autres, est la mort. Dès lors, la science venant de ce bas monde ne peut nous faire connaître que le malheur de notre condition mortelle et nous ôter tout espoir de salut : « La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir » (Pascal, op. cit.) C’est pourquoi « la connaissance sans la lumière d’en haut est une catastrophe » (Païssios l’Athonite, « Paroles » t. 1).
Lorsque notre cœur est troublé par des états psychiques négatifs – inquiétude, colère, détresse, ressentiments, angoisse etc. –, seule la connaissance « d’en bas » est possible, car nous avons tendance à attribuer nos mauvais états d’âme à des facteurs extérieurs – soucis financiers, problèmes professionnels, conflits familiaux, déceptions sentimentales etc. – qui sont peut-être réels, mais ne constituent pas la cause principale des tourments et des dérèglements de notre âme, dont la source se situe toujours à l’intérieur de l’homme : « Car c’est du cœur que viennent les mauvaises pensées, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages, calomnies. Voilà ce qui rend l’homme impur » (Matthieu 15, 19-20).
La sagesse qui vient d’en haut se manifeste non pas, ou pas seulement, par les facultés intellectuelles de l’homme mais principalement par son cœur et ses qualités d’âme – amour, humilité, paix intérieure, don de soi etc. – qui constituent le seul moyen de connaître la vérité de Dieu et de la communiquer à ses semblables : « Lequel d’entre vous est sage et intelligent ? Qu’il montre, par sa bonne conduite, ses œuvres empreintes de douceur et de sagesse. Mais si vous avez dans votre cœur une jalousie amère et de la rivalité, ne vous glorifiez pas et ne mentez pas contre la vérité. Cette sagesse n’est pas celle qui vient d’en haut ; mais elle est terrestre, charnelle, diabolique. (…) La sagesse d’en haut est d’abord pure, ensuite pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, sans partialité, sans hypocrisie. Le fruit de la justice est semé dans la paix par les artisans de paix » (Jacques 3, 13-18).
L’âme de l’homme moderne s’est éloignée de plus en plus de la sagesse qui vient d’en haut, car son cœur s’est attaché aux choses de ce bas monde. Les biens matériels, le confort, les plaisirs de la chair, l’argent et tous les avantages que procurent la richesse, sont devenus le but suprême de l’homme sans Dieu, dont l’esprit matérialiste, la cupidité et l’avidité sont des traits dominants de nos sociétés de consommation.
Les athées évoquent souvent le silence de Dieu comme argument de leur incroyance. Mais ce silence n’est pas une preuve de l’inexistence de Dieu mais de la surdité de l’homme déchu. Le ciel de l’humanité moderne est descendu et continue à descendre de plus en plus bas : ce n’est plus le ciel de Dieu mais le ciel des mouches, qui, compte tenu de leur existence éphémère, doivent profiter ici et maintenant de cette table bien garnie qu’est le monde. Aux yeux de l’homme qui ne connaît que les vérités d’en bas, la terre, le ciel, les montagnes, les forêts, les océans, la nature tout entière et les créatures vivantes, y compris la personne humaine, ne présentent de l’intérêt que dans la mesure où ils constituent une source de bénéfices financiers et un moyen d’augmenter ses profits. D’où « le rôle immense que jouent aujourd’hui, dans l’existence des peuples comme dans celle des individus, les éléments d’ordre économique : industrie, commerce, finances, il semble qu’il n’y ait que cela qui compte (…). Il semble que le pouvoir financier domine toute politique, que la concurrence commerciale exerce une influence prépondérante sur les relations entre les peuples » (René Guénon, « La crise du monde moderne »).
L’esprit qui vient d’en bas nous dit d’amasser des trésors en ce monde car il n’y en a pas un autre, tandis que la sagesse d’en haut nous exhorte : « amassez-vous des trésors dans le ciel où ni les mites ni la rouille ne détruisent, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Matthieu 6, 20-21).
Rempli par les passions d’en bas et par les choses de ce monde, alourdi par leur poids et attaché à la terre, le cœur de l’homme ne peut plus s’élever vers Dieu et recevoir la lumière de son Esprit. L’intelligence d’en bas – celle du serpent – se substitue alors à la sagesse d’en haut, comme nous le fait comprendre Freud en affirmant qu’ « il n’y a aucune instance au-dessus de la raison » (« L’avenir d’une illusion »).
La raison à elle seule ne peut ni connaître ni recevoir l’Esprit de Dieu, car elle vient de ce monde et appartient à l’homme naturel, de chair et de sang : « Humiliez-vous, raison impuissante ! Taisez-vous nature imbécile, apprenez que l’homme passe infiniment l’homme et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu » (Pascal, op. cit.).

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