Le chrétien ne doit pas douter du fait que notre Dieu est sans commencement, sans fin, et que par conséquent, Il est éternel et possède l’être infini. Lui seul est réellement vivant, ne peut ne pas exister, Son essence et Son être sont la vie elle-même. (…) Notre vie et notre existence dépendent de Lui, de Sa vie éternellement existante, comme de la Source de la vie. Il ne peut ne pas être, tandis que nous, nous pouvons être ou ne pas être. Notre vie et notre existence proviennent de Lui comme l’ombre provient de l’arbre. (…) Apprends donc de cela qu’être inséparable de Lui c’est avoir la vie éternelle, et se séparer de Lui, c’est la mort éternelle.
Saint Tikhon de Zadonsk , « Lettres de sa cellule »
La vie moderne a tendance à accaparer tout notre esprit, toute notre volonté et toute notre âme, au point que l’homme d’aujourd’hui est devenu incapable de concevoir une autre forme de vie que son existence terrestre. Ainsi, notre vie mortelle devient une idole et occupe entièrement l’esprit et le cœur de l’homme. Même s’il affirme croire en Dieu et à la vie éternelle, ce ne sont plus là que des idées abstraites, sans effet sur sa vie réelle, qui le tient attaché corps et âme à son existence terrestre.
Une illusion d’optique fait qu’un objet que nous regardons de très près, nous paraît bien plus grand qu’un objet lointain : un seul doigt peut couvrir une montagne. De la même façon, notre vie terrestre, qui occupe le premier plan de notre existence, couvre entièrement l’horizon de notre vie spirituelle et prend une importance excessive et illusoire, qui nous fait perdre de vue le but réel de notre existence : le royaume des cieux et la vie éternelle, par rapport à laquelle notre vie terrestre n’est qu’un grain de poussière. C’est pourquoi, pour ramener notre existence d’ici-bas à ses justes proportions et nous rapprocher de Dieu et de la vie éternelle, il nous faut dissiper l’illusion de notre propre importance et de la place primordiale que nous attribuons à notre existence terrestre : « Il est nécessaire que celui qui souhaite recevoir la lumière de la connaissance de Dieu, reconnaisse sa propre insignifiance, son aveuglement et ses ténèbres » (Saint Tikhon de Zadonsk, op. cit.). Or la vision moderne de l’existence, qui s’inscrit dans la tradition du siècle des Lumières, attribue à la personne humaine une importance disproportionnée et fait de la raison humaine le principal moyen de connaissance et le critère suprême de la vérité. Cependant, une créature mortelle, ne peut connaître que des vérités mortelles – en fait, de fausses vérités, car « tout ce qui passe est mensonger, seulement ce qui est éternel est vrai » (Saint Tikhon de Zadonsk, op. cit.). Si bien que les moyens de connaissance humains sont très insuffisants et inadaptés lorsqu’il s’agit de connaître la vérité de Dieu – la seule vérité qui mérite ce nom : « Ceux qui pensent pouvoir pénétrer les mystères de Dieu par une théorie scientifique extérieure, ressemblent à un homme insensé qui voudrait voir le paradis avec un télescope » (Païssios l’Athonite, Correspondance »).
L’esprit humain est assoiffé de savoir et voudrait connaître Dieu de la même façon qu’une chose de ce monde. L’intelligence de l’homme mortel, lorsqu’elle s’associe à l’orgueil, oubliant ses limites et sa faiblesse, fait obstacle à la connaissance de Dieu, car elle se trouve, depuis la chute d’Adam, sous l’influence du malin, qui fait croire à l’homme qu’il peut tout savoir, tout connaître et expliquer par son propre esprit. C’est pourquoi « la sagesse de ce monde est folie devant Dieu » (1 Cor. 3, 19) : « Considère donc, pauvre malheureux, qui tu es et à qui tu prétends étendre ta curiosité ! Toi, qui es un homme, tu te mêles de tenir Dieu sous ton regard ? (…) L’homme, il est terre et cendre, chair et sang, herbe et fleur de l’herbe, ombre, fumée et vanité(…). Et c’est Dieu, dis-moi, que tu prétends tenir sous ton regard, Dieu, l’être qui n’a pas eu de commencement, qui ne subit pas de changement, l’incorporel, l’incorruptible, celui qui est partout présent, qui surpasse toute chose et qui est supérieur à l’univers entier ? (…) Invoquons-le donc comme le Dieu inexprimable, inconcevable, invisible et incompréhensible ; avouons qu’il surpasse la force de toute langue humaine, qu’il échappe aux prises de toute intelligence mortelle » (Saint Jean Chrysostome, « Sur l’incompréhensibilité de Dieu »).
Considéré dans la perspective de notre connaissance rationnelle, Dieu apparaît infiniment lointain, inconnaissable, inaccessible. En revanche, Dieu qui ne peut être connu par les philosophes et les savants, se révèle aux êtres simples et innocents et aux petits enfants : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux petits enfants » (Matthieu 11, 25). Car Dieu n’est pas une idée, une théorie, un système philosophique, mais une vérité vivante qui réside dans nos cœurs : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pascal, « Pensées »).
Mais si notre cœur est occupé par les choses de ce monde, par nos soucis, nos désirs, nos passions, Dieu qui est Vie et qui donne la vie, n’y a plus accès, et notre existence n’est plus qu’une agitation vaine et stérile qui nous entraîne loin de Dieu, donc loin de notre source de vie et de notre propre être : « Si Dieu est Vie, (…) nous savons ce qu’est Dieu. Nous ne le savons pas par notre pensée (…). Nous le savons parce que nous sommes des vivants et qu’aucun vivant n’est vivant s’il ne porte en lui la Vie, non comme un secret inconnu de lui mais comme cela même qu’il éprouve sans cesse, (…) comme sa propre existence et sa réalité même. Si Dieu est Vie, alors, comme le dira Maître Eckhart, l’homme – ce vivant dans la vie que nous sommes chacun – est « un homme qui connaît Dieu » (Michel Henry, « Paroles du Christ »).
Sans Dieu, il n’y a rien d’éternel en l’homme, il n’est qu’un assemblage provisoire de chair et d’os, composé de quelques centaines de milliards de cellules, qui après sa mort, se dissiperont dans la nature. Sans Dieu, l’homme n’a aucune existence propre, il n’est que poussière et retournera à la poussière : « Il n’y a pas de nature humaine, comme il n’y a pas d’homme au sens où on l’entend depuis toujours ; à savoir un homme ayant une nature propre, propre aux hommes et leur appartenant, une « nature humaine ». L’homme n’est autre que le Fils de Dieu. Son origine se tient en Dieu, sa nature provient de celle de Dieu. Engendrant l’homme comme un vivant, lui donnant une vie qui n’existe qu’en lui, Dieu lui a donné de cette façon la même nature que la sienne : celle de la vie. C’est ainsi que Dieu a fait l’homme à son image et à sa ressemblance (Genèse 26) » (Michel Henry, op. cit.).
Si nous croyons que nous sommes les fils de Dieu, alors notre vision de l’homme est toute différente de celle de la science, qui considère l’homme d’un point de vue anatomique, biologique, historique, géographique ou psychologique, c’est-à-dire d’un point de vue exclusivement humain : « L’anthropologie étudie l’homme pour voir ce qu’est l’homme. Quant à nous, nous étudions le Christ pour voir ce qu’est l’homme » (Archimandrite Rafaïl Noïca, « Qu’est-ce que l’homme ? »).
L’humanisme athée qui réduit l’homme à ses seules dimensions humaines, est en réalité un antihumanisme, car il nous donne une fausse image de l’homme, sur laquelle est fondée la culture moderne : « Notre culture, issue de l’humanisme de la Renaissance, est athée dans son fond : elle a l’homme comme centre et comme mesure de tout » (Archiprêtre Marc-Antoine Costa de Beauregard, « De l’image de Dieu »).
Dans un contexte socioculturel qui place au centre de l’ existence humaine l’homme mortel – celui dont les « jours sont comme l’herbe » (Ps. 103, 15) –, nous devons rétablir, dans notre cœur et notre esprit, le juste équilibre entre notre personne terrestre et l’être éternel que nous avons reçu de Dieu et dont nous nous sommes séparés par le péché d’Adam et nos propres péchés. Recentrer notre vie sur Dieu, afin qu’il soit une présence constante et vivante dans notre existence, c’est la voie que nous montre le Christ pour redevenir les fils de Dieu que nous étions avant la chute : « L’homme est appelé à devenir ressemblant au Christ qui est l’alpha et l’oméga de l’homme. Le Christ est l’image visible de Dieu invisible. (Cf. Col. 1, 15). L’homme est un être créé à l’image de Dieu » (Père Philippe Dautais, « Le visage intérieur »). L’homme réel n’est pas notre personne mortelle mais celui qui a reçu de Dieu le don de la vie éternelle, de sorte que « Dieu qui nous a amenés de l’inexistence à l’existence, est davantage notre Père que ceux qui nous ont engendrés » (Saint Jean Damascène, « La dogmatique »).

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