« L’état d’esprit de l’homme exerce une influence sur la vision des yeux, sur l’ouïe des oreilles, qui projettent sur les choses des apparences qui correspondent à son état d’âme. (…) Par conséquent, le monde nous apparaît, dans une mesure considérable, non pas comme il est lui-même, mais comme nous sommes nous. Nous ne voyons pas ce que le monde nous offre, mais surtout ce que nous cherchons, ce que nous y mettons par nos intentions. Mes attentes, ainsi que mes préjugés, déterminent mon attention et organisent de manière décisive ma perception du monde. De cette manière, le monde devient de plus en plus un lieu de chute pour l’homme asservi aux passions, et de manière de plus en plus évidente, une échelle vers le ciel pour l’homme délivré des passions, accoutumé à voir dans le monde les choses spirituelles »
Diacre Adrian Sorin Mihalache, «Tu es ce que tu vis »
Le monde des hommes après la chute d’Adam n’est pas celui que Dieu a fait, où tout était comme cela doit être et rien n’était mauvais : « Dieu vit ce qu’il avait fait, et voici, cela était très bon » (Gn. 1, 31). D’où vient le mal alors et comment s’est-il introduit dans le monde, puisque tout ce qui existe a été fait par Dieu et rien ne peut exister sans recevoir de Dieu l’être et la vie : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. (…) Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie et la vie était la lumière des hommes. La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas accueillie » (Jean 1, 1-5).
La lumière de Dieu est éternelle et rien ne peut l’obscurcir ou limiter sa sphère d’action infinie, mais lorsque l’œil spirituel de l’homme est mauvais, il demeure aveugle à la lumière de Dieu et à sa présence dans toutes les choses créées. Considérer que les choses et les êtres de ce monde constituent toute la réalité, est une forme d’aveuglement, car la seule substance réelle de toute chose et de toute créature, est l’Esprit de Dieu qui donne l’être et la vie à tout ce qui existe. Si nous ne voyons pas la réalité de Dieu partout autour de nous et en nous-mêmes, nous vivons dans un monde irréel et illusoire, qui va se dissiper tôt au tard à la façon d’un rêve ou d’un mirage : « Considère que ce sont des rêves tous les biens et les maux qui arrivent à la chair » (Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »).
« Le bonheur passager et terrestre est comme une ombre par rapport à la vérité. (…) La vie éternelle est la vérité, et la vie passagère, avec tous les bienfaits de ce monde, est l’ombre » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »).
Et puisque l’homme moderne et la pensée dite scientifique appellent réalité les choses et les êtres de ce monde et nient ou ignorent la réalité de Dieu, nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper que nous vivons à une époque d’ignorance de la vérité et de ténèbres de l’esprit. En effet, « l’athéisme est une impossible imposture, une intenable ignorance, la survivance de l’obscurantisme scientiste, pire que les prétendues « ténèbres » du Moyen Âge » (Paul Evdokimov, « Les âges de la vie spirituelle »).
L’enfer, c’est fermer les yeux devant la lumière de Dieu, et rester sourd à sa Parole, par laquelle tout a été fait. En se détachant de Dieu, l’homme reste enfermé entre les limites étroites de sa personne mortelle et de sa brève existence terrestre, qui le conduit inéluctablement à la mort – désastre final et définitif de toute existence limitée à sa dimension terrestre : « L’expérience pratique de notre vie, tout comme les investigations scientifiques de notre intelligence ne manifestent qu’une chose : c’est la faillite de notre vie. (…) Car accepter les lois de la nature et considérer comme la loi définitive de la vie la satisfaction de nos tendances et instincts animaux, c’est admettre comme loi le meurtre et le suicide et s’en remettre pour toujours au règne de la mort » (Vladimir Soloviev, « Les fondements spirituels de la vie »).
En effet, la vie sans Dieu est une forme de suicide et de meurtre de l’homme réel, car « là où il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas d’homme non plus. La perte de l’image de Dieu entraîne la disparition de l’image de l’homme tout court » (Paul Evdokimov, op. cit.).
Ainsi, ce qu’on appelle l’humanisme athée est en fait une déshumanisation de l’homme et du monde, car l’athéisme – « la théologie de la mort de Dieu », selon les termes de l’historien des religions Mircea Eliade (« Le mythe de l’éternel retour ») – c’est la doctrine de la mort éternelle, du non-sens de l’existence et du néant final de l’être vivant : « Si l’homme est condamné au néant, si la fin de chaque être humain (…) débouche sur le non-être, alors on est en droit de se demander pourquoi cette terrible absurdité deviendrait moins absurde du fait que, par exemple, il y aurait plus de justice et que nos maisons seront mieux chauffées ? Car toutes les philosophies, toutes les idéologies fondées sur la négation de l’immortalité ne nous promettent rien d’autre » (Père Alexandre Schmemann, « Vous tous qui avez soif »).
Ainsi, suivant notre vision vraie ou fausse de l’homme et du monde, notre existence sur terre peut devenir une voie de salut qui nous conduira au royaume des cieux et à la vie éternelle, ou un enfer sans issue et un chemin vers la mort et le néant. En effet, le monde n’est pas le même pour l’homme religieux et pour l’homme athée, tout comme la ville nommée Paris n’est pas la même pour un homme d’affaires, un chauffeur de taxi, un millionnaire, un clochard, un pickpocket, un touriste japonais etc.
Le monde de l’homme moderne n’est pas celui que Dieu a fait : « Dieu a fait ce monde différemment de notre manière de le vivre, car nous vivons souvent ce monde comme étant dénué de sens, dénué de perspective, de direction ; les souffrances et les difficultés brouillent d’une certaine manière notre esprit, l’obscurcissent, et ne laissent plus à l’homme la force de regarder au-delà de ces réalités. À ce moment-là l’homme sombre facilement dans le désespoir et en vient à penser : « À quoi bon cette vie, avec toutes ces souffrances qui se réunissent en elle ? » (Archim. Mélhisédec Ungureanu, « Au pays du repentir – discours spirituels »).
Car en fin de compte, tout est souffrance dans la vie de l’homme sans Dieu, même ses joies, ses plaisirs, ses richesses, son pouvoir, ses succès etc., car tout est soumis à l’usure du temps et tôt ou tard, il va tout perdre : sa jeunesse, sa force, ses possessions, sa santé, sa vie, tout ce qu’il avait et ce qu’il était va se dissiper comme une projection cinématographique où rien n’était réel, sauf l’écran blanc. De même, le néant est la seule réalité de l’homme sans Dieu : « Car tout ce qui existe dans le monde est semblable à l’écume qui apparaît sur l’eau et disparaît, semblable au rêve et à l’ombre. Une seule chose est sûre, impérissable, immuable, et ne nous quitte jamais : l’éternité » (Saint Tikhon de Zadonsk, op. cit.).
Le but de la vie se situe dans ce monde-ci, pour le chrétien le but de cette vie se situe dans l’au-delà : « Le principe est simple : puisqu’il y a une vie outre-tombe, le but de la vie présente, de la vie tout entière, sans restrictions, doit être là-bas et non ici » (Saint Théophane le Reclus, « Lettres de direction spirituelle »).
Oui, le principe est simple, mais sa mise en pratique n’est pas aisée car nous avons tendance à nous attacher aux choses de ce monde, qui sont faites à la mesure de notre intelligence humaine et de nos facultés terrestres, tandis que la vie éternelle est un mystère insondable pour l’esprit humain. Avoir la foi c’est croire à ce qu’on ne voit pas et on ne connaît pas, et ne pas croire à ce qu’on voit et on connaît, « car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu » (1 Cor. 3, 19).
La chute d’Adam et de sa femme – qui ne s’appelait pas encore Ève – s’est produite précisément parce qu’ils se sont fiés à leurs yeux de chair et à leur propre jugement, au lieu de croire à la Parole de Dieu : « La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence ». « Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’il étaient nus (…) » (Genèse 3, 6-7).
La Parole de Dieu est plus vraie et plus réelle que tout ce que nous pouvons voir, entendre et connaître en ce monde : « Sans le souvenir de Dieu, il n’y a pas de connaissance vraie. » (Marc l’Ascète, « Sur la loi spirituelle » – « La Philocalie »).
Ce monde n’a pas de valeur en soi, mais seulement en tant que moyen et chemin pour retrouver Dieu : « Si tu considères, selon l’Écriture, que les jugements du Seigneur couvrent toute la terre, tout événement t’enseignera la connaissance de Dieu ». « Ne pense et ne fais rien sans avoir en Dieu ton but. Car celui qui voyage sans but perd sa peine » (Marc l’Ascète, op. cit.).

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