« L’abondance de préoccupations est le signe de l’asservissement aux choses matérielles, la colle qui nous attache aux choses terrestres et vaines, selon les Saints Pères. Elle est étroitement liée à l’esprit de paresse, et lui fait suite. En effet, lorsque l’homme ne se préoccupe pas des œuvres spirituelles, il cherche une occupation fictive, se dispersant dans les choses extérieures, dans de multiples préoccupations et les soucis de la vie, comme acquérir ce qui est agréable et fuir ce qui est douloureux ; la recherche des plaisirs et la fuite devant le malheur sont, conformément à saint Maxime, le souci continuel de l’homme des passions »
Hiéromoine Petronios Tănase, « La prière de saint Éphrem le Syrien »
Lorsque, accaparé par ses soucis et ses activités terrestres, l’homme perd le contact avec Dieu, il s’éloigne en même temps de son propre être et devient étranger à lui-même. Car l’homme réel n’est pas notre profession, ni notre situation sociale, ni notre compte en banque, ni notre corps de chair, ni rien d’autre que notre âme, dont le centre vital est le cœur. La valeur qu’une chose ou une personne représente pour nous, se mesure à la place qu’elle occupe dans notre cœur, « car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt. 6, 21).
Contrairement aux sociétés chrétiennes traditionnelles, où l’existence humaine et la vie sociale étaient centrées sur la dimension spirituelle de l’homme, le monde moderne accorde la place centrale aux valeurs matérielles et aux choses périssables de ce monde. L’homme mortel est le seul que connaissent les sociétés qui se sont détournées de Dieu, et qui ont laissé à l’abandon l’homme intérieur au profit de l’homme de chair, lequel privé de sa dimension spirituelle, ne trouve plus en lui-même aucun refuge, aucun appui : « Combien plus vulnérable est l’homme qui ignore tout de sa vie intérieure ; dans les moments de solitude ou de souffrance, aucune forme sociale ne le protège ni ne résout les conflits de son âme » (Paul Evdokimov, « Les âges de la vie spirituelle »). Perdre le contact avec l’Esprit de Dieu qui réside en nous – « votre corps est le temple du Saint-Esprit, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu » (1Cor. 6, 19) – c’est perdre le contact avec la réalité et vivre dans un monde fictif et déshumanisé : « La civilisation évolue et provoque un profond déséquilibre de l’esprit humain, elle frappe à la fois par ses techniques et par la superficialité de sa philosophie pragmatique. L’univers devient un immense chantier où tout s’exprime en chiffres et se soumet au seul principe de rendement et de curiosité. (…) La vie dans un monde d’usines et de laboratoires n’est plus organique mais organisée, et son béton armé tue très rapidement le sens de la nature vivante » (Paul Evdokimov, ibid.).
Les choses extérieures, agréables ou déplaisantes qui sollicitent notre attention et notre cœur tout au long de la journée, suscitent des désirs, des soucis, des espoirs, des craintes qui sont autant de liens qui nous attachent à ce monde éphémère et périssable, de même qu’un homme endormi qui est prisonnier de ses rêves, qu’il prend pour la vie réelle. Mais lorsqu’il se réveille, tout ce qu’il a vu et fait en rêve se dissipe sans trace. Il en sera de même à la fin de notre vie terrestre, qui sans Dieu, est aussi inconsistante et irréelle qu’un rêve : « Considère que ce sont des rêves tous les biens et les maux qui arrivent à la chair » (Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »). Le sommeil de la conscience qui oublie à la fois Dieu et la véritable nature de l’homme est l’ennemi le plus redoutable de l’âme humaine : « C’est la froideur de la réflexion enténébrée. C’est l’intelligence épaisse, que les troubles et l’obscurcissement des pensées empêchent de discerner. C’est le lourd nuage de ténèbres étendu sur toute l’âme. C’est l’acédie, l’indifférence à toute l’œuvre de Dieu et à la lecture, car on a cessé de goûter la douceur des paroles divines » (Saint Isaac le Syrien, op. cit.).
Les petites choses de la vie de tous les jours qui pénètrent sans arrêt dans notre esprit et notre cœur semblent anodines et inoffensives, mais elles grignotent notre âme comme des termites, toute la journée, toute la semaine, toute l’année, toute la vie, et finissent par réduire en poussière notre être intérieur. C’est pourquoi saint Nil a imaginé le diable sous la forme d’un animal qu’il a nommé « fourmi-lion ». Car « les tentations (les attaques) des passions commencent par les imaginations les plus insignifiantes, s’insinuant insensiblement comme des fourmis, mais à la fin elles gonflent à tel point qu’elles constituent pour celui qui est pris au piège un danger aussi grand que l’attaque d’un lion » (Saint Nikodème l’Athonite, « La garde des cinq sens »).
Dieu est la seule réalité de notre existence car l’être et la vie qu’il nous donne ne passent pas et ne meurent jamais. Sans Dieu notre vie terrestre n’a aucune substance propre, aucune valeur, aucun but, ce n’est que poussière et retournera dans la poussière : « Soyons humbles et convaincus de notre néant devant Dieu, en comprenant que la seule chose qui fait de nous des êtres humains véritables est le souffle de vie qu’a mis en nous notre Dieu et notre Créateur. Sans cela nous ne sommes que poussière et la poussière, on la foule aux pieds ». (Archimandrite Zacharie Zacharou, « L’homme caché du cœur »).
La présence de Dieu dans notre esprit et notre cœur doit accompagner toutes les actions et les activités de notre vie de tous les jours, ainsi que la respiration qui nous donne la vie à chaque instant et nous accompagne dans toutes les circonstances de notre existence : « Il faut se souvenir de Dieu. Il faut en venir au point que la pensée de Dieu fusionne avec notre esprit et notre cœur, qu’elle se fonde avec notre conscience. Pour que cette mémoire et cette pensée soient fermement établies, il faut travailler sur soi sans relâche » (Saint Théophane le Reclus, « Lettres de direction spirituelle »).
Dieu est le cœur de notre âme qui assure la vie et l’unité de notre organisme spirituel. Si le contact est coupé entre l’homme et Dieu, l’âme se disperse dans la multitude des choses périssables et finit par se décomposer, tel un corps dont le cœur a cessé de battre : « En nous dispersant dans ce qui est extérieur, l’abondance de préoccupations est contraire à la vie spirituelle et nous éloigne de Dieu. Il est l’Unité parfaite et l’homme ne peut Le rencontrer si ce n’est en refaisant l’unité de son âme par le retour en lui-même, c’est-à-dire par la pénitence et par l’entrée dans la demeure intérieure de son âme, car « le Royaume des cieux est à l’intérieur de vous » (Luc 17, 21). Au contraire, la dispersion dans la multitude des préoccupations nous fait rencontrer le Diable, qui est émiettement, multitude, « légion » (Hiéromoine Petronios Tănase, op. cit.)
La vie moderne et la société de consommation favorisent amplement la multiplication des préoccupations extérieures qui accaparent l’esprit et le cœur de l’homme, du matin au soir. D’où l’agitation frénétique, le désordre, les dissensions et la multitude sans fin des soucis et des inquiétudes qui règnent dans les sociétés modernes qui se sont éloignées de Dieu. Car « dès que notre attention se détourne du Seigneur, nous perdons notre paix intérieure » : « L’objet qui a attiré notre attention se glisse aussitôt à l’intérieur, il s’empare du trône du Seigneur, il s’empare de notre cœur. Il peut s’agir de la soif de gloire, d’honneurs, de richesse, de beauté. Dès qu’une chose d’origine terrestre s’élève sur ce trône, alors elle se met à vivre en nous. (…) Nous sommes enclins à tomber amoureux des choses de ce monde » (Starets Thaddée, « Paix et joie dans le Saint-Esprit »).
Les choses de ce monde ne sont pas mauvaises, car elles nous sont données par la volonté de Dieu, c’est la place démesurée qu’elles occupent dans notre esprit et notre cœur qui est mauvaise. C’est pourquoi il faut regarder toute chose de ce monde non seulement avec nos yeux de chair mais aussi avec nos yeux spirituels qui voient l’Esprit de Dieu dans tout ce qui existe et sont ainsi en mesure de déchiffrer le sens spirituel de toute chose terrestre : « Toutes les choses que vous avez sous les yeux, il faut le réinterpréter sous un angle spirituel et cette réinterprétation, il faut l’incruster si fort dans votre esprit que, lorsque vous regardez cette chose, votre œil la voie dans son aspect sensible tandis que votre esprit contemple en elle une vérité spirituelle » (Saint Théophane le Reclus, op. cit. ).
Ne laissons pas les choses de ce monde prendre la place de Dieu dans notre existence, mais au contraire, donnons à Dieu la place qui est la sienne, au centre de notre être et de notre vie : « Ne vous inquiétez pas en disant : Que mangerons-nous ? ou : Que boirons-nous ? ou : De quoi serons-nous vêtus ? Car tout cela, ce sont les païens qui le cherchent. Or votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement son royaume et sa justice ; et tout cela vous sera donné par surcroît » (Matthieu 6, 31-33).

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