Ajouté le: 15 Juillet 2017 L'heure: 15:14

Le Dieu que tu sers est ton propre appétit

« FAUST :
Ô, démon qui m’a ensorcelé, c’est toi qui m’as tenté
C’est toi qui m’as privé du bonheur éternel.

MÉPHISTOPHÉLÈS :
Oui, Faust, je le confesse et je m’en réjouis.
C’est moi qui t’ai barré la route alors que tu étais
Sur le chemin du ciel. Quand tu as voulu lire
Les saintes écritures, c’est moi qui tournais
Les pages et qui guidais tes yeux. Quoi, tu pleures ? Il est trop tard, désespère, adieu !
Les sots qui rient sur terre pleureront en enfer. (…) 

LE BON ANGE :
Ah ! Faust, si tu avais bien voulu m’écouter,
Tu aurais pu connaître des joies sans nombre,
Mais c’est ce monde-ci que tu as préféré. »

Christopher Marlowe (1564–1593), « Le Docteur Faust »

L’histoire de Faust est l’histoire de tous les hommes qui se sont détournés de Dieu et dont l’existence se situe uniquement dans le temps et l’espace de ce monde, où tout est éphémère et périssable : « J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil, et voici, tout est vanité et poursuite du vent » (L’Ecclésiaste 1, 14). Privée de sa dimension spirituelle et divine la vie humaine perd son sens, et l’existence terrestre, qui accapare entièrement l’esprit et le cœur de l’homme, devient une idole qui prend la place de Dieu. Par conséquent, l’homme dominé par l’esprit de ce monde devient – qu’il le veuille ou non, qu’il en soit conscient ou non – l’ennemi de Dieu : « Celui dont l’esprit est occupé par les choses terrestres, et non par les choses d'en haut, par ce fait même, il se détourne de la parole de Dieu, la méprise et la déshonore » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Les devoirs du chrétien envers lui-même »).

Celui qui, à l’instar de Faust, choisit le royaume de ce monde à la place du Royaume des Cieux, succombe à la troisième tentation du Christ dans le désert : « Le diable le transporta encore sur une très haute montagne, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire et lui dit : « Je te donnerai tout cela si tu te prosternes et m’adores » (Mt. 4, 8-9). 

Comme toute chose qui vient du malin, la tentation est un mensonge et une illusion, un mirage dans le désert sans fin d’un monde où le néant a pris la place Dieu : « Pour moi, ce fut toujours étonnant et incompréhensible de voir avec quel acharnement, avec quel enthousiasme la propagande anti-religieuse se battait, en quelque sorte, au nom de ce néant. Il en résulterait que la dissolution de l’homme dans le néant est une chose très bonne, voire merveilleuse ! » (Père Alexandre Schmemann, « Vous tous qui avez soif »).

Tout ce que l’esprit du mal nous propose et nous offre – richesses, pouvoir, plaisirs, honneurs, gloire, et tous les autres biens terrestres – appartient au monde des choses éphémères et périssables qui s’évanouiront comme un songe au moment de la mort et bien souvent même avant : « Considère que ce sont des rêves tous les biens et les maux qui arrivent à la chair. Car ce n’est pas seulement dans la mort que tu devras t’en séparer. Souvent ils t’abandonnent et se retirent avant même la mort » (Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques ».) 

La tentation répond toujours à un besoin, un désir ou une ambition de l’homme mortel et son objet est toujours une chose de ce monde, qui soumise à l’usure du temps, disparaîtra tôt ou tard sans trace. En choisissant cette chose on a choisi le néant, car comme le dit une parole de la sagesse orientale, « ce qui n’existait pas hier et n’existera plus demain, n’existe pas aujourd’hui non plus ».

Ceux qui possèdent et amassent des trésors sur la terre « où les mites et la rouille détruisent et où les voleurs percent et dérobent » (Mt. 6, 19), ne possèdent et n’amassent rien, « car tôt ou tard tout deviendra poussière, et ceux qui étaient heureux en ce monde, récolteront une âme malheureuse » : « Ceux qui ne se soucient pas du salut de leurs âmes et cherchent la joie et la paix dans cette existence vaine, sont toujours tourmentés et empêtrés dans les engrenages sans fin de ce monde, et vivent dès maintenant en enfer » (Païssios l’Athonite, « Correspondance »). 

Le monde a été créé par Dieu mais la chute d’Adam, qui était au commencement le roi de ce monde, a séparé la Création de son Créateur, et en prenant possession de l’esprit d’Adam, l’ennemi de Dieu s’est approprié aussi le royaume de ce monde, qui est devenu ainsi une tentation et un piège du malin. C’est pourquoi « presque tout, en ce monde, semble dire à l’homme : renonce à ta soif spirituelle, renie-la, et tu seras rassasié, heureux et en bonne santé ; (…) Ainsi surgissent de nombreuses idéologies fondées sur le rejet, le reniement de toute soif spirituelle, sur une hostilité envers elle. (…) Il faut comprendre que nous vivons sous la tyrannie d’idéologies simplistes, de théories qui ont décidé, une fois pour toutes, que l’on doit aborder le monde et la vie avec une table de multiplication, seul instrument capable d’apporter une réponse à toutes les questions sans exception » (Père Alexandre Schmemann, op. cit.).

La tentation opère toujours une inversion des valeurs : le mal apparaît comme une chose bonne et désirable : « La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence » (Ge. 3, 6) ; et le bien prend l’apparence d’une chose nuisible ou insensée : « FAUST : Contrition, prières et repentir, à quoi bon tout cela ? / LE BON ANGE : Mais ce sont les moyens qui conduisent au ciel. / LE MAUVAIS ANGE : Illusions plutôt et fruits de la folie / Qui abêtissent les hommes qui en usent le plus » (Christopher Marlowe, op. cit.).

L’inversion des valeurs est devenue la norme du monde moderne : la foi en Dieu est dédaignée, diffamée, tournée en dérision, considérée comme un vestige du passé, tandis que les biens de ce monde et le bien-être matériel de l’homme de chair constituent la valeur suprême de nos sociétés. La tentation est devenue ainsi le moteur même de la société de consommation et de l’industrie publicitaire. Mais la source réelle du mal n’est pas ce monde, ni aucune chose extérieure, car Dieu est présent partout, et « si tout vient de Dieu, comment le mal viendrait-il du Bon ? » Le mal « n’est pas pourvu d’une existence propre, mais il survient par les altérations de l’âme », dans la mesure où celle-ci s’est détournée de Dieu : « Tel est le mal : le fait d’être éloigné de Dieu » (Saint Basile de Césarée – « Dieu n’est pas l’auteur des maux »). Toute chose peut être bonne, si elle nous rapproche de Dieu, et mauvaise si elle nous éloigne de Lui. Ainsi même nos péchés et nos transgressions peuvent être bons lorsqu’ils sont suivis d’un repentir sincère et d’une foi plus ardente, de même que nos vertus et nos bonnes actions peuvent être mauvaises, si elles nous sont dictées par notre orgueil et notre désir de nous montrer supérieur aux autres. Notre vie sur terre n’est pas le but de notre existence, mais un moyen qui nous est donné pour retrouver notre vraie vie, incorruptible et éternelle auprès de Dieu : « Ne pense ni ne fais rien sans avoir en Dieu ton but. Car celui qui voyage sans but perd sa peine » (Marc l’Ascète, « Sur la loi spirituelle »).

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