Ajouté le: 16 Mars 2015 L'heure: 15:14

L’unique ami de l’homme

Hommes et tribus, peuples et races, tous à l’égal sont attelés à ce double joug du temps et de l’espace. Ployant jour et nuit sous le poids du fardeau (...), ils le traînent, ils trébuchent, (...), tombent et périssent. (...) Ainsi est l’homme, ainsi le monde quand je ne les ressens pas par le Christ, quand je ne les vois pas en Christ. Mais avec Lui tout change : et moi, et le monde autour de moi. Dès sa rencontre avec Lui, coule en l’homme un flot entièrement nouveau, quelque chose qu’on n’avait pas encore ressenti, ni imaginé, ni connu. (...) Alors résonne dans tous les précipices du monde et dans tous les abîmes de l’homme, une voix bienveillante et douce, (...) qui sauve ceux qui sont abattus et guérit toute plaie, console toutes les détresses, soulage tout fardeau et adoucit toute amertume ; c’est la voix de l’unique Ami de l’homme : « Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos » (Mt. 11, 28).

St. Justin Popovitch, « L’homme et le Dieu-Homme »

Tous les amis que nous avons en ce monde sont les amis de notre personne mortelle. Mais l’homme extérieur qui subit l’usure du temps et connaît le sort d’un condamné à mort, n’est pas notre être réel. Notre corps visible n’est que l’enveloppe éphémère et périssable de notre être intérieur, éternel et immortel, car fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est pourquoi, ne perdons jamais courage puisque nous savons que « même lorsque notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous, au-delà de toute mesure, un poids éternel de gloire. Aussi nous regardons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles ; car les choses visibles sont éphémères et les invisibles sont éternelles » (2 Cor. 4, 16-18). L’être réel de l’homme n’est pas sa personne mortelle mais l’Esprit de Dieu, qui lui donne l’être et la vie, et sans lequel il n’est rien : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Cor. 3,16).

Cette parole de l’apôtre Paul, tous les chrétiens la connaissent, pour l’avoir lue ou entendue de nombreuses fois. Mais elle reste lettre morte tant que, tout en admettant que l’Esprit de Dieu habite en nous, nous pensons, agissons et vivons la plupart du temps comme si l’homme mortel était notre être réel. Celui ou celle que j’appelle « moi » n’est pas moi, mais mon identification avec mon corps de chair.

Dieu occupe une place périphérique et aléatoire dans l’esprit et la vie de l’homme d’aujourd’hui, dont l’existence est le plus souvent entièrement centrée sur sa personne mortelle. En s’éloignant de Dieu, l’homme s’éloigne du même coup de son être réel, en s’identifiant à cet individu limité dans l’espace et le temps, qui va à l’école, choisit un métier, se marie, fait des enfants, vieillit et meurt, pendant qu’une nouvelle génération recommence le même cycle, ainsi de suite jusqu’à la fin des temps... Albert Camus décrit en quelques lignes l’absurdité de cette existence machinale et répétitive, semblable à l’activité des fourmis : « Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme (...) Nous vivons sur l’avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l’âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin, il s’agit de mourir. (...) » L’homme « appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi » ( A. Camus, « Le mythe de Sisyphe »).

 Si le temps est notre pire ennemi, l’homme mortel que je suis est lui aussi mon ennemi, puisqu’il est soumis à l’usure du temps et à la destruction finale. La division intérieure de l’homme provient précisément du fait que notre âme éternelle se révolte contre notre être mortel et refuse de s’identifier à celui-ci. Dès lors que l’homme mortel n’est pas moi-même, les amis de cet homme-là ne sont pas non plus mes vrais amis. Dieu seul est l’ami de notre être éternel. Lui seul connaît l’homme réel que nous sommes et que, la plupart du temps, nous ignorons nous-mêmes : « Par moi-même, je ne sais rien. Toute ma connaissance, toute ma compréhension, c’est le Christ. (...) En ce qui me concerne, j’ai placé à la base de ma vie la Révélation d’En-haut et non quelques conjectures venant d’en bas. Or la Révélation d’En-haut nous parle de l’homme comme étant à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Archimandrite Sophrony, « L’hypostase, état de l’homme déifié »).

De même que l’homme mortel n’est pas l’homme réel, le monde visible où tout passe, vieillit et meurt, n’est pas le monde réel. Toutes les cultures traditionnelles ont conçu l’homme et le monde non pas comme une réalité en soi, indépendante et autosuffisante, mais comme la création et la manifestation d’une puissance divine et d’une forme d’existence éternelle et immortelle, où réside la véritable réalité des choses périssables et des créatures mortelles : « La conscience d’un monde réel et significatif est intimement liée à la découverte du sacré. Par l’expérience du sacré, l’esprit humain a saisi la différence entre ce qui se révèle comme étant réel, puissant, riche et significatif, et ce qui est dépourvu de ces qualités, c’est-à-dire le flux chaotique et dangereux des choses, leurs apparitions et disparitions fortuites et vides de sens » ( Mircea Eliade, « La nostalgie des origines »).

Ce retour au chaos est le trait distinctif de l’époque moderne, où les sciences de la matière, qui se situent au niveau le plus bas et grossier de la réalité et qui exercent leur suprématie sur toutes les autres formes de connaissance, ont désacralisé l’homme et le monde et ont fondé un modèle anthropologique ennemi de l’homme, qui prétend que l’homme mortel est seul réel, et que notre existence terrestre, qui nous conduit inexorablement à la mort, est la seule forme de vie possible. En effet, les sciences de la matière ne pouvant connaître que les choses mortelles, leur vérité suprême ne peut être que la mort. Autrement dit, le modèle anthropologique de l’homme qui a perdu sa dimension sacrée, est celui d’un condamné à mort, qui ignore les raisons de ce verdict cruel et implacable : « Dans les limites des trois dimensions de notre vie psychique, dans les limites de notre vie terrestre, il n’y a pas de réponse, pas de vérité, pas de justice tant divine qu’humaine. Aucun baume ne peut guérir la plaie du coeur qui saigne ; (...) Je conçois la vie comme un poignard qui me perce, un poison qui me brûle ; je la vois comme le destin de Job, livré pour un temps au diable (...) » (Mère Marie Skobtsova, « Naissance et mort »).

Privé du secours de Dieu, l’homme ne peut rien faire, ni pour son propre salut, ni pour celui de ses semblables: « Le secours de l’homme n’est que vanité » (Ps. 60, 13). « Oui, vanité, les fils de l’homme ! / Mensonge, les fils de l’homme ! / Dans une balance ils monteraient / Tous ensemble, plus légers qu’un souffle » (Ps. 62, 10).

Aucun moyen humain, aucune révolution, aucune science, aucune réforme économique, sociale, politique, ne pourront sauver un monde qui s’est détourné de Dieu. Toutes les voies de salut que nous proposent les systèmes philosophiques, politiques, scientifiques etc., fondés sur des principes matérialistes et athées, sont fausses et inadaptées à la nature humaine, car « là où il n’y a pas Dieu, il n’y a pas d’homme » (P. Evdokimov, « Les âges de la vie spirituelle »).

La culture moderne, soi-disant humaniste, qui a fait de l’homme mortel une idole, est en réalité une culture ennemie de l’homme, car elle nous fait croire que la mort et le néant sont la destination finale de l’existence humaine: « Voilà un homme qui a vécu, étudié, souffert, qui s’est enthousiasmé, a aimé, et maintenant tout serait fini, comme si cela n’avait jamais été » (Père Alexandre Schmemann, « Vous tous qui avez soif »).

Dès lors, le seul ami réel de l’homme n’est pas l’homme, mais Dieu, car lui seul peut donner un sens à notre existence et nous faire don, après la fin de notre vie terrestre, d’une autre vie qui ne meurt pas. La multitude de nos soucis, obligations et activités profanes ne doit pas nous faire perdre de vue que le seul but réel de notre existence, n’est pas l’homme mortel mais Dieu : « Ne pense ni ne fais rien sans avoir en Dieu ton but. Car celui qui voyage sans  but perd sa peine » (Marc l’Ascète, « Sur la loi spirituelle »).

Tous ceux qui croient que les choses de ce monde – la richesse, les plaisirs, le succès, la gloire, l’amour charnel etc. – pourront leur apporter le bonheur et donner un sens à leur existence, font fausse route et gaspillent en vain leurs forces. Ils ne trouveront jamais ce qu’ils cherchent et leurs âmes ne seront jamais rassasiées, car « Dieu est le seul qui répond à tout ce que l’homme désire » (Starets Thaddée, « Paix et joie dans le Saint Esprit »).

Les amis de l’homme mortel deviennent ses ennemis s’ils renforcent les liens qui l’enchaînent au monde des choses qui passent, où il subit le sort d’un condamné à mort.

Dieu seul est l’ami de l’homme immortel, car Il « n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mt. 22, 32). La science de la vie n’est pas la biologie mais la foi en Dieu. Il est la vie de notre vie, l’Etre toujours vivant au-dedans de l’homme mortel, la source éternelle de la vie dont l’âme humaine est assoiffée, car « il est naturel à l’âme « selon l’image », à l’image de Dieu, de désirer Dieu comme prototype » (St. Justin Popovitch, op. cit.) : « O Dieu ! tu es mon Dieu, je te cherche / Mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi, / Dans une terre aride, desséchée, sans eau. / Ainsi je te contemple dans le sanctuaire,/ Pour voir ta puissance et ta gloire. (...) Car tu es mon secours, / Et je suis dans l’allégresse à l’ombre de tes ailes » (Ps. 63, 2-8).

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