Ajouté le: 14 Juin 2014 L'heure: 15:14

Mon royaume n’est pas de ce monde (Jean 18, 36)

« Le monde est une prostituée qui attire à elle ceux qui la regardent et désirent sa beauté. Celui qui s’est laissé prendre et enlacer par le désir du monde, ne peut plus se délivrer de ses mains, tant qu’il ne s’est pas dépouillé de cette vie. C’est alors, quand le monde lui enlève tout, le laisse nu et le met à la porte de sa maison, que l’homme sait que celui-ci est un menteur et un imposteur. Mais quand il s’efforce de sortir des ténèbres de ce monde, alors même qu’il est enfoui en lui, il ne peut pas voir ses pièges. Ainsi le monde tient dans son pouvoir, non seulement ses adeptes, ses enfants, ceux qui lui sont attachés, mais aussi les ascètes, ceux qui rejettent toute possession (...). Voici, il les pourchasse de toute manière par ses œuvres, il les écrase, il les mets sous ses pieds »

St. Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »

Ce que nous avons l’habitude d’appeler « monde », dans le sens profane du terme, c’est-à-dire la totalité des choses extérieures, accessibles à nos sens et à notre intelligence, n’est qu’une création de notre imagination. Car l’esprit de Dieu est la seule substance réelle de tout ce qui existe, sans laquelle rien pas une seule fourmi, un seul brin d’herbe, un seul atome ne peut exister. C’est pourquoi toutes les sociétés et les civilisations qui ont précédé les temps modernes ont affirmé le caractère sacré du monde, en tant que création et manifestation d’une divinité qui représente la réalité invisible et éternelle de toutes les choses visibles et mortelles. En effet, pour l’homme religieux « le sacré est le réel par excellence, à la fois puissance, efficience, source de vie et de fécondité. Le désir de l’homme religieux de vivre dans le sacré équivaut en fait, à son désir de se situer dans la réalité objective, de ne pas se laisser paralyser par la relativité sans fin des expériences purement subjectives, de vivre dans un monde réel et efficient, et non pas dans une illusion » (Mircea Eliade, « Le sacré et le profane »).

Par conséquent, pour l’homme religieux, vivre dans un monde profane, c’est vivre hors de la réalité, dans un monde imaginaire et illusoire, à la manière des fous et des somnambules : « Les gens sont toujours pressés, toujours en train de courir. En cet instant ils sont ici, quelques instants après, là-bas, ensuite ailleurs. Pour ne pas oublier ce qu’ils ont à faire, ils ont besoin de le noter. Avec toute cette agitation, encore heureux qu’ils arrivent à se souvenir comment ils s’appellent... Ils ne se connaissent même pas eux-mêmes. Et comment pourraient-ils se connaître ? Comment voir son visage dans une eau trouble ? Que Dieu me pardonne, mais le monde est devenu une maison de fous. Les gens ne pensent pas à l’autre vie, ils ne connaissent que ce monde-ci et ne demandent que la plus grande quantité possible de biens matériels. C’est pourquoi ils ne trouvent jamais la paix et sont toujours en train de courir ». (Païssios l’Agiorite, « Paroles », t. I).

Dans un monde privé de sa dimension divine, toutes les activités et les réalisations humaines sont aussi vaines et absurdes que la course d’un homme perdu au milieu du désert: « J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil : et voici, tout est vanité et poursuite du vent » (Ecclésiaste 1,14) 

Si le royaume du Christ n’est pas de ce monde, c’est que le monde matériel et notre corps de chair ne sont pas réels : « Considère que ce sont des rêves tous les biens et les maux qui arrivent à la chair » (St Isaac le Syrien, op. cit.). Aussi nous devons regarder « non point aux choses visibles, mais à celles invisibles ; car les choses visibles sont éphémères et les invisibles sont éternelles » (2 Cor 4, 18).

Or ce que l’homme d’aujourd’hui appelle « réalité » c’est précisément le monde visible et la vie terrestre, qui constituent le but unique de toutes les activités, de toutes les sciences et de toutes les industries de nos sociétés modernes. La matière et la chair n’ont rien de mauvais en elles-mêmes, mais ce n’est là qu’une apparence sans existence propre, une manifestation visible, accessible à nos sens et à notre intelligence, de la présence de Dieu en toute chose, afin que nous puissions Le connaître et suivre Son chemin, car « par le moyen des choses naturelles nous pouvons recevoir des enseignements très clairs sur toutes les choses spirituelles » (St. Jean Climaque, « L’Echelle sainte »).

Ce monde-ci et notre corps de chair ne deviennent une occasion de chute que lorsque les biens matériels, les appétits charnels et les passions qui en résultent, deviennent le but suprême de l’existence et prennent la place de Dieu dans notre esprit et dans notre cœur : « Chacun de nous a des idoles dans son cœur – passions déréglées, appétits impurs, orgueil, discorde, méchanceté, soif de richesses, ainsi de suite. Ce qui nous tourmente se trouve également au-dedans de nous : les pensées mauvaises qui cherchent à nous asservir à nos passions comme à des idoles. C’est au dedans de l’homme que se trouve le temple des idoles – son propre cœur » (St. Tikhon de Zadonsk, « Les devoirs du chrétien envers lui-même »).

Dieu étant l’Être éternel et le Créateur de tout ce qui existe, l’idole qui Le remplace dans l’esprit des athées est l’inexistence éternelle et la destruction finale de toute chose, autrement dit, le néant déifié. Croire que ce monde est la seule réalité et l’existence terrestre la seule forme de vie possible, c’est croire au triomphe final de la mort, du malheur et du néant : « Pour moi, ce fut toujours étonnant et incompréhensible de voir avec quel acharnement, avec quel enthousiasme la propagande anti-religieuse se battait, en quelque sorte, au nom de ce néant. Il en résulterait que la dissolution de l’homme dans le néant est une chose très bonne, voir merveilleuse ! Tandis que la foi en l’éternité et en l’immortalité serait, pour ainsi dire , nocive et pour cette raison, il faut lutter contre elle de toutes nos forces » (Père Alexandre Schmemann, « Vous tous qui avez soif »).

Nous vivons à une époque où la vie terrestre, devenue la valeur suprême d’une grande partie de la population mondiale, fait l’objet d’une idolâtrie planétaire qui tend à se substituer à la religion : « Les gens ont placé le monde dans leur cœur et en ont chassé le Christ » (Païssios l’Agiorite, op. cit.). Contrairement aux sociétés religieuses fondées sur l’Être – car Dieu est l’Être éternel sans lequel rien ne peut être – les valeurs des sociétés profanes sont fondées sur l’Avoir, autrement dit sur les choses mortelles, extérieures à l’homme, qui ne peuvent nous donner l’Être, dont elles sont privées, et qui se dissipent comme des rêves ou des mirages au moment de la mort. Ce que l’homme profane appelle réalité, est irréel aux yeux de l’homme religieux, car « rien de ce qui appartient à la sphère du profane ne participe à l’Être, puisque le profane n’a pas été fondé ontologiquement, il n’a pas de modèle exemplaire » (Mircea Eliade, op. cit.). Le modèle exemplaire des chrétiens est le Christ, Fils de Dieu, qui s’est manifesté dans le monde mais dont le royaume n’est pas de ce monde. En d’autres termes, l’être de l’homme n’existe que dans la mesure où il reçoit l’Être de Dieu, sans lequel la créature humaine n’est que poussière et retournera à la poussière (Gen. 3, 19). De sorte que l’idolâtrie de la vie terrestre et de l’homme mortel n’est en réalité rien d’autre que le culte de la mort et du néant :« Si l’homme est condamné au néant, si la fin de chaque être humain (car « l’humanité » n’existe pas, il n’y a que des hommes) débouche sur le non-être, alors on est en droit de se demander pourquoi cette terrible absurdité deviendrait moins absurde du fait que, par exemple, il y aurait plus de justice et que nos maisons seraient mieux chauffées ? Car toutes les philosophies, toutes les idéologies fondées sur la négation de l’immortalité et de l’éternité ne nous promettent rien d’autre » (Père Alexandre Schmemann, op. cit.)

Croire en Dieu, ce n’est pas rejeter le monde et l’existence terrestre, mais replacer le monde et l’existence dans une perspective religieuse, de manière à sanctifier tous les aspects de la vie profane et à retrouver la dimension sacrée de l’être et la présence de Dieu au-dedans de nous: « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Cor. 3,16).

L’être réel de l’homme n’est pas son corps de chair, mais son corps spirituel, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. De même, la vie réelle de l’homme n’est pas sur la terre, où tout est soumis à l’usure du temps et à la mort, mais la vie éternelle au royaume des cieux : « Nous savons, en effet, que si notre demeure terrestre, qui n’est qu’une tente, est détruite, nous avons dans les cieux un édifice qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite par la main des hommes » (2 Cor. 5,1).

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