Ajouté le: 12 Janvier 2014 L'heure: 15:14

La vie humaine n’est qu’une longue tentation (Saint Augustin) (1)

 « Quand je vous serai attaché de tout mon être, il ny aura désormais nulle part pour moi de douleur et de fatigues ; ma vie, toute pleine de vous, sera alors la véritable vie (...) ; mais comme je ne suis pas encore plein de vous, je me suis à charge à moi-même. (...) Hélas ! Seigneur, ayez pitié de moi ! Mes tristesses mauvaises luttent avec mes saintes joies, et j'ignore de quel côté se trouve la victoire. Hélas ! Seigneur, ayez pitié de moi ! Voilà mes blessures, je ne les cache pas. Vous êtes le médecin, je suis le malade ; vous êtes miséricordieux, je suis un misérable. Est-ce que la vie de l'homme sur terre n'est pas une tentation ? (...) Malheur, deux fois malheur aux prospérités du siècle, parce qu'on y craint l’adversité et que la joie y est corrompue ! Malheur aux adversités du siècle, une, deux et trois fois malheur, parce qu'on y désire le bonheur, et que les épreuves sont dures, et qu'elles brisent la patience ! Est-ce que la vie de l'homme sur terre n'est pas une épreuve continuelle ? »

SAINT AUGUSTIN, « Les confessions»

On dit souvent, et avec raison, que la vie est un combat : « Le sort de l’homme sur terre est celui d’un sol­dat » (Job 7, 1). Mais quel est l'objet de ce combat, que souhaitons-nous conquérir, le royaume de ce monde ou le royaume des cieux ? Les soldats que nous sommes combat­tent sous quel drapeau, celui de Dieu ou de Mammon ? Car on ne peut combattre dans deux camps à la fois : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (Mt. 6, 24).

Et pourtant la plupart du temps, notre âme est divisée entre deux volontés contraires, qui cohabitent sous la forme d'une volonté uni­que, car c'est le même homme qui obéit à ces deux tendances contraires, en choisissant tan­tôt l'une tantôt l'autre. Contrairement aux ap­parences, l'homme ne fait jamais sa volonté propre, car « celui qui ne soumet pas à Dieu sa propre volonté, se soumet à son adversaire » (St. Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »).

En effet, « tout réduire à des proportions pu­rement humaines », « faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur » et « se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre» c'est un acte de révolte contre la volonté de Dieu. C'est pourquoi le soi-disant humanisme laïque « en voulant tout ramener à la mesure de l'homme, pris pour une fin en lui-même, a fini par descendre, d’étape en étape, au niveau de ce qu’il y a en ce­lui-ci de plus inférieur» (René Guénon, « La crise du monde moderne »).

Autrement dit lorsqu'il croit faire sa pro­pre volonté, l'homme fait la volonté de l'en­nemi de Dieu : « Arrière de moi Satan, tu es pour moi un objet de scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Mt. 16, 23).

Etant donné que Dieu a fait l'homme à son image et à sa ressemblance, l'adversaire de Dieu est aussi l'ennemi de l'homme, « celui qui peut faire périr l'âme et le corps dans la géhenne » (Mt. 10, 28) et qui au nom de l'homme détruit les hommes, au nom de la vérité profère le men­songe, au nom de la liberté nous rend esclaves de la chair et des biens périssables de ce mon­de, au nom de la vie en ce bas monde nous conduit à la mort et nous prive de la vie éter­nelle, car « celui qui aime sa vie, la perdra » (Jn. 12, 25) : « Vous avez pour père le diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été meurtrier dès le commencement, et il ne s'est pas tenu dans la vérité, parce que la vérité n'est pas en lui. Lorsqu'il profère le mensonge, ses paroles vien­nent de lui-même ; car il est menteur et père du mensonge » (Jn. 8, 44).

De même que le royaume des cieux se trou­ve au-dedans de nous, l'ennemi de l'homme se trouve au-dedans l'homme : « Nous constituons le plus grand obstacle pour nous-mêmes... Le mal réside en nous-même. Mais ce n'est pas le mal qui est coupable ; c'est nous qui sommes coupables de l'avoir accueilli » (Starets Thaddée, « Paix et joie dans le Saint-Esprit »).

La présence de l'Ennemi en nous n'est pas toujours facile à déceler car étant le père du mensonge, il sait prendre l'apparence du bien, de la justice, de la miséricorde, de l'amour du prochain, et peut dissimuler sa véritable na­ture sous l'apparence d'une bonne action : « Le Mauvais peut faire du bien à quelqu'un pour le tromper, mais tout bien que fait le Diable pour tromper l'homme, apparaît, si on l'exa­mine avec soin, comme un camouflage... (...) il n'y a en réalité aucune trace de bien, mais seule­ment vaine gloire, trouble, ou quelque chose de ce genre»(St. Barsanuphe - « Correspon­dance »).

A la différence de l'épreuve, qui nous infli­ge un chagrin ou une souffrance, la tentation se présente toujours sous l'apparence du bien – « La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue » (Ge. 3, 6) –, et le tentateur comme le bienfaiteur des hommes : « vos yeux s'ouvriront », « vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Ge. 3, 5).

Mais les yeux qui s'ouvrent après la trans­gression, sont les yeux de l'homme sans Dieu, qui privé de son lien spirituel avec son Père céleste, porte sur lui-même un regard exté­rieur, qui ne voit plus que l'homme de chair. Loin d'être un dieu, celui-ci se trouve réduit à sa nature animale, d'où la honte d'Adam et de sa femme lorsqu'ils découvrent leur nudi­té : « ils connurent qu'ils étaient nus et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des cein­tures» (Ge. 3, 7). En transgressant la volon­té de Dieu, Adam ne pouvait connaître que le mal, car hors de Dieu, il n'y a aucun bien pos­sible. Ayant pris possession d'Adam, le père du mensonge opère dans son esprit une in­version des valeurs qui lui fait voir en Dieu un ennemi : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché» (Ge. 3, 10).

L'inversion des valeurs par laquelle le mal prend l'apparence du bien, le mensonge l'ap­parence de la vérité, l'ennemi de l'homme l'ap­parence de son ami, et Dieu l'apparence de son ennemi, sont l'essence même de la tenta­tion et de la stratégie des forces du mal depuis la chute d'Adam jusqu'aux temps modernes. Ainsi l'inversion des valeurs proclamée par Nietzsche n'est qu'une version moderne de la tentation du serpent biblique, qui incitait l'homme à se révolter contre le Père céleste et lui promettait une puissance égale à celle d'un dieu : « Qu'est-ce qui est bon ? Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance même. (...) Périssent les faibles et les ratés ! Premier princi­pe de notre philanthropie. (... ) Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’aucun vice ? La compassion ac­tive pour tous les ratés et les faibles – le christia­nisme(...) Qu'en conclure ? Que l'on ferait bien de mettre des gants lorsqu'on lit le Nouveau Testament. Le contact de tant de malpropreté en fait presque une obligation» (F. Nietzsche, « L’Antéchrist »).

Nietzsche, ce grand malade mental qui pré­sente tous les symptômes de la mégalomanie paranoïaque, est considéré de nos jours com­me l’un des plus grands penseurs des temps modernes, traduit dans toutes les langues, ad­miré et honoré partout dans le monde, telle­ment l’inversion des valeurs qu’il préconisait est devenue la norme et le modèle exemplaire des sociétés modernes. L’homme d’aujourd’hui « se trouve dans une position renversée : il a au-des­sus de lui ce qui devrait être au-dessous. » C’est pourquoi « essayer d'assouvir la faim d'un hom­me qui se trouve dans cette position, c'est la même chose que s'efforcer de remplir d’eau un vase pla­cé le fond en haut » (St. Théophane le Reclus, « La vie intérieure »).

L’avidité sans frein de nos sociétés de consommation provient de cette position in­versée de l’homme qui marche, consciem­ment ou non, sur les traces de l’ennemi du Christ, qui est aussi l’ennemi de l’homme. Car si le Christ est le chemin, la vérité et la vie ( Jn. 14, 6), son ennemi c’est l’égarement, le men­songe, la mort.

L’homme étant fait à l’image et à la ressem­blance de Dieu, son esprit est programmé, par sa nature même, à chercher Dieu, de même que le corps est programmé à chercher l’eau et la nourriture. Là où l’homme existe, un dieu exis­te aussi, qu’il le sache ou non, et si ce dieu n’est pas le Christ, ce sera nécessairement l’Anté­christ L’homme qui s’est détourné de Dieu fait pacte avec l’ennemi du Christ et pourrait affir­mer, tel un anti-apôtre Paul : « Ce n’est plus moi, c’est l’Antéchrist qui vit en moi. »

En effet, l’athéisme n’est rien d’autre qu’une forme de foi à rebours, une religion dont le dieu est l’inexistence de Dieu, autre­ment dit « une théologie de la mort de Dieu» (Mircea Eliade), qui a remplacé l’ancienne foi par une autre forme de croyance religieuse, que l’on pourrait appeler « athéologie » ; se­lon le terme d’un philosophe français contem­porain, engagé avec un ferveur religieuse dans un combat sans merci contre toutes les reli­gions, toutes fausses... à l’exception de la sien­ne ! Ce nouvel apôtre de l’Antéchrist, qui mar­che sur les traces de Nietzsche, fait comme celui-ci l’éloge enthousiaste de l’ennemi de Dieu : « Dans le jardin d'Eden, le Diable (...) enseigne ce qu'il sait : la possibilité de désobéir, de ne pas se soumettre, de dire non. Satan – l'op­posant, l'accusateur – souffle l'esprit de liberté sur les eaux sales du monde des origines où seu­le triomphe l'obéissance – règne de la servitude maximale. Par-delà le bien et le mal le Diable (... ) rend aux hommes leur puissance sur eux-mê­mes et le monde, il affranchit de toute tutelle. Ces anges déchus, on s'en doute, s'attirent la haine des monothéistes. En revanche, ils bénéficient de la passion incandescente des athées» (Michel Onfray, « Traité d’athéologie » – Grasset).

Le fait qu’un livre qui nous présente le dia­ble comme le modèle exemplaire de l’hom­me, soit devenu un best-seller, en dit long sur l’état spirituel – et mental – de l’homme d’aujourd’hui...

(A suivre)

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