Ajouté le: 3 Octobre 2013 L'heure: 15:14

Qu’est-ce que la verite ? (II)

« L’essence de l’homme ne se trouve pas dans la matière dont il a été créé, mais dans l’Archétype d’après lequel il a été modelé et vers lequel il tend. (…) Ceci signifie que la vérité ontologique de l’homme ne se trouve pas en lui-même (…). C’est en vue du Christ que l’homme a été constitué dès les origines, avec comme règle et comme terme « d’être capable de recevoir Dieu » (Nicolas Cabasilas). (…)

Créé à l’image de Dieu, l’homme est théologiquement concret. Pour être vrai, il faut qu’à chaque instant il soit et vive centré sur Dieu. Qu’il renie Dieu, et c’est lui-même qu’il renie, c’est lui-même qu’il détruit. Lorsqu’il vit centré sur Dieu, il se justifie lui-même jusqu’à l’infini, se développe et se poursuit jusqu’à l’éternité »

                                        (Panayotis Nellas – « Le vivant divinisé » - Ed. du Cerf, 1989)     

 

La vérité chrétienne selon laquelle l’être réel de l’homme n’est pas son corps de chair mais son être spirituel, fait à  l’image et à la ressemblance de Dieu, se trouve aux antipodes des vérités dites « scientifiques » qui ne connaissent et ne veulent admettre que la substance matérielle des choses et des êtres. C’est la raison pour laquelle, aux yeux de la science moderne,  la signification  du monde et de la créature humaine  demeure aussi indéchiffrable  que les mots d’un livre aux yeux d’un analphabète : « La science moderne, procédant d’une limitation arbitraire de la connaissance à  un certain ordre particulier, et qui est le plus inférieur de tous, celui de la réalité matérielle ou sensible, a perdu, du fait de cette limitation et des conséquences qu’elle entraîne immédiatement, toute valeur intellectuelle (…) ». Car « en voulant séparer radicalement les sciences de tout principe supérieur sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur enlève toute signification profonde et même tout intérêt véritable au point de vue de la connaissance, et elle ne peut aboutir qu’à une impasse, puisqu’elle les enferme dans un domaine irrémédiablement borné » (René Guénon – « La crise du monde moderne »).     

La science moderne qui a choisi la matière comme source suprême de vérité et principe explicatif unique de l’univers et de l’homme, n’est en somme qu’une forme d’idolâtrie : « Qu’est-ce donc au fond que cette matière toute puissante ? C’est encore un Dieu créateur, mais dépouillé cette fois de son anthropomorphisme » (C.-G. Jung – « L’homme à la découverte de son âme »).

En effet, les lois de la matière, les seules accessibles à la science moderne, réduisent la réalité à un enchaînement mécanique de causes et d’effets privés d’âme et de conscience et sont, par conséquent, inhumaines, car « la mise à l’écart des propriétés sensibles et affectives du monde présuppose la mise à  l’écart de la vie elle-même, c’est à dire de ce qui fait l’humanité de l’homme ».  Ainsi, « par la mise hors jeu de la subjectivité qui définit l’essence de l’homme », la science moderne « a prononcé sa propre condamnation, la condamnation à mort de l’homme » (Michel Henry – « La Barbarie » Ed. Grasset, 1987).

En limitant leur champ d’investigations aux lois naturelles, qui ne concernent que l’aspect transitoire et mortel des choses,  la science matérialiste  reconnaît d’emblée l’autorité suprême de la mort sur tout ce qui existe – « le règne de la nature est le règne de la mort » (Vladimir Soloviev) – et, ne  pouvant connaître que la face extérieure du monde et de la vie, elle jette l’homme hors de lui-même, « dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements » (Mt. 22,13) : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au dehors. (…) Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l’éternité précédente et suivante – le petit espace que je remplis et que je vois abîmé dans l’infinie immensité des espaces qui m’ignorent et que j’ignore, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. (…) Le silence éternel de ces espaces infini m’effraie » (Pascal – « Pensées »).

La vision dite « objective » du monde, propre à la démarche scientifique et devenue, à l’époque moderne, synonyme de vérité. Elle  dépossède l’homme de son âme et ne conserve que son enveloppe extérieure, comparable à cet égard à la mort, comme le remarque le philosophe chrétien Michel Henry : « l’objectivité est pour la vie le plus grand ennemi » (« La Barbarie » op. cit.). 

Tout autre est la vérité du Christ, centrée non pas sur des lois générales, extérieures à l’homme, mais sur le sujet humain – « Moi, je suis… » –, rétablissant ainsi l’unité primordiale entre l’homme, la vérité et la vie, et  entre la créature mortelle et le Père éternel : « Moi,  je suis le chemin, la vérité  et la vie. Nul ne vient au Père que par moi » (Jn. 14, 6).

La vérité de Dieu n’est pas un objet de réflexion, de recherche et d’étude extérieure à nous, mais la Vie elle-même, notre propre vie. Etre vivant, c’est connaître Dieu : « Dieu est Vie. (…) Nous le savons parce que nous  sommes des  vivants et qu’aucun vivant n’est vivant s’il ne porte en lui la Vie, non comme un secret inconnu de lui mais comme cela même qu’il éprouve sans cesse , comme cela en quoi il s’éprouve, comme sa propre essence et sa réalité même. Si Dieu est Vie, alors, comme le dira MaîtreEckhart, l’homme – ce vivant dans la vie que nous sommes chacun – est « un homme qui connaît Dieu » (Michel Henry – « Paroles du Christ », Ed du Seuil, 2002).      

Se connaître soi-même c’est savoir reconnaître la présence de Dieu au-dedans de nous : « La plus grande de toutes les connaissances est la connaissance de soi ; car celui qui se connaît lui-même connaîtra Dieu et, ayant cette connaissance, sera rendu semblable à  Dieu » (St. Clément d’Alexandrie – « Le Pédagogue »). Si je connais la vérité vivante de Dieu,  qui réside dans notre cœur – « Le « cœur » est la seule définition adéquate de l’homme » (Michel Henry, op. cit.) –, je connais tout, et si je ne la connais pas, je ne connais rien, quelles que soient par ailleurs la somme de mes connaissances  et l’étendue de mon savoir : « Qui se connaît, connaît tout. (…) Pénètre avec empressement dans la merveilleuse demeure qui est en toi ; c’est ainsi que tu verras les choses qui sont au ciel, car il n’y a qu’une seule entrée : l’échelle qui mène au Royaume est cachée dans ton âme » (St. Isaac le Syrien – « Discours ascétiques »).       

L’homme étant fait à l’image de Dieu, tout ce qui se situe à l’extérieur de l’homme n’est pas la vérité, car aucune vérité ne peut exister hors de Dieu. L’extériorité – qui constitue le seul objet d’étude et la seule source de vérité des sciences modernes – est mensonge,  et le mensonge nous  éloigne à la fois de Dieu et de nous-même, pour nous précipiter « dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements » (Mt. 22,14).  L’extériorité et la mort sont une seule et même chose : une anatomie humaine privée d’âme n’est plus qu’un cadavre, même si elle exécute encore ses fonctions biologiques. Par conséquent,  la mort elle-même est mensonge, car extérieure à Dieu, en dehors duquel rien ne peut exister. Si Dieu est Vie, alors la vie est partout et nous tous, vivants ou morts, nous sommes et serons éternellement vivants, car nous sommes fait à l’image et à la ressemblance de Dieu : « Dieu, c’est l’infini de tout ce que je connais en moi de fini : je suis un corps fini, Dieu est un corps infini ; je suis un être qui a vécu soixante-trois ans, Dieu est un être qui vit éternellement ; je suis un être qui pense dans les limites de mon entendement, Dieu est un être qui pense sans limites ; je suis un être qui parfois aime un peu, Dieu est un être qui aime infiniment. Je suis une partie, il est le tout. Je ne peux me comprendre autrement que comme une partie de lui » (L. N. Tolstoï – « Pensées à propos de Dieu »). 

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