« Qui voudrait ne suivre que la raison serait fou prouvé. (…) L’homme est si heureusement fabriqué qu’il n’a aucun principe juste du vrai, et plusieurs excellents du faux. (…) L’homme n’est qu’un sujet plein d’erreur naturelle, et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité. Tout l’abuse. Ces deux principes de vérité, la raison et les sens, outre qu’ils manquent chacun de sincérité, s’abusent réciproquement l’un l’autre. (…) De sorte que ce n’est pas par les superbes agitations de notre raison mais par la simple soumission de la raison que nous pouvons véritablement nous connaître. (…) Humiliez-vous, raison impuissante ! Taisez-vous nature imbécile, apprenez que l’homme passe infiniment l’homme et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu. »
(B. Pascal, Pensées)
« Quiconque est de la vérité écoute ma voix », dit Jésus, s’adressant à Pilate. A quoi celui-ci répond par une question : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean 18, 37-38). Ce n’est pas une vraie question, mais une question rhétorique, procédé stylistique qui consiste à exprimer sous une forme interrogative une idée qui est ou semble être évidente. En effet, la question de Pilate, qui reste sans réponse, est une manière de dire que personne ne peut savoir ce qu’est la vérité et que chacun donne à ce mot le sens qui lui convient. Autrement dit, ce qu’on appelle vérité n’est jamais autre chose que ce que nous croyons être vrai, et ce que nous croyons vrai varie d’un siècle à l’autre, d’une société à l’autre, d’un individu à l’autre.
Pilate ne croit pas que la vérité existe, et n’y croyant pas, il a cessé de la chercher. Cette attitude intellectuelle qui consiste à éliminer la vérité du champ de nos investigations et de nos préoccupations, est devenue un phénomène de masse dans nos sociétés modernes. L’homme d’aujourd’hui est toujours en train de chercher quelque chose, car quelque chose manque toujours à son bonheur : un autre emploi, un autre appartement, une nouvelle voiture, un nouvel amour… Il cherche tout et n’importe quoi, sauf la vérité. Pourquoi chercherait-il une chose qui ne lui manque pas ? Car il sait fort bien ce qu’est la vérité, tout le monde le sait, même les enfants : ce que l’on peut voir et toucher et qui existe ici et maintenant, voilà la vérité : « Les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent être – et derrière elles, il n’y a rien » (J.-P. Sartre – La nausée). Ce rien, toujours le même derrière toutes les choses qui passent, devient ainsi la seule vérité éternelle, l’essence commune et immuable de toutes les apparences mortelles. Autrement dit, l’absence de vérité devient la vérité suprême de tout ce qui existe. Dès lors, chacun est libre de croire ce que bon lui semble et d’inventer sa propre vérité. Il y aurait donc, à l’heure actuelle, environ sept milliards de vérités à la surface du globe – sans compter les vérités des autres créatures, puisque chaque être vivant voit le monde à sa façon. Ainsi, les vérités d’une mouche, d’un escargot, d’un tigre, d’un poisson, sont toutes différentes les unes des autres –… La vérité étant partout, à quoi bon la chercher ? Et puisque toutes les vérités se valent – aux yeux de la nature la vérité d’un homme n’est en rien supérieure à celle d’une souris ou d’une grenouille – aucune vérité n’est la vérité ; autrement dit, il n’y a plus de vérité du tout.
En proclamant la mort de Dieu, Nietzsche annonce en même temps la mort de la vérité. Car la créature mortelle ne peut produire que des vérités mortelles, et ce qui est mortel et limité dans l’espace et le temps, ce qui existe ici mais pas là-bas, aujourd’hui et pas demain, n’est pas la vérité. La seule vérité absolue et immortelle de l’homme sans Dieu c’est la mort elle-même, qui confère à l’ensemble de l’existence humaine un caractère absurde et tragique. L’absurdité de l’existence est devenue, en effet, un objet de foi pour des millions de gens partout au monde, telle une nouvelle religion.
Tolstoï décrit dans sa Confession (1882) la désagrégation intérieure de l’homme sans Dieu, qui l’avait conduit à l’âge de cinquante ans au bord du suicide, crise morale et spirituelle qui deviendra au siècle suivant un phénomène mondial : « La vérité, c’était l’absurdité de la vie. C’était comme si j’avais vécu en me dirigeant vers un abîme (…) « Mais peut-être y a-t-il quelque chose qui m’a échappé, que je n’ai pas compris ? » me demandai-je à plusieurs reprises. « Il n’est tout de même pas possible que cet état de désespoir soit normal pour l’homme. » Et je cherchai une explication à mes questions dans toutes les connaissances que les hommes avaient accumulées. (…) Je cherchai dans tous les domaines, et non seulement je ne trouvai rien, mais je compris que ceux qui, comme moi, avaient cherché dans la connaissance, n’avaient rien trouvé non plus. Non seulement ils n’avaient rien trouvé, mais ils avaient reconnu que cette même chose qui me plongeait dans le désespoir, l’absurdité de la vie, est l’unique connaissance accessible à l’homme. » (L. N. Tolstoï – Confession. Ed. Pygmalion, 1998).
Dès lors, « les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. » (Pascal – op. cit.) De la même manière, les sciences modernes ont exclu de leur champ de recherche la question fondamentale de l’existence humaine : le sens de la vie. Les vérités de la science n’apportent aucune réponse aux questions essentielles de l’homme, constate Camus dans son essai sur l’homme absurde Le mythe de Sisyphe : « Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la terre ou du soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne mérite pas d’être vécue (…) Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions ».
Or sans Dieu, l’existence humaine n’a et ne peut avoir aucune autre destination finale que la mort et le néant : « On ne se trompera guère en affirmant que l’idée d’une finalité de la vie se maintient et s’effondre en même temps que le système religieux » (S. Freud – Malaise dans la culture).
Par conséquent en excluant de son champ de recherche le sens de la vie, la science moderne exclut Dieu, et en excluant Dieu, elle exclut la vérité elle-même. Car une science qui limite son champ d’investigation aux choses mortelles, ne saurait parvenir à aucune autre vérité finale que la mort : « Deux fois deux : quatre, messieurs, est un principe de mort, et non un principe de vie. (…) « Pardon », s’écriera-t-on, « vous ne pouvez protester : deux et deux font quatre. La nature ne se soucie pas de vos prétentions ; elle ne se préoccupe pas de vos désirs, et si ses lois ne vous plaisent pas, peu lui importe. Vous êtes obligé de l’accepter telle qu’elle est, ainsi que tout ce qui en découle. » (…) Mais que m’importent, mon Dieu, les lois de la nature et l’arithmétique, si pour une raison ou pour une autre, ces lois et ce "deux fois deux : quatre" ne me plaisent pas ? » (F. M. Dostoïevski – Le sous-sol).
De même que Pascal qui affirme que « l’homme passe infiniment l’homme » (op. cit), Dostoïevski dénonce avec véhémence une science qui met un trait d’égalité entre l’homme et l’animal humain, et entre la raison humaine et la vérité. Car « la raison n’est que la raison et ne satisfait que la faculté raisonnante de l’homme, tandis que le désir est l’expression de la totalité de la vie, c’est-à-dire de la vie humaine tout entière, y compris la raison et ses scrupules » (F. M. Dostoïevski – ibid.). Or le désir de l’homme ne connaît pas de limites, car la source du désir n’est pas la raison mais le cœur humain, qui aspire au bonheur absolu, à la vérité absolue et à la vie éternelle. Alors que la raison et les lois de la nature nous promettent tout le contraire : la destruction finale, le non sens de l’existence et la mort éternelle. La science moderne, qui ne tient pas compte des aspirations de l’âme humaine, devient ainsi de plus en plus inhumaine, comme le constate le biologiste Henri Atlan : « Soit que pour pouvoir être « de l’homme » elle n’est que peu scientifique, soit que pour pouvoir être science, elle est très peu « de l’homme » (A tort et à raison : Intercritique de la science et du mythe, Ed. du Seuil, 1986).
La vérité de l’homme se trouve dans son cœur – « L’homme est avant tout un cœur » (Sœur Emmanuelle) – et le nom de cette vérité est Dieu : « Si on oublie Dieu, nos aspirations spirituelles finissent par s’éteindre et l’homme n’est plus un homme » (St. Théophane le Reclus – La vie intérieure).
Il n’y a et il n’y aura jamais pour l’homme qu’une seule vérité, qui ne vient pas de l’homme mais de Dieu : « C’est le Christ qui nous a désigné le but. (…) Le Christ est entré tout entier dans l’humanité et l’homme aspire à se transfigurer en le moi du Christ comme en son idéal » (F. M. Dostoïevski – Méditation à la mort de Marie Dimitrievna).
Sans la vérité du Christ, tout le savoir humain est mensonge et folie devant Dieu (1 Cor. 3,18), semblable à un mirage qui nous attire de plus en plus loin dans le désert de ce monde et de la matière inanimée : « La doctrine des matérialistes : inertie universelle et mécanisme de la matière, c’est la mort » ( F.M. Dostoïevski – ibid. ).
Le Christ n’a rien répondu à la question de Pilate, qui n’était qu’un procédé rhétorique pour dire que personne ne sait ce qu’est la vérité. Mais à tous ceux qui se posent réellement et sincèrement cette question, le Christ répond : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie. » (Jean 14,6)
(A suivre)

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