Ajouté le: 16 Juillet 2010 L'heure: 15:14

La liberté d’être heureux

par Birta Ana
La liberté d’être heureux

Il y a des états d’âme qui se font eux-mêmes paroles, et d’autres que nous avons du mal à rendre par des simples mots. Il y a des textes que nous recevons comme un don, qui nous semblent écrits par une autre main que la nôtre, et d’autres qui ne sortent de nous qu’avec effort. Il y a des mots qui crient afin de sortir de nous. Et nous ne pouvons pas nous arrêter, nous ne renonçons pas avant de tout mettre noir sur blanc. Sur papier, sur ordinateur, sur le téléphone même, enfin sur ce qui nous tombe sous la main.

Il y a des endroits qui inspirent, qui comblent, qui donnent de la joie. Le monastère de Cantauque en est un.  De part son emplacement, ses moines, ses pèlerins.

« Le monde est bon par sa fin, beau comme accomplissement, complexe dans son existence et spirituel par sa materialité.1 »

De Horia Bernea et de Irina Nicolau2 j’ai appris que la matière est belle, que le fragment est beau parce qu’il témoigne de l’ensemble ; j’ai appris qu’un morceau de vieille étoffe peut être beau, car recousu à d’autres morceaux de vieille étoffe il forme un tout.

Si on peut parler des objets à travers des fragments ou morceaux, on peut parler de la vie elle-même à partir de bribes. Elles seules nous restent dans l’esprit quand nous pensons aux personnes, aux endroits, aux événements, aux prières. Nous nous rappelons les beaux (ou moins beaux) moments par bribes. Sourires, gestes, paroles, réactions, regards. Je pense que la même chose nous arrive quand nous participons à une Liturgie qui nous remplit de joie au delà de toute parole. Quand nous prions, le Seigneur nous montre des bribes de Sa beauté et de la vie qu’Il nous prépare. Des bribes pour nous encourager, des bribes parce que probablement nous ne pourrions pas supporter plus.

J’ai fait cette introduction parce que j’aimerais vous conter quelques bribes de mon pélérinage au monastère de Cantauque. Des bribes de ce que mes yeux ont vu, de ce que mon coeur a senti. Des bribes, car je ne peux pas rendre en paroles tout ce que j’ai vu et vécu en allant à Cantauque, en y restant et en revenant.

En allant vers Cantauque

J’ai vécu tout ce que je viens d’écrire : des images et des pensées que j’ai eues dans le train, lorsque je voyais les champs parsemés de coquelicots rouge sang, mêlés au vert de l’herbe au mois de mai et avoisinant les saules pleureurs, une huppe qui volait, quelques aigrettes au bord d’un lac et les montagnes au loin... Tout cela se déroulait en une image si belle, si reposante !

A Cantauque

Je peux vous parler des repas au monastère, mais vous savez déjà qu’ils sont meilleurs que nulle part ailleurs. Je peux vous parler de la musique du monastère, mais vous connaissez cela aussi. Alors je choisis quelques bribes de mon Cantauque que je nommerai :

Bon appétit, ne parlons pas, mais „pêchons” notre repas3 !

A Cantauque, nous „pêchons” de belles paroles tout en „pêchant” dans notre assiette. Personne ne parle pendant les repas. Tout le monde écoute. Et d’abord, la petite cloche que sonne Père Jacob, le starets du monastère, pour annoncer le commencement de la prière. Elle donne aussi le signal pour s’assoir et pour commencer à manger, tandis qu’un moine nous fait la lecture, et nous sommes toute ouïe. Il lit des textes qui reposent, qui poussent à la réflexion, qui rendent la joie, qui entraînent des révélations selon le coeur de chacun. La petite cloche sonne à nouveau pour nous dire que nous pouvons remplir les verres d’eau, et enfin pour nous dire que le repas est fini. Et nous faisons la prière finale. Il est possible de parler lors du repas seulement le dimanche et les jours de fête.

Joie

Les pères de Cantauque respirent la joie. C’est le père Samuel qui nous a accueillis et nous a accompagnés partout. Il nous a reçus avec du feu allumé dans les chambres, car en plein mois de mai il faisait encore très froid. Père Samuel nous a emmené visiter l’église où se trouvent les reliques de Saint Policarpe, dans les gorges de Galamus où le vent soufflait si fort qu’il faillit bien nous entraîner, mais nous avons su résister!

Au bout des gorges nous attendait un pique-nique dont nous nous sommes réjouis . Père Samuel a été un hôte et un guide comme je n’avais jamais vu auparavant.

La Beauté

A Cantauque, où que nous tournions la tête, nous sommes entourés d’une beauté qu’il n’y a pas de mots pour décrire : nature, objets, personnes...

Le naturel

Définit ce que j’ai senti.

Le masque et l’orgueil

Nous devons nous en débarasser, car Le Seigneur nous veut sans masques. Il veut que nous nous mettions devant Lui tels que nous sommes, avec toutes nos impuissances, et que nous arrêtions de nous cacher. Que nous arrêtions de jouer au théâtre devant nous-mêmes et devant Lui. Ce qui veut dire qu’Il nous demande de  laisser l’orgueil de côté...

Superstition et peur

Des mots et des états qui peuvent tuer l’âme. Un jour, alors que j’étais pour la première fois à l’étranger pour une longue durée (Erasmus), j’ai écrit à ma mère que je me sentais parfois traversée par tous mes ancêtres. Les grand-parents et les arrière-grand-parents, les oncles et les tantes, ceux que j’avais connus vivants et ceux que j’avais connus seulement à travers les histoires, avec leurs qualités et leurs défauts. Surtout avec les défauts, parce qu’on les voit plus facilement que les qualités. En temps de crise, nous sommes surtout sensibles aux défauts et aux péchés.

J’ai vécu longtemps convaincue de n’être qu’une pécheresse qui n’a pas le droit de se réjouir et d’être heureuse. Je croyais devoir, pendant toute ma vie, „payer pour mes péchés”, les miens, et ceux de tous mes parents. Je suis tombée dans le piège de cette expression encore largement utilisée et qui peut faire mal si on ne voit pas plus loin. Même dans les moments de joie, je ressentais que je n’avais pas droit au bonheur, que toute la vie était un supplice. J’ai vécu longtemps avec la superstition de croire qu’une grande joie est suivie par une grande souffrance. En d’autres mots, j’ai vécu un certain temps dans la peur. Ce pélerinage a achevé le chemin que j’avais déjà commencé pour éloigner de moi cette peur.

Evangile et évangélisation

Une des choses les plus importantes que le père Jacob nous a transmises est la nécessité de se  rencontrer, entre jeunes, et aussi jeunes et moins jeunes, pour lire les Evangiles, et pouvoir ainsi témoigner. La lecture des Evangiles est la pierre de fondation de la communauté d’où sont sortis plus tard les moines de Cantauque.

Avec le père Jacob nous avons fait deux ateliers de lecture des Evangiles. Quel baume et quel élan du coeur ! Nous nous cachons trop et nous n’osons pas. Mais nous sommes appelés à oser et à témoigner ! Nous sommes responsables du monde autour de nous. Il ne faut pas avoir peur du mot „évangélisation” seulement parce que d’autres, en se l’appropriant à tort, lui ont donné une connotation négative.

La musique

Nous avons eu à nos côtés le père Roger de Toulouse qui nous a appris à chanter. Le dimanche, dernier jour du pélérinage, nous sommes allés célébrer la liturgie dans sa paroisse.

La prière

Père Jacob nous a incité à retrouver le naturel de la prière personnelle.

L’être du désir

Une expression chère au père Jacob. Tous les gens devraient être des „êtres du désir”. Certains le sont, d`autres cherchent à le devenir. Le Seigneur a mis dans le coeur de chacun le désir, et je dirais même dorul (la nostalgie, désir inassouvi), désir de Lui, désir de la Vie. Et nous le cherchons en nous éparpillant dans toutes sortes de choses et d’expériences, et nous nous trompons assez souvent.

Mais le Seigneur voit notre coeur. Et à un moment donné, l’homme commence à voir lui aussi, il sent que son chemin ne mène pas là où il veut, que le substitut d’amour n’est pas amour, qu’un amour qui ne sait pas grandir n’est pas amour. Combien de fois n’ai-je pas senti que mon âme pleure, qu’elle veut suivre un autre chemin que celui que j’avais emprunté !

Après les vêpres, j’ai couru dans les champs autour du monastère. J’ai pleuré de joie en me rendant compte que j’avais vu très clair : Dieu ne voulait pas que je sois malheureuse. Et je me suis rappelé les paroles du père Teofil de Sambata qui disait qu’on peut trouver le Seigneur dans la joie comme dans la douleur ! J’étais arrivée au Seigneur par la souffrance. Mais Il m’avait rendu la joie.

Dans ma petite vadrouille, j’ai revu dans ma tête des bribes de mon chemin vers le Seigneur. La multitudes des pas qu’Il a faits vers moi, alors que je n’ai fait qu’un seul pas vers Lui. Comment ne pas Le remercier ?

Rendre grâce au Seigneur

Rendez grâce au Seigneur pour tout ce que vous vivez, nous disait le père Jacob à la rencontre d’Apostolia à Paris au mois de mars de cette année. Rendre grâce pour les aversions, pour les maladies, pour les injustices, non seulement pour la santé. Avant de commencer quoi que ce soit, rendez grâce au Seigneur ! En Le remerciant pour tout, incessamment, notre vie se remplit.

Le bonheur a Ton visage / Et dans ton regard je resterai pour toujours

J’ai été façonnée par le monde dans une certaine mesure. Je me rapelle une multitude de chansons de pionniers, des chansons à la mode des années `80 et des chansons inoubliables. Peu importe si la cravate de pionnier a été bonne ou mauvaise. Ce qui compte est ce que j’en ai fait personnellement, de la cravate ainsi que de toutes les expériences de ma vie, le sens que  je leur ai donné.

Vous entendez Mihaela Runceanu chanter Le bonheur a ton visage ? Bon, moi, mis à part ce façonnage du monde, j’ai été quand même initialement façonnée par Dieu. Et, s’Il m`a ramenée chez Lui, cela veut dire que j’ai parcouru le chemin qui mène de „j’ai ma cravate, je suis pionnier” à „donne-moi un vêtement de lumière”. Alors pour moi, le visage dans la chanson de Mihaela ne peut être que le visage du Seigneur !

En partant de Cantauque, j’ai senti plus fort que jamais que tous les événements de ma vie ont eu un sens. Uniquement en les repensant je peux maintenant me sentir libre. Une liberté que le Seigneur seul peut donner.

Gloire à Toi  qui m’a appelée à la vie!

Quel bonheur que d’être chez Toi sur la terre, et quelle joie que d’être ton invité !

Ana Birta (Lille)

Notes :
1. Horia Bernea, peintre roumain, créateur et directeur du Musée du Paysan Roumain. http://www.muzeultaranuluiroman.ro/horia-bernea.html.
2. Ecrivain, créateur du Musée du Paysan Roumain, à côté de Horia Bernea. http://www.muzeultaranuluiroman.ro/irina-nicolau-ethnologist.html.
3. Un dicton roumain, „poftă bună/ nu vorbim/ ci la masă/ pescuim”. 

La liberté d’être heureux

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