Ajouté le: 28 Juillet 2010 L'heure: 15:14

Une vie spirituelle citadine. Sur quelques passages des lettres de Saint Maxime le Confesseur

Une vie spirituelle citadine. Sur quelques passages des lettres de Saint Maxime le Confesseur

Il est toujours utile de réfléchir, même brièvement, à ce qui fonde et maintient liée une communauté, à ce qui anime la sortie de soi-même pour offrir l’amitié, recevoir celle des autres ; ce vaste problème a toute une histoire, dont on ne saurait, dans la note frugale qui suit, dénouer les fils. C’est à vrai dire quelques fragments de la correspondance de Saint Maxime le Confesseur qui nous touchent particulièrement ici ; la lumière paisible qu’ils irradient nous est donnée à semer dans la communauté, dans nos vies et rencontres quotidiennes. Un passage d’une de ses lettres est d’une clarté troublante à cet égard :

« En se séparant de lui-même de plein gré et en rompant avec les raisons et pensées particulières qu’il s’édifiait en soi-même, chacun est ainsi amené à la simplicité et à l’identité de vue ; dès lors, nul n’est plus séparé par rien de la communauté ; tous pour un, un pour tous, ou plutôt avec Dieu et les uns avec les autres. »

(Lettre II de Maxime le Confesseur à Jean le Cubiculaire, PG 91, 393A)

Un autre fait, tout aussi lumineux, c’est qu’il ne s’agit pas de fragments préparatoires dans sa correspondance ou de simples artifices rhétoriques ; c’est une chose bien connue qu’en ce début du VIIe siècle byzantin, la rhétorique la plus belle est nourrie en profondeur de théologie et de philosophie. Saint Maxime rappelle dans ces quelques lignes la présence vivifiante et originelle d’un arrière fond qui nous échappe bien des fois, que nous entrevoyons à peine : l’identité de vue, dont la simplicité traverse pourtant l’éclaircie entière. C’est l’abandon des « raisons et pensées particulières » qui la rend manifeste.

Le renoncement à ce qui obscurcit la vue, cela demeure néanmoins notre devoir, même si ces pensées particulières portent l’empreinte de la structure même de notre être. On ne cesse jamais de surgir de l’obscur – cette ouverture finie de la vérité, essentiellement temporelle ; mais ce surgissement de l’obscur peut aussi remodeler l’être en le réorientant véritablement vers Dieu. L’identité de vue retrouvée, parfaite transparence devant la présence éternelle de la Vérité, manifeste ainsi, en la fondant, notre appartenance à une communauté, intégrant la tradition, la transmission et une forme de dépendance qu’aucune remise en question n’annule.

Cette vie en communauté, évoquée par Saint Maxime, et l’amitié1 en Christ dont elle se nourrit, devraient néanmoins être vécues dans l’anonymat, dans le parfait effacement de soi, dans le dépouillement entier de toute vanité et récusant les discussions oiseuses : « les vérités se meurent à cause des fils des hommes ! Chacun raconte à son prochain des vanités. Ils ont dans le cœur des lèvres fausses, et dans le cœur ils profèrent le mal. » (Ps. 11)

L’amitié en Christ devient difficilement reconnaissable quand on s’y rend, à l’église ou ailleurs, non pas en tant que semblable, mais en tant qu’« auteur », spécialiste d’impénétrables problèmes philosophiques, dont le regard hallucinatoire n’arrive plus à se poser sur un autre que soi-même. L’amitié en Christ reste difficile à partager aussi avec certains prêtres qui, débordés par leurs enfants en bas âge et les surcharges de travail, préfèrent la matraque patriotarde à la douceur spirituelle, l’anathème dogmatique à la profondeur théologique.

La foi véritable en Christ c’est d’être éclairé en chaque instant de la vie par la douceur de Son Amour. On y échappe au jugement de l’autre et à la méchanceté à proportion de la place que tient dans notre âme la foi authentique en Christ. Bien des fois, hélas, les replis du cœur enferment une cavité vide d’amour, préoccupés comme nous sommes à « purifier l’extérieur de la coupe et de l’écuelle, quand l’intérieur en est rempli par rapine et intempérance » (Matthieu 23, 25)

Le jugement de l’autre, les ragots, le refus de l’écoute – il y a là une mutilation de la nature, un manque de probité chrétienne et il est impossible que cela plaise à Dieu :

« Et si quelqu’un, qui n’a qu’un geste à faire pour cela, détourne son regard des éprouvés, c’est la rupture aussi bien d’eux avec lui que de lui avec Dieu qu’il manifeste, parce que son jugement ignore la nature, ou plutôt parce qu’il corrompt le bien inhérent à la nature par son propre jugement. »

(Lettre III de Maxime le Confesseur à Jean le Cubiculaire, PG 91, 408C)

Plus que tout, la prêtrise doit être vécue aujourd’hui comme promesse pure et incessante devant Dieu et devant chacun de Ses serviteurs, la part la plus importante du magistère d’un prêtre étant celle de témoigner, par son être même irradiant l’amour, ce que signifie aimer entièrement (sans s’égarer, pour autant, et transformer cet amour et dévouement au Christ en étincelles pour quelques fidèles). De même pour les laïcs, être dans l’Eglise signifie obéissance entière au Christ, amour renouvelé sans cesse, dans la simplicité et l’identité de vue avec les Pères, spirituels et confesseurs, et avec toute la communauté orthodoxe. Une obéissance entière au Christ et aux Pères, mais qui n’est pas pour autant soumission sans discernement aux décisions de l’église terrestre. On peut aimer cette église terrestre sans glisser dans l’idolâtrie, justement parce que l’Eglise n’est pas l’expression institutionnalisée du clergé, mais parce que nous tous, nous formons l’Eglise et nous l’aimons ; nous sommes tous responsables de cet amour et il nous appartient de le témoigner humblement :

« Ainsi donc les preuves les plus convaincantes de l’efficacité de mes propos, c’est l’ardeur de mon maître à suivre ce qu’ils prônent ; je n’empêcherai jamais, selon ce qui est écrit, mes lèvres de lui dire ce qui est utile, à lui, à moi et à d’autres, pour autant que je sois capable de recevoir la grâce de saisir avec l’intelligence et de dire avec piété ce que Dieu me confie, qui donne à tous simplement et sans reproche. »

(Lettre V de Maxime le Confesseur à Constantin le Sacellaire, PG 91, 421D)

Nous ne sommes pas réceptacles du Christ uniquement lorsqu’on célèbre ou lorsqu’on prie, devant l’autel ou devant nos icônes. Il faut témoigner de Sa présence en chaque instant de nos vies. Seule Sa présence peut faire en sorte que chaque fibre de l’être s’oublie et s’épanouisse dans l’amour. Être chrétien c’est peut-être cette absence d’attachement à son petit soi et la profusion d’amour envers la totalité de la création.

On n’a pas besoin de s’assurer de l’orthodoxie de l’autre pour offrir notre écoute et notre amour en Christ, plus que cela : il faut refuser de distinguer entre orthodoxes et non orthodoxes, croyants et non croyants. L’universalité est implicite à l’orthodoxie et l’époque que nous vivons est de telle sorte que cette universalité doit être plus que jamais manifeste ; plus que les sermons et les communiqués, elle doit insuffler chaque mode d’être, chaque instant de nos vies, en renouvelant nos cœurs, enveloppés souvent par une couche épaisse d’indifférence poussiéreuse. C’est l’époque même qui exige ce renouveau et c’est de là qu’il apparaîtra peut-être une forme nouvelle de miracle. Pas seulement pour soi-même, surtout pas seulement pour soi-même ! On ne peut pas enfermer dans la prière notre propre et seule rédemption. Le renouveau ne peut exister véritablement que s’il irradie, que s’il y a profusion. Le monde a besoin de ce renouveau, aujourd’hui plus que jamais, et là où il y a besoin, il y a aussi devoir.

Ana Palanciuc (PARIS)

Notes :
1. Notons que dans tous les écrits attribués à Saint Maxime que l’on garde, l’auteur alterne constamment les deux termes, philia et agapè, pour nommer l’amitié.

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