Beaucoup de jeunes de ma génération n’ont reçu aucune éducation religieuse dans leur famille. Ils ont découvert l’Eglise pendant leurs années d’adolescence ou d’études supérieures, et sont passés par un processus – calme ou spectaculaire – de conversion ; mais souvent leurs parents ne se sont pas joints à ce chemin. A certains moments, ils ont essayé de les convaincre, leur parlant de miracles et leur donnant à lire des livres spirituels. A d’autres, ils se sont fâchés et leur ont reproché leur incroyance. Ils ont souffert à l’idée que peut être dans l’Eternité ils seront séparé de leur famille et n’ont pas arrêté de la porter dans la prière. De même, réagissant devant le choix de leurs enfants d’une voie fondamentalement différente de la leur, certains parents ont ressenti cela comme un reproche, une non acceptation de leur éducation, ou peut être même un manque de respect, et, paradoxalement, un manquement au commandement du Décalogue se référant au respect dû aux parents.
Et voici, un homme s’approcha, et dit à Jésus: Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle? Il lui répondit: Pourquoi m’interroges-tu sur ce qui est bon? Un seul est le bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. Lesquels? lui dit-il. Et Jésus répondit: Tu ne tueras point; tu ne commettras point d’adultère; tu ne déroberas point; tu ne diras point de faux témoignage; honore ton père et ta mère; et: tu aimeras ton prochain comme toi-même. Le jeune homme lui dit: J’ai observé toutes ces choses; que me manque-t-il encore? (Matthieu 19, 16-20)
Quel lien peut exister entre nous et ce jeune? Celui-ci est riche, contrairement à la majorité d’entre nous. Habitué à posséder un grand nombre de choses, il veut aussi obtenir la vie éternelle et demande à Jésus ce qu’il doit faire. Il respectait les commandements…
Jésus lui dit: Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. Après avoir entendu ces paroles, le jeune homme s’en alla tout triste; car il avait de grands biens. Jésus dit à ses disciples: Je vous le dis en vérité, un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. (Matthieu 19, 21-23)
Maintenant, il lui est demandé quelque chose de beaucoup plus dur: renoncer à ce qu’il a et suivre le Christ. Mais il ne trouve pas la force de faire cela... Sur ce point, nous commençons à nous retrouver, nous aussi, en lui.
Il y a quelques années, un frère dans un monastère a attiré mon attention sur l’ordre dans lequel sont énumérés les commandements dans la conversation entre Jésus et le jeune: les quatre premiers suivent l’ordre du décalogue, mais le commandement « honore...» est à la fin, alors que dans le récit du prophète Moïse (Exode 20, 12-16) il est avant les autres. Est-ce juste une coïncidence ou cela nous apprend-il quelque chose? De plus, Jésus ne mentionne pas les commandements les plus importants, ceux parlant de Dieu ou de la vénération des idoles. Mais pourquoi? A cette époque il n’était pas courant qu’un jeune soit riche, nous pouvons donc supposer que notre jeune venait d’hériter sa richesse de ses parents. Le souci qu’il avait de l’utilisation de ces richesses faisait partie du respect qu’il avait pour ses parents. Mais cette forme de respect l’avait mené si loin, qu’il avait fait une idole de ce qu’il avait reçu, idole qui était un obstacle dans sa relation avec Dieu.
Nous... Combien de fois nous est il arrivé de donner une importance exagérée à l’héritage reçu de nos parents? Celui-ci devient une partie intégrante de ce que nous sommes habitués à considérer comme notre identité, voir même la partie à laquelle nous ne voulons renoncer à aucun prix, sans tenir compte du fait qu’elle peut empêcher le Christ de faire sa demeure dans nos âmes (Jean 14, 23).
Combien de garçons n’ont ils pas appris de leur père « à être des hommes », et maintenant sont incapables de reconnaître leurs erreurs, même en face de Dieu? Ou combien n’ont ils pas entendu leurs parents dire que « dans la maison c’est le coq qui chante », et ne peuvent maintenant maîtriser leur mépris face aux femmes? Combien de filles ont appris la coquetterie et la « féminité » de leur mère, et veulent maintenant être élégantes et remarquées même dans l’Eglise? Combien d’entre elles ne reçoivent pas comme une attaque personnelle toute remarque concernant la tenue vestimentaire? Combien d’entre nous n’ont ils pas entendu de leur parents qu’il ne faut pas faire attention à « ceux qui ne leur disent pas bonjour », et maintenant n’arrivent pas à échapper à la tendance de se considérer supérieurs aux autres? Combien ont appris de leurs parents à être corrects et respecter la morale, mais cette correction nous fait refuser la confession, car nous n’avons frappé personne, volé personne, etc... ? Tout cela fait partie de nos richesses qui deviennent un mur entre nous et le Christ, un obstacle pour nous débarrasser de nous même pour pouvoir trouver la voie vers le Royaume.
Cependant! Ne tombons pas dans le piège de rejeter la faute sur nos parents, les tenant pour les instigateurs de nos faiblesses. N’oublions pas qu’ils nous ont tout appris par désir de nous protéger, et d’aplanir notre chemin dans la vie. Ne les condamnons pas parce que leur amour et leur vision n’est pas parfaite – comme celle de tous les hommes d’ailleurs - parce qu’ils ne nous ont pas élevés parfaitement ou ne nous ont pas rendu saints. Oublions un instant l’idée que les parents doivent tout nous donner. Arrêtons de leur demander d’être « cool » ou des héros perpétuellement jeunes! Regardons-les avec attention dans des situations simples, observons les gestes apparemment banals et nous découvrirons en eux la vraie richesse...
Quand, pendant ma dernière année de lycée j’ai commencé à aller chaque semaine à la Divine Liturgie, ma mère, sur une intuition, m’a demandé si je ne voulais pas jeûner le mercredi et le vendredi. Bien sur, tout cela signifiait pour elle plus de travail, une situation délicate à chaque repas, encore une dépense dans la situation précaire des années 90. Je voyais comme elle avait mal au cœur quand elle servait les autres personnes de la maison avec du fromage ou de la viande, alors qu’elle me mettait en face de légumes, même si elle les avait cuisinés de la meilleure façon qu’elle connaissait... Il y a deux ans je suis allé dans un monastère en France avec mes parents. Un soir, alors que je parlais avec un moine en français, mon père est venu et s’est assis à côté de nous. J’ai continué la conversation, comme si je ne l’avais pas vu. Après quelques minutes, il s’est levé, nous a regardé avec un sourire gêné et est rentré dans sa chambre. Je me suis rendu compte plus tard que pendant un instant j’avais vu sur son visage l’expression qu’ont tous les enfants de ce monde quand ils se sentent de trop. Or ce sentiment... je l’avais moi même provoqué! Je me suis attristé, et j’ai eu honte de moi-même. Le lendemain il m’a rencontré avec un regard paisible, et quand nous sommes partis du monastère, il a embrassé comme un fils le moine français. C’est alors que j’ai reconnu en lui cette Noblesse du Père Céleste – dans le sens dont parle de façon si belle le père Nicolae Steinhardt – qui se retire discrètement quand il n’est pas désiré, mais qui est toujours prêt à nous accueillir avec les bras ouverts.
Je sais que tout cela peut paraître détails habituels, ou insignifiants, mais quand je me les rappelle, je désire récupérer le temps où je n’ai peut être pas su comment regarder mes parents, j’ai envie de demander « Seigneur, rend-les comme ils ont été, rend les plus jeunes que nous »1. Je désire apprendre à les honorer avec discernement.
Et je crois, d’après la promesse de Dieu (Exode 20, 12)2 que ceci pourrait être le point à partir duquel nous pourrions commencer à nous faire du bien dans le processus de guérison de nos faiblesses spirituelles. Prions Dieu qu’il nous accompagne sur ce chemin de l’apaisement, quel que soit sa difficulté apparente, car « tout est possible à Dieu » (Marc 10, 27).
Bogdan Grecu
Notes :

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