Ajouté le: 13 Novembre 2022 L'heure: 15:14

Le silence, celui de l’homme et celui de Dieu

Première partie : 
« Le ‘Maître de l’éloquence et du silence’ entre le silence de l’homme et le silence de Dieu »

par Monseigneur Silouane de Biblos

À l’occasion du sixième anniversaire de l’enlèvement du Métropolite d’Alep Paul et du Métropolite syro-jacobite Johanna Ibrahim1Mgr Silouane de Byblos (Patriarcat d’Antioche) avait écrit à cette occasion un texte qui pose la question cruciale du silence, et celui de Dieu en premier lieu, car il semble le plus difficile à l’homme.

Le silence, celui de l’homme et celui de Dieu

Voici sa Parole inspirée du verset suivant de la Genèse :

« Dieu acheva au septième jour son œuvre, qu’il avait faite : et il se reposa au septième jour de toute son œuvre, qu’il avait faite » (Genèse 2, 2)

« Le Métropolite Paul (d´Alep) dans une mission ecclésiastique »est une expression qui m’est survenue dans les premiers jours qui ont suivi le lundi 22 avril 2013 (jour où il a été enlevé), une expression qui a ouvert une fenêtre à travers laquelle j’ai essayé d’explorer le mystère de ce grand jour, un jour de l’œuvre de Dieu dans l’histoire de l’humanité.

Parvenant au seuil de la septième année de cette « mission ecclésiastique » invisible, on remarque que la stérilité et le dessèchement nous encerclent ; la stérilité de l’espérance et le dessèchement de l’inspiration. Alors, tu crois que le temps t’enlève l’espérance et que tu n’as point d’inspiration pour défendre l’œuvre de Dieu entre nous et en nous. Comment alors est-ce possible de défendre ton espérance et ta foi, et de quoi parler dans ce cas précis ? Une réponse te vient : « Le silence » ! Mais, comment alors pourrais-tu défendre avec le silence ton espérance et ta foi en ce qui concerne cette « mission ecclésiastique » ?

En cherchant la réponse satisfaisante à cette question, tu te réjouis de ce que la Bible te révèle sur l’œuvre de Dieu le Créateur, quand, à la fin de l’œuvre des six jours de la Création, Elle nous dit, avec majesté et pudeur, que « Dieu acheva au septième jour Son œuvre, qu’Il avait faite : et Il Se reposa au septième jour de toute Son œuvre, qu’Il avait faite » (Genèse 2, 2). Ce fait te fait plonger dans l’œuvre de Dieu le Créateur, alors que nous sommes au seuil de la septième année2 de ce Grand Jour, tout en y contemplant, avec révérence et perspicacité, le mystère de l’œuvre de Dieu même en nous – puisqu’Il dit : « Mon Père agit jusqu’à présent ; Moi aussi, J’agis » (Jean 5, 17)et comme cette œuvres’est manifestée d’une manière paradoxale : tant dans l’expression que dans l’absence d’expression ; tant dans la révélation que dans l’absence de révélation. C’est le secret du « silence » qui est apparu au septième jour, lorsque le Créateur Dieu S’est reposé de toute œuvre, un silence que l’écrivain ne pouvait exprimer, – et comment pouvait-il y parvenir ? En effet, depuis que l’expression « Dieu vit que cela était bon » (Genèse 1, 4 ; 10 ; 12 ; 18 ; 21 ; 25) nous accompagnait durant les premiers jours de la Création, et même l’expression « cela était très bon » (Genèse 1, 31) à la clôture de Celle-ci, cependant le « silence » sacré de Dieu se fait présent au septième jour comme un sceau béni apposé sur Ses paroles des jours précédents.

Cette réalité biblique nous amène à la dynamique de la Bible où le « silence » de Dieu affronte l’homme qui marche dans les méandres de la vie, pour l’abreuver d’espérance, une espérance démesurée. La difficulté de l’homme réside dans son manque de tolérance envers ce silence, surtout si ce silence se prolonge à ses yeux, et s’il n’est pas suffisamment rempli de l’Esprit Saint. Dieu soit loué que Son silence n’est pas stérile. De même, celui qui est rempli de l’Esprit, son silence n’est pas stérile non plus. Il est clair que la source de ce silence est une, dont la Sainte Écriture a parlé au début de la Création, quand Elle révèle la présence du « Maître du silence », si c’est permis de s’exprimer ainsi, je veux dire le Saint-Esprit : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux » (Genèse 1, 1-2). Et nous nous sommes rendu compte qu’Il est aussi le « Maître de l’éloquence », car Il est Celui qui inspire et qui donne la parole, comme nous l’a expliqué le Seigneur dans des circonstances semblables à celles dont nous parlons : « Quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous inquiétez pas d’avance de ce que vous aurez à dire, mais dites ce qui vous sera donné à l’heure même ; car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint » (Marc 13, 11).

Est-il possible que tu sois fâché et dégoûté du silence, le silence de l’homme stérile, un silence que nous sommes habitués à décrire comme un « silence sépulcral », un silence que ses créateurs ont su maîtriser, lorsque nous nous référons à ce Grand Jour ? Ou est-il possible que tu te réjouisses du silence de Dieu, un silence qui s’avère être très éloquent, un silence qui est le « langage du siècle à venir » selon notre Saint Éphrem le Syriaque, un langage qui vient vers toi du siècle à venir, de la part de Celui qui est « le Maître du silence » Lui-même, survolant toute la Création depuis son aube, alimentant son existence et lui donnant la faculté de parler, d’écouter et de comprendre Son travail dans cette Création jusqu’à présent ?

En fait, au seuil de ce « septième jour », ou plutôt de la septième année, tu dois te tenir avec vénération devant l’œuvre de Dieu le Créateur pendant ces six années écoulées, et regarder la manifestation de Son œuvre, dans le repos du Seigneur de toute œuvre, dans un silence remarquable qui ne peut être déchiffré par une quelconque parole de notre part, mais plutôt par un silence qui parle dans les cœurs de ceux qui acceptent le « Maître de l’éloquence et du silence » en eux, dans un acte de prière, de foi ou de service ; dans une situation de vie ou de mort ; dans un état de souffrance ou de libération ; dans une attente désespérée ou d’une demande rapidement exaucée ; dans une absence cruellement ressentie mais une présence plus forte et plus éloquente que l’absence même.

La difficulté du septième jour est le « silence » qui l’entoure et la longueur de la durée qui l’accompagne. Dans ce cas, nous ne pouvons faire mieux que de compter sur le « Maître de l’éloquence et du silence » pour nous guider dans notre passage entre le silence de l’homme et ce silence de Dieu concernant cette « mission ecclésiastique » invisible aux yeux des hommes, mais vivante dans l’Esprit de Dieu et Sa Providence pour nous. Je remercie le Seigneur de m’avoir permis d’écrire ces lignes, que j’ai écrites « d’ici », de « près » (pour certains), auparavant je les écrivais de « là-bas », de « loin » (pour d’autres), tout en priant le Seigneur de nous affermir tous ensemble dans l’œuvre de l´Esprit qui nous unit dans l’adversité et l’épreuve pour qu’Il soit glorifié en nous, et que, par la suite, Celui qui est devenu le « Maître de l’éloquence et du silence » soit présent parmi nous. »

Silence des hommes et silence de Dieu

Le texte qui précède est à lire et à relire. Il est au premier abord surprenant, énigmatique. La procession de la pensée de l’auteur n’est pas évidente car elle est essentiellement apophatique du fait du domaine illimité dont elle traite. Elle suit une spirale qu’il convient de parcourir de manière répétée dans le sens ascendant et descendant pour en découvrir l’aboutissement grandiose et original : une foi illimitée en l’Œuvre de Dieu qui se poursuit au travers de tout évènement, même le plus tragique, en le replaçant à la fin de la Création du monde, donc au septième jour, celui que nous vivons maintenant dans une vision eschatologique. Une pensée toute orientale, enracinée dans celle des Pères de l’Ancien Testament qui commençaient leurs rencontres de nomades par un silence prolongé, avant de se parler. Pourquoi ? Pour que leur Parole naisse de leur cœur profond3, et partant toujours de ce centre, celui où est caché notre Vie : Dieu.

Le silence.

C’est de nos jours, ‘une chose trop oubliée’ comme dirait le petit Prince de St-Exupéry. Notre époque est celle du bruit à tous les niveaux. Bruit de fond qui s’impose et domine partout, même jusque dans les salles d’attente de médecins voire pendant leur consultation. Cette agression permanente témoigne du néant de l’homme qui ne peut supporter d’être en face de son vide intérieur, celui du ‘silence stérile’ mentionné dans le texte ci-dessus.

 L’homme moderne a peur-de ce silence qui est celui du néant, de l’absence de l’Esprit-Saint. Il a ainsi peur d’affronter la vérité double du silence que Mgr Silouane de Byblos nous révèle ici dans un acte de foi étonnant – choquant au sens premier du terme – car il dépasse les apparences de la réalité. Il les ‘traverse’ pour en découvrir le sens caché qui appartient au destin providentiel. (Saint- Sophrony)4

Au seuil de cette septième année après l’enlèvement des deux métropolites mentionnés, Mgr Silouane de Byblos, lui, se souvient face au silence de l’oubli – celui des hommes et même au sein de l’Église. L’originalité de sa réflexion à ce sujet porte très loin, très haut, car jusque dans les sphères du Très-Haut, si le lecteur se donne la peine de le suivre dans l’ascension de son cheminement, et de s’arrêter au silence créateur derrière et entre les mots. Il en réfère à Celui qui tient tout dans Ses mains et qui donne mais permet aussi – les apparences de la réalité et l’indifférence, l’oubli des hommes – les enlèvements – les guerres et autres évènements incompréhensibles à ceux qui croient en leur Créateur : ce Dieu d’Amour mais qui toujours, a Son dessein pour le salut des hommes, en leur donnant le choix de revenir à Lui ou non.

On pourrait désespérer de ces deux disparitions. Personne ne sait plus rien de ces deux évêques. Torturés, morts ou séquestrés ? Mgr Silouane de Byblos en réfère au « Maître du silence ». Le Créateur tient tout dans Ses mains, Il donne le bon mais permet aussi le mauvais dans le mystère de Ses jugements, ce qui entraîne le Juste Job à bénir5 aussi pour tout le mal qui lui échoit.

Comment ne pas penser à toutes les victimes actuelles – celles qui subissent aussi un ‘enlèvement’ mais de notre part à tous – si nous nous emmurons dans nos préoccupations et nos épreuves personnelles en oubliant de relier notre propre croix à la leur ? Notre impuissance pourra se transformer en un silence rempli de l’Esprit-Saint par la prière de l’espoir contre tout espoir. Nous ne serons ainsi plus absents de la souffrance de notre monde.

Car Mgr Silouane de Byblos dépose cette ‘absence cruellement ressentie’ de ses deux amis Hiérarques, pour vivre ‘une présence plus forte et plus éloquente que l’absence même’. Dans tous nos états, « le Maître de l’éloquence et du silence » est la référence, Celui qui poursuit Son œuvre en nous. C’est tantôt la Croix tantôt cette victoire de la Résurrection que nous chantons, répétons tout le temps pascal, non pour nous en persuader mais pour nous en pénétrer et peu à peu la vivre en la faisant adhérer à tout ce qui nous arrive. Et c’est au cœur de l’enfer qu’elle y prend naissance… « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? » Le Fils de l’homme a vécu cette question du silence de Dieu, suspendu à la Croix. C’est l’acte de foi par excellence qui est synergique de l’œuvre de Dieu en nous. Une ascèse exigeante et si proche de l’absurde aux yeux humains…qu’il est difficile de vivre l’enfer et pourtant, de ne pas désespérer c’est-à-dire de ne jamais lâcher la main du Christ ! Encore convient-il d’avoir une forte relation avec Lui, de vivre avec Lui. Nous voyons que Mgr Silouane de Byblos est digne de la Parole de son saint et immense Patron, Silouane de l’Athos.

Pour terminer, une remarque importante : dans notre quotidien aussi le silence – mur de notre péché – frappe de plus en plus les relations, là où devrait vivre ne serait-ce qu’un échange si ce n’est pas encore l’amour. On multiplie les contacts mais où est le dialogue, constamment court-circuité par la virtualité ? Même parmi les Chrétiens, de plus en plus la réaction normale – écho de réponse à l’autre – fait place à un genre de surdité à cause même de la multiplicité des médias – une forme de schizophrénie – les Pères l’évoquent. Quand est-il possible de rencontrer le regard d’autrui sans cesse penché sur son portable, les écouteurs sur les oreilles, dans la rue, partout, comme dans une frénésie destinée à combler ‘le silence stérile’ ? Le Créateur, Trinité-Amour, a désiré l’homme en relation pour qu’il connaisse la communion de Sa vie. Comment supporter la douleur du silence du prochain ? La sienne et…la nôtre ? Sinon la déposer au pied de Celui qui ‘remplit tout’…et accepter Son silence à Lui. Hardiesse de la foi, appel au Saint-Esprit.

Le silence-absence dans les rapports humains actuels pousse celui qui a soif de la vraie relation vers le « Maître du silence et de l’éloquence ». C’est la promesse de ce paradoxe.

Anne Monney

Seconde partie:
Pourquoi les miracles n’arrivent-ils pas à chacun ?

 

Métropolite Nektarios (Antonopoulos)

Le Seigneur se tait souvent par amour. Mais cette question se pose : pourquoi les miracles n’arrivent-ils pas à chacun ? Combien de personnes malades et leurs proches intercèdent auprès de Dieu et de Ses saints avec foi en leur guérison !

Il ne peut y avoir une réponse déterminée à cette question. Les voies de Dieu sont insondables.

« Qui a connu la pensée du Seigneur ? » (I Co. II, 16) demande le Saint Apôtre Paul.

Le Seigneur seul peut donner une réponse à cette question. Il est très difficile d’expliquer la Divine Providence, la volonté et le silence de Dieu. Nous ne pouvons dire « la foi de cette personne est plus forte que celle de cette autre » ou « le Seigneur aime plus cette personne que celle-là ». Comme le Tout-Puissant Lui-même le dit au prophète Isaïe : « Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant Mes voies sont élevées au-dessus de vos voies » (Isaïe LV, 9).

Naturellement, ce qui suit doit être précisé ici. Le Seigneur est souvent silencieux par amour pour les gens. Dieu permet qu’une personne passe par de sévères tentations pour son salut. Dans Son omniscience, le Seigneur voit parfaitement que la tentation, la maladie, ou la souffrance conduira la personne vers le salut.

L’Apôtre Paul, qui lui-même guérissait les malades et accomplissait des miracles, souffrait d’une sérieuse maladie chronique, une écharde dans la chair (II Co. XII, 7). Il pria le Seigneur de le guérir à trois reprises, mais le Seigneur ne lui donna pas ce qu’il demandait. Sa réponse fut celle-ci : « Ma grâce te suffit, car Ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (II Co. XII, 9).

Ce qui est « Mon don est suffisant pour toi » parce que Sa puissance est manifestée dans notre faiblesse.

Beaucoup de Saints qui ont accompli des miracles pour les gens ont souffert eux-mêmes de diverses maladies et autres tentations. Ils n’ont pas demandé à Dieu de les guérir, mais de leur donner la patience. Nos Saints modernes, les Anciens Porphyrios et Païssios, en étaient arrivés au point de demander à Dieu de leur envoyer un cancer. Et, tout en souffrant de cette maladie, les deux se réjouissaient et glorifiaient le Seigneur. Saint Païssios avait l’habitude de dire :

« Dans la maladie, j’ai appris des choses que beaucoup d’années de labeur ascétique n’ont pu me donner. »

Néanmoins, ceci ne signifie pas que nous ne devrions pas chercher l’intervention divine ! Sinon, nous rejetons Son commandement : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira « (Matt. VII, 7), et la question du don et de la grâce qu’Il a donnée à Ses Saints : « Celui qui croit en Moi fera aussi les œuvres que Je fais ; et il en fera de plus grandes » (Jn. XIV, 12).

Ce qui nous regarde est la prière et la contrition du cœur. En d’autres mots, laissons Dieu entrer dans nos cœurs et nos vies. Parce que sans notre consentement volontaire, Il ne peut y entrer. Il attend toujours humblement et respecte notre personnalité. Le Seigneur frappe à la porte de nos cœurs mais n’y entre pas de force.

Nous devons Lui répondre. Et nous devrions Lui partager nos demandes, en ne le faisant pas comme des enfants malappris, mais simplement et humblement. Quand nous demandons quelque chose, nous devrions toujours être prêts à accomplir Sa volonté et ne pas Le forcer.

« Cependant, non pas ce que Je veux mais ce que Tu veux… que Ta volonté soif faite » (Matt. XXVI, 39, 42)

(Orthodox Christianity - Trad. de l’Américain, Anne Monney)

Notes :

1. À ce jour, près de dix années après, il semble que leur sort soit toujours inconnu.
2. Rappel : cette réflexion est écrite au seuil de la 7e année de l’enlèvement des deux Hiérarques.
3. « L’Homme caché du cœur », Archimandrite Zacharias, Éd. Apostolia, 2019.
4. À ne pas confondre avec le fatum ou destin – la fatalité n’existe pas pour celui qui a remis sa vie au Dieu trinitaire – c’est l’homme qui se détermine lui-même par son libre choix – mais en accordant sa volonté à celle de la Providence divine. Par la prière, ce qui apparait comme fatal peut changer du tout au tout.
5. Job II, 10.

Le silence, celui de l’homme et celui de Dieu

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