Ajouté le: 12 Juin 2022 L'heure: 15:14

L’Ascension du Seigneur

L’Ascension au ciel du Christ Sauveur et Son siège à la droite du Père est l’un des événements majeurs de l’histoire de notre salut. Elle représente la fin de la présence physique et de l’activité du Christ sur terre, et en même temps le début de la proclamation apostolique et de l’élévation de la nature humaine dans la gloire du Père. La place centrale de l’Ascension dans notre vie liturgique est également confirmée par l’importance accordée par l’Église Orthodoxe à la fête de l’Ascension, qui est comptée parmi les fêtes royales. De même, la Tradition de l’Église confirme le lien indivisible de cet événement avec la Résurrection et la Descente du Saint Esprit, la fête de l’Ascension étant placée entre les deux.

Dans les lignes qui suivent je vais analyser les derniers versets du Psaume 23 (7-10), qui est devenu l’une des sources vétérotestamentaires, même si moins connue, de l’office de l’Ascension du Seigneur. Après une brève analyse et mise en contexte du texte scripturaire1, je présenterai sa réception dans la tradition patristique et son développement dans la tradition liturgique, y compris dans l’hymnographie orthodoxe. Pour finir, je répondrai à la question de savoir quel est l’écho du Psaume 23 dans la compréhension et l’expérience de l’Ascension du Seigneur pour le chrétien contemporain.

Le Psaume 23 (24 dans la Bible hébraïque) peut être structuré en trois parties. Les deux premiers versets constituent un hymne adressé au Dieu Créateur (i), les quatre suivants présentent sous forme de questions et de réponses les conditions de l’accès à la Montagne du Seigneur (ii) ou dans le Saint Sanctuaire, où Dieu vit (les mains innocentes – l’innocence, le cœur pur – la purification du cœur, l’âme ouverte [dépourvue de vanité], la foi). Le respect de la loi (Torah) et l’accomplissement du culte sont ainsi les « portes » de l’entrée dans la maison de Dieu. La partie finale du Psaume 23 (v. 7-10) représente un dialogue répétitif prononcé dans les cieux sur le Roi de gloire :

« (7) Élevez, puissances / οἱ ἄρχοντες, vos portes, et élevez vos portes éternelles et le Roi de Gloire / ὁ βασιλεὺς τῆς δόξης fera son entrée. (8) Qui est ce Roi de Gloire ? Le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant au combat. (9) Élevez, puissances, vos portes et élevez vos portes éternelles et le Roi de Gloire fera son entrée. (10) Qui est ce Roi de Gloire ? Le Seigneur des puissances/ Κύριος τῶν δυνάμεων, C’est Lui le Roi de gloire. »

L’entrée conditionnée du pèlerin dans le saint lieu de Dieu est ainsi suivie par la permission d’entrer du Roi de gloire. Le contexte historique judaïque du Psaume 23 est difficile à définir et dépasse de beaucoup les limites de cet article. Retenons tout de même la référence au retour du peuple d’Israël de l’exil babylonien, mais aussi, plus tard, la procession d’entrée dans le temple de Jérusalem.2

Dans la tradition chrétienne, l’exégèse patristique typologique met en lumière l’aspect messianique des Psaumes. Dans une lecture christologique3, les mots « Roi de Gloire » et « Seigneur des Puissances » du Psaume 23 renvoient à Jésus-Christ Ressuscité qui monte corporellement au ciel. « Les puissances » sont identifiées avec les anges qui gardent les portes du Royaume des cieux. Dans ce contexte, Saint Denis l’Aréopagite affirme, dans La hiérarchie angélique : « Car certains anges apprennent par la sainte initiation des [anges] plus hauts que Le Seigneur des Puissances et le Roi de Gloire (Ps. 23, 10) s’est élevé au ciel dans sa chair humaine [...]. « Car c’est moi, dit-Il, qui enseigne la justice et le jugement du salut » (Is. 63, 1) [...]. Car ne demandent-ils [les êtres célestes] pas : « Pourquoi tes vêtements sont rouges ? » (Is. 63, 1). D’abord, ils doutent, en montrant ainsi qu’ils sont sur la voie du salut et qu’ils souhaitent connaître l’œuvre divine [...] »4. L’utilisation de ces références bibliques en lien avec l’événement de l’Ascension du Seigneur situe Saint Denis dans la tradition exégétique patristique évoquée plus haut. Isaïe 63, 1 exprime l’étonnement et la confusion des anges qui ne reconnaissent pas le Sauveur Incarné, « les vêtements rouges » évoquant la Passion. L’aspect mystérieux de l’Ascension est souligné par le fait que les messagers parfaits du Sauveur (les anges) ne connaissent pas le miracle de l’Ascension et du siège à la droite du Père du Christ Incarné, et par Lui, de la nature humaine.

Le Psaume 23 est souvent utilisé dans le culte divin orthodoxe pour exprimer la vérité de foi de la Résurrection et de l’Ascension5. Plus encore, dans certaines Églises orthodoxes locales, tout comme dans certaines régions de la Roumanie, il a été introduit dans le culte pascal sous une forme reprise au culte de consécration d’une église. Dans la première partie de l’office de la Résurrection, après la lecture de l’Évangile de la Résurrection à l’extérieur de l’église, avant de rentrer, a lieu ainsi le moment solennel lorsque le prêtre frappe trois fois avec la Sainte Croix dans les portes fermées de l’église, en prononçant le dialogue de la fin du Psaume 23 (v. 7-10). Après la réponse concise « le Seigneur des puissances, c’est Lui le Roi de Gloire » les portes s’ouvrent et les fidèles entrent dans l’église remplie de lumière. Cette entrée signifie « la victoire du Christ sur la mort et sur l’enfer, tout comme le passage et l’élévation de Son humanité à la vie céleste éternelle »6. Dans le même sens, l’hymnographie de l’Ascension explique le Psaume 23, 7-10 comme entrée du corps humain du Christ Ressuscité dans le Royaume des cieux : « Pendant que les disciples Te regardaient, Tu es monté, ô Christ, auprès du Père, siégeant avec Lui. Les anges Te devançaient en criant : élevez, élevez les portes ! Car le Roi S’est élevé à la gloire qui est la source de la lumière. »7.

Pour le chrétien contemporain, le mystère de l’Ascension est le mystère du passage et de l’élévation de Sa nature humaine au ciel, et par Jésus-Christ de chacun d’entre nous. La Résurrection et l’Ascension corporelle du Christ dépassent la voie de retour à une vie terrestre, étant la voie du passage ou de la montée spirituelle à la vie céleste, sainte et immortelle. Notre montée spirituelle se réalise en suivant l’exemple parfait du Sauveur, et par l’œuvre du Saint-Esprit, qui sanctifie, purifie et illumine notre vie intérieure. Suivre le Christ signifie être humble, crucifier ses péchés et avoir un amour sacrificiel envers Dieu et le prochain. L’œuvre de l’Esprit signifie le recevoir en ouvrant les portes de nos cœurs, mais aussi la prière, en élevant nos fronts vers le haut lieu du Royaume. Le Père Dumitru Stăniloae nous assure que le Père et le Fils viennent de Leur trône de Gloire, par le Saint Esprit, dans notre intimité, en nous mettant en lien directement avec la source infinie de l’existence, sans que l’existence divine reste indiscernable de nous. La condition de la présence de Dieu en nous est l’effort de l’élévation de l’homme, en renonçant à ses passions, vers la ressemblance de la sainteté du corps du Christ : « Le résultat de cette œuvre du Christ dans les cœurs, par le Saint Esprit, c’est l’Église ; ou porte fruit en tant qu’Église. »8. L’œuvre du Christ dans les cœurs et dans l’Église sont inséparables.

Prêtre Florin Bucă, Centre Dumitru Stăniloae, Paris

Notes :


1. ASSEFA Daniel, « Le psaume 24 (23 LXX) à la lumière de l’exil babylonien dans le rite éthiopien », Histoire, monde et cultures religieuses, 2012/4 (n° 24), pp. 51-64.
2. J. Daniélou, Bible et liturgie. La théologie biblique des Sacrements et des Fêtes d’après les Pères de l’Église, Cerf, « Lex Orandi », n°11, 1951, p. 426. L’auteur mentionne l’aspect prophétique et eschatologique du culte judaïque ; le Temple de Jérusalem nous renvoie ainsi vers le Temple de la Nouvelle Jérusalem (céleste).
3. Voir pour plus de détails : J. Daniélou, Bible et liturgie, pp. 407-428 ; « Les anges et leur mission d’après les Pères de l’Église », Éditions de Chevetogne, Irénikon, n°5, 1951, pp. 37-61, et Théologie du judéo-christianisme, pp. 263-273.
4. Saint Denis l’Aréopagite, De la hiérarchie angélique,VII, §3, 209AC, (trad. Pr. D. Stăniloae), p. 25. Dans le même sens va l’interprétation du Ps. 23, 10 de Saint Justin le Martyr et le Philosophe (Dialogue avec Tryphon, 26), Origène (Com. In Jo VI, 56), Saint Grégoire de Nazianze (Or. 45, 25) et Saint Athanase d’Alexandrie (Sur l’Incarnation du Verbe 25, 4-6, SC 199), avec le Seigneur des Puissances qui représente le Christ Ressuscité et Monté au ciel.
5. Il est utilisé aussi dans l’office de funérailles des prêtres et des diacres comme base et espérance de notre Résurrection, dans les prières avant la Sainte Communion, dans l’office de consécration  d’une église, tout comme dans le cadre de l’office de la Résurrection ; mais il est souvent cité explicitement et implicitement dans l’hymnographie de l’office de l’Ascension.
6. Patriarche Daniel, „Sfintele Paști – icoana vieții veșnice. Tâlcuirea Slujbei Învierii [La Sainte Pâque, – icône de la vie éternelle. Explication de l’Office de la Résurrection]”, dans Slujba Învierii [L’Office de la Résurrection], EIBMO, Bucarest, 2010, p. XII.
7. L’Office de l’Ascension du Seigneur, Matines, Polyéléos, dans Pentecostaire, EIBMO, Bucarest, 2012, p. 265. De même, 1er Stichère (Grandes Vêpres), Hymnes III, IV, IX (Canon de l’Ascension), tout comme le second Stichère (Laudes de l’Ascension) expliquent le Ps. 23 comme une référence à l’Ascension corporelle du Sauveur Jésus-Christ et au siège dans la gloire du Père.
8. D. Stăniloae, Teologia Dogmatică Ortodoxă [Théologie Dogmatique Orthodoxe], vol. II, EIBMBOR, Bucarest, 1978, p. 192.

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