Ajouté le: 16 Mars 2022 L'heure: 15:14

Le bienfait des épreuves

L’ascèse est la mère de la sanctification. De la sanctification naît la première sensation spirituelle de la saveur des mystères de Dieu. Et celle-ci est appelée le premier degré de la connaissance (epignôsis) spirituelle. Que nul ne s’illusionne et ne s’imagine pouvoir se procurer des visions ; en effet, une âme souillée ne peut pas s’élever jusqu’au Royaume de la pureté, ni se joindre aux saints1. Fais briller la chasteté de ton âme par les larmes, le jeûne et l’hèsychiadans la solitude complète.

Une petite tribulation endurée pour Dieu vaut mieux qu’une grande œuvre accomplie sans difficulté, car l’affliction volontaire prouve la foi et manifeste l’amour. En revanche, la recherche du repos naît d’un assoupissement de la conscience. C’est pourquoi les saints ont fait leurs preuves dans les tribulations subies pour l’amour du Christ, et non dans le bien-être. C’est pourquoi aussi l’œuvre accomplie sans peiner est la justice des mondains, qui font la miséricorde avec des biens extérieurs à eux-mêmes, sans aucun profit intérieur. Mais toi, vaillant lutteur, expérimente en toi-même les souffrances du Christ, afin d’être jugé digne de goûter à sa gloire. Car si nous souffrons avec lui, nous serons glorifiés avec lui2. L’Intellect ne sera pas glorifié avec Jésus, si le corps ne souffre pas avec lui. Ainsi donc, celui qui méprise la gloire humaine sera jugé digne de la gloire de Dieu, et son corps sera glorifié avec son âme. Car la gloire du corps, c’est d’obéir à Dieu en gardant la chasteté ; et la gloire de l’Intellect, c’est la contemplation véritable de Dieu. La véritable obéissance est double, elle consiste dans les actes, et dans le [support] des outrages. Lorsque le corps souffre, le cœur souffre lui aussi avec lui. Si tu ne connais pas Dieu, il n’est pas possible que son amour agisse en toi, et il est impossible d’aimer Dieu, si on ne le voit pas. La vision de Dieu vient de ce qu’on le connaît ; en effet, la contemplation de Dieu ne précède pas la connaissance de Dieu.

Prière.– Rends-moi digne, Seigneur, de te connaître et de t’aimer, mais non point de cette connaissance que l’on acquiert par l’étude et qui disperse l’Intellect ; rends-moi digne de cette connaissance dans laquelle l’Intellect, en te contemplant, glorifie ta nature, ravi dans cette contemplation qui lui enlève la sensation du monde. Rends-moi digne d’être élevé au-dessus de cette vision qui dépend de la volonté et engendre les imaginations, et de te voir de cette vision qui est la seconde crucifixion3, la crucifixion de l’Intellect, par laquelle une contemplation incessante, supérieure à la nature, nous libère des pensées en faisant cesser leurs opérations. Augmente en moi mon amour (agapè) pour toi, afin que, attiré par cet amour passionné (erôs), je sorte de ce monde. Donne-moi de comprendre ton humilité, cette humilité en laquelle tu as vécu ici-bas, dans cette demeure composée de membres semblables aux nôtres, par la médiation de la Vierge sainte, afin que, gardant un souvenir continuel et indéfectible de tout cela, j’accepte avec délices l’humilité de ma propre nature.

Il y a deux manières de monter sur la croix ; la première est la crucifixion du corps, et la seconde, la montée vers la contemplation. La première est l’œuvre de la volonté libre, la seconde est celle de l’action de l’Esprit4.

L’Intellect ne peut se soumettre, si le corps ne lui est pas soumis. Le règne de l’Intellect est la crucifixion du corps. Et l’Intellect ne peut se soumettre à Dieu si le libre-arbitre n’est pas soumis à la raison.

Il est difficile de transmettre des choses élevées à celui qui est encore un débutant et a l’âge d’un nourrisson : « Malheur à toi, cité dont le roi est un enfant5 ! ».

Celui qui se soumet à Dieu n’est pas loin de se soumettre l’univers. À celui qui se connaît lui-même sera donnée la connaissance de toutes choses ; en effet, la connaissance de soi-même est la plénitude de la connaissance de toutes choses ; et par la soumission de ton âme, toutes choses te seront soumises. Lorsque l’humilité règnera dans ta manière d’être, ton âme te sera soumise, et avec elle toutes choses, car il naîtra dans ton cœur une paix qui viendra de Dieu. À l’inverse, sans l’humilité, tu seras constamment persécuté non seulement par les passions, mais aussi par les évènements. En vérité, Seigneur, si nous ne nous humilions pas nous-mêmes, tu ne cesseras pas de nous humilier. La vraie humilité est le fruit de la connaissance, et la vraie connaissance est engendrée par les épreuves.

Saint Isaac le Syrien, Discours ascétiques,
R.P. Placide Deseille, Monastère Saint Antoine le Grand et Monastère de Solan, 2006, 2011

Notes :

1. Dans la traduction grecque de l’œuvre d’Isaac, le terme de « vertu » a un sens plus large que celui qu’on lui donne habituellement ; les « modes des vertus » signifie approximativement « les aspects de la vie spirituelle ».
2. Le grec a mis « aux esprits des saints ».
3. Cf. Rm. 17, 8.
4. Sur les deux crucifixions, voir le paragraphe suivant et, supra, 2, 19.
5. Tant que l’homme en est au stade de la praxis, tout semble dépendre de son indispensable effort volontaire, car l’action de la grâce divine demeure secrète ; au stade de la theôria, l’âme, parfaitement purifiée des passions (apathéia) est comme dépouillée de son agir propre et entièrement menée par l’Esprit, accédant ainsi à une sorte d’état passif.

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