Ajouté le: 15 Octobre 2021 L'heure: 15:14

Les hôpitaux à ciel ouvert de nos villes

Blessés que nous sommes par les innombrables traits d’une multitude de péchés, comment pouvons-nous espérer nous relever et recevoir les remèdes salutaires, aptes à nous procurer une prompte guérison ? Seule l’Eglise, au milieu du monde, a reçu en dépôt les remèdes et les soins appropriés à notre état de grands blessés de la vie. Seule l’Eglise, par ses sacrements, est maîtresse de la thérapeutique adaptée à nos multiples maux. Elle nous en instruit par la parole de l’Evangile, de l’Ecriture sainte et par l’enseignement des Pères.

Et elle nous en guérit par la vertu sanctifiante des vivifiants mystères sacramentels. Son art qui soigne aussi bien les maux du corps que ceux de l’âme, ne lui vient pas de la terre, mais du ciel, du seul Médecin de nos âmes et de nos corps, Notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus-Christ. Elle accueille dans ses « unités de soins intensifs » que sont les monastères, ceux qui, désespérant de la gravité de leurs maux, accourent dans leurs murs, persuadés que le tumulte, l’agitation, les nombreuses sollicitations du monde – qui sont une perpétuelle source de dispersion, d’inquiétude, d’angoisse et de tristesse – ne peuvent leur assurer aucune certitude de recouvrer un jour la santé, la quiétude de l’esprit, la pacification de l’âme, mais les entraînent plutôt, vers une ruine irrémédiable. « Le monde, écrit saint Isaac le Syrien, est une prostituée qui attire ceux qui la regardent par l’attrait de sa beauté, voulant qu’ils la désirent. Celui qui s’est laissé prendre par le désir du monde et enlacé par lui, ne peut plus échapper de ses mains avant d’avoir quitté cette vie. C’est seulement quand le monde le dépouille de tout et le met à la porte de sa maison, au jour de sa mort, que l’homme découvre qu’il est un menteur et un imposteur. Mais tant qu’il est prisonnier des ténèbres de ce monde, même s’il s’efforce d’en sortir, il ne peut pas voir ses filets. Ainsi le monde tient en son pouvoir non seulement ses adeptes, ses enfants, ceux qui lui sont attachés, mais aussi les ascètes, ceux qui ont rejeté toute possession, ceux qui ont brisé ses liens, ceux qui l’ont dominé une fois. Voyez, il se met à les pourchasser de toutes manières pour [les asservir à] ses œuvres, il les écrase, il les met sous ses pieds » (Isaac le Syrien, Discours spirituels, 85, 8-10). Notre Dieu et Seigneur du ciel et de la terre, riche en miséricorde, qui pourvoit aux besoins de toutes ses créatures, « qui ouvre la main et rassasie de ses bienfaits tout ce qui a vie » (Ps. 103, 28) et qui, par ses divines libéralités, supplée à notre faiblesse, n’a pourtant pas privé le monde de ses grâces ni de ses divines sollicitudes. « Car là où abonde le péché – et tel est l’état du monde, Dieu fait surabonder ses grâces. » (cf. Rm 5, 20).

Dans son indicible compassion et son amour de l’homme, le Seigneur dispense à toutes ses créatures, aussi bien aux justes qu’aux injustes, aux bons aussi bien qu’aux méchants, les multiples ressources de ses bienfaits, selon « l’extraordinaire richesse de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ-Jésus » (Ep 2, 7). Ainsi a-t-il disposé dans le monde, des centres innombrables de soins pour le relèvement et la pleine guérison des grands malades : les blessés de la vie, rongés par la gangrène des maux multiples que le monde inflige à ceux qu’il attire à lui, désespérant de recouvrer un jour la santé. Car le monde n’épargne en aucun homme, ni l’âme, ni le corps. Etendant ses ravages à l’être entier, il nous assiège, de jour et de nuit, flétrit en nous toute marque de la noblesse de notre nature, nous soumet avant l’âge, à une affligeante flétrissure et décrépitude de l’âme, nous tenaille par des souffrances continuelles. D’abord fauchés en pleine course par les traits des passions multiples que nous inflige la morsure de ses traits enflammés, il nous soumet ensuite à l’esclavage d’une multitude de passions.

Fort heureusement, le monde dispose, selon la richesse, la bonté, les multiples ressources de la philanthropie divine, selon l’insondable abîme de son amour et de sa condescendance pour notre faiblesse, dhôpitaux à ciel ouvert où exercent d’éminents médecins. Comme dans les tourmentes des guerres et des fièvres endémiques, les spécialistes de ces hôpitaux consommés dans l’art de réanimer les corps éteints, les âmes captives dans les liens des passions du monde, asphyxiées par une raréfaction de l’air salutaire des hauteurs de la charité, sont à pied d’œuvre. Ces hôpitaux, au cœur de nos villes, ne sont point retranchés derrière des murs, des barricades ou des clôtures. Nul besoin de rendez-vous. Bien plus, leur mobilité même leur permet d’aller à la rencontre de ceux qui, perclus de multiples maux, ont besoin de leurs soins. Avec quelques instruments, pouvons-nous nous demander, ces éminents médecins viennent-ils à bout de tant de maux et de tant d’affections ? Avec, tout simplement, les mains de l’indigence et de la pauvreté qu’ils tendent à notre sollicitude. Ces mains qui mendient les miettes de notre générosité et de notre charité ! C’est par ces mains que nous est accordée, lorsque nous ne les renvoyons pas à vide, la remise d’une multitude de péchés. C’est par elles que notre cœur est libéré de tout ce qui obstruait ses canaux et que sont assainies les eaux stagnantes de nos désirs hors de raison, et que ne justifie aucune nécessité. C’est par ces mains qui sollicitent notre prévenance, notre attention et notre charité, que les puits sans eaux de notre indifférence et de notre insensibilité peuvent à nouveau regorger d’une onde pure. Ces médecins spirituels préviennent même l’aggravation de l’état de ceux pour qui leurs secours s’avèrent salutaires et de grande nécessité, en allant d’eux-mêmes au devant d’eux et à leur rencontre.

 L’Apôtre et Evangéliste Jean identifiait les désirs qui font la guerre à notre âme, et nous ferment la porte des béatitudes aux opposés contraires des vertus qu’il désigne par les trois genres d’affections à la racine de tous nos maux : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse » (Jn 2, 16).

Nous pourrions cependant, être tentés, dans l’état d’insensibilité où nous sommes, de répondre que nous ne souffrons d’aucune de ces affections, ni d’aucune des maladies énumérées plus haut et nous persuader que nous n’avons nullement besoin de médecin. Le diagnostic le plus sûr de l’état d’un malade ne saurait venir du malade lui-même. Aussi, avons-nous coutume de consulter lorsque notre santé vient à défaillir, des avis autorisés pour une juste appréciation de notre état, et pour recevoir les recommandations les mieux indiquées. Tous les maux qui se sont attachés à la nature humaine depuis le bannissement du premier homme de la vie paradisiaque et de la béatitude éternelle qui lui était promise, tous les états de souffrance de l’âme et du corps, consécutifs à la chute d’Adam, et par lesquels les flots de corruption se sont déversés dans notre nature, devenue serve du péché et de la mort, n’ont épargné aucun homme. « Tous, ils ont dévié, tous ensemble devenus inutiles, il n’en est aucun qui agisse avec bonté, il n’en est pas même un seul » (Ps 52, 4). C’est un tel état de déchéance dont pour persuade l’Evangile et toute l’Ecriture Sainte. Et saint Jean Chrysostome nous fait cette confidence : « Tant que nous vivons, nous sommes continuellement malades »1. Le Seigneur éclairant, par sa sagesse, les esprits des prophètes et des justes de l’Ancien Testament nous délivra par leurs bouches les diagnostics édifiants des maux qui grèvent notre nature et nous offrit, par leur parole, les remèdes appropriés à notre maladie. Le Seigneur recommanda au prophète Isaïe de les « crier à pleine gorge, de ne pas se retenir pour les proclamer, en élevant la voix comme le cor » ? (cf. Is. 58, 1) : « Partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi la pauvre sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair. Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire du Seigneur te suivra. Alors tu crieras et le Seigneur répondra, tu appelleras, il dira : Me voici ! (cf. Is 58, 7-9).

Au temps fixé, Notre-Seigneur Jésus-Christ nous instruisit lui-même en nous ouvrant la voie de la béatitude par laquelle le salut s’est approché de nous : « A qui te demande donne, à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos » (Mt 5, 42). Bien plus, il nous est recommandé de prévenir l’indigence en nous portant, avec empressement, à sa rencontre, et en la débusquant tout d’abord dans notre propre cœur. Car, c’est par les pousses vénéneuses de l’avarice qui croissent au-dedans de notre cœur que s’épanouissent au-dehors les plantes vigoureuses de l’indigence et de la pauvreté. Si tout ce que nous possédons, au-delà de ce qui nous est nécessaire pour vivre, ne se prête pas à l’assistance des pauvres, s’il ne nous est pas commun avec eux, nous devons y reconnaître le diagnostic assuré que notre mal est déjà très avancé. L’ignorance d’un tel mal de même que sa négation sont les critères les plus sûrs de l’enténèbrement de notre esprit et de l’insensibilité de notre cœur. Aussi, hâtons-nous, avec diligence vers ces mains tendues. Car c’est assurément à nous-mêmes que nous faisons miséricorde à la faisant aux pauvres.

Allons au devant de ces médecins spirituels que l’art et la sagesse du Dieu de miséricorde a placé sur notre route, afin de recevoir par leur insigne médiation, les biens dont ils assurent pour nous la garde et le dépôt auprès de Dieu. « Qui fait la charité au pauvre, prête au Seigneur qui paiera le bienfait de retour » (Prov 19, 17). C’est ce que nous enjoignent de faire nos saints Pères qui par leur charité empressée à l’égard des pauvres et des déshérités, ont maintenu ouvertes les portes du ciel : « Vous qui possédez quelque superflu de ces choses terrestres qui s’écoulent sans cesse, toujours instables et sujettes à passer de main en main ; distribuez-les donc pour acquérir par leur moyen la vie éternelle. »2

Jacques Agbodjan

Notes :


1. Jean Chrysostome, Commentaire sur Matthieu, LXXIV, Œuvres complètes, Tome 7, p. 578, trad. M. Jeannin, L. Guérin & Cie Editeurs, 1865.
2. Grégoire Palamas, Sur la Nativité de Notre Toute-plus-que Sainte-Souveraine, La Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, Revue La Lumière du Thabor N° 51-52, p. 17, Fraternité orthodoxe Saint Grégoire Palamas, Editions L’Age d’Homme, 2008.

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