Ajouté le: 12 Juillet 2020 L'heure: 15:14

Pandémie, confinement et temps de prière : quelques réflexions et le témoignage d’un laïc

Je remercie Madame Gafia Galay pour ses conseils lors de la rédaction de cet article.

La pandémie du coronavirus nous place et nous projette dans un temps et un espace inhabituel et fait d’incertitudes ; elle nous oblige à nous réorganiser à la fois dans l’espace (confinement dans un lieu de vie et globalisation à travers les messages à distance des médias et des réseaux sociaux) et dans le temps, qui peut être vécu à la fois comme des moments se succédant, sans liens entre eux, et qui peut être aboli dans sa structure par l’enregistrement et un accès en différé aux messages, par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Nous sommes dans l’étrange ; notre bulle phénoménologique est bouleversée à la fois au niveau des activités possibles et de notre relation au monde. Ce qui était notre quotidien fait d’habitudes, de coutumes, de rencontres, de traditions s’inscrivant dans un emploi du temps prévisible, doit être reconstruit en relation avec les contraintes liées à l’épidémie et qui ne sont pas toujours décodables. Ce qui est déterminé par notre vie familiale, nos engagements, notre travail, ce qui fait notre vie habituelle n’est plus un gage de stabilité dans notre relation à la réalité. Il nous faut tout reconsidérer, à la fois en fonction d’éventuelles contaminations, mais aussi de nouvelles normes sociétales qui varient selon les pays et qui sont peu stables, car évoluant avec le niveau et la compréhension, pour le moment partiels, que nous avons de la pandémie. Toutes nos activités et toutes nos décisions doivent passer par le filtre de l’intention et de la prise de conscience ; la prière, comme activité répétée dans notre vie de foi n’échappe pas à ce questionnement ; elle est pourtant un facteur de stabilisation dans notre existence.

Quelle peut être l’incidence de cette nouvelle façon de vivre sur notre prière ? Dans ces moments contraints par l’épidémie et ses conséquences sur la vie sociale, il nous faut reconstruire le temps dédié à la prière, le temps de vie de notre relation à Dieu, un temps de fondement et de préparation à notre vie au-delà de la mort terrestre qui nous introduit à la vie éternelle, car c’est ce passage qui est l’aventure de la vie du chrétien. Nicolas CABASILAS se sert de l’image du fœtus qui accède à la vie autonome pour présenter le passage à une vie en Christ, pour que s’enfante « un nouvel homme intérieur créé selon Dieu ».

La prière est ce moment terrestre qui nous fait échapper, pour une part, à la quotidienneté et nous prépare progressivement à cette vie en Dieu. Cette image d’une vie prématurée, déjà la vie, mais pas encore la vie dans toutes ses dimensions, représente bien ce passage. Tout au long de notre vie terrestre, nous sommes en attente de ce qui nous attend dans l’éternité et seule notre foi et notre espérance nous y projettent. La prière qui se tourne vers Dieu éternel est à la fois ancrée dans notre vie terrestre mais préfigure aussi notre vie dans l’éternité, vie faite de louanges, vie espérée en présence de Dieu ; elle est par excellence un acte de foi dans un au-delà. C’est aussi l’expérience concrète, dans la vie de tous les jours, de Dieu dans sa puissance, sa bienveillance et sa miséricorde.

Prier n’est pas toujours aisé, d’autant plus que nous sommes face à une situation exceptionnelle faite d’inquiétude, de peurs, en relation avec quelque chose que personne n’a vécu auparavant ; l’humilité s’impose. Notre emploi du temps ponctue notre relation au monde ; il est fait d’habitudes ; tout cela est remis en cause et il faut nous reconstruire. En effet, les espaces de la vie de chacun donnent une utilité et une signification aux activités qui s’inscrivent dans des trajets au cœur de la quotidienneté ; ils se répètent et, finalement, nous sommes rarement face à l’inconnu. La pandémie nous place dans une situation singulière : nous n’avons pas été, à titre individuel, dans une telle situation et le recours au collectif est difficile dans la mesure où nous sommes pris dans un flot de controverses qui ne nous aident pas. Là où nous sommes, nous nous trouvons dans la nécessité de reconsidérer nos rituels, y compris ceux qui président à la prière. En effet, nous sommes généralement absorbés dans nos emplois du temps, structurés en grande partie par des activités qui nous sont dictées par nos contextes de vie. Il y a de moins en moins de temps disponible à la vie, disponible à Dieu ; nous vivons dans des univers sécularisés et l’on doit chercher en soi-même Sa présence ; nous Lui consacrons bien sûr le temps des Liturgies, dans un espace qui Lui est dédié à l’église de notre communauté, mais dès que nous Le quittons nous sommes repris par les contraintes de la vie sociale. Notre prière, que nous dirigeons vers Dieu, nous permet de nous extraire des temps du monde en créant une relation singulière avec Dieu. Ce n’est pas un temps en dehors de la vie ; c’est la rencontre avec Celui qui nous a dit « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi … » Jn 14, 6. La question devient alors : qu’est devenu ce temps, dans cette période de pandémie qui nous renvoie à nous-même, dans une recomposition d’un espace/temps d’existence. Y a-t-il une place pour notre dialogue avec Dieu ? Notre prière n’est-elle que demande à Celui qui peut tout ?

La prière n’est pas uniquement la relation d’une personne à Dieu ; elle se vit aussi collectivement dans la communauté de foi. Les Liturgies sont en relation avec un espace spécifique : l’Église avec le prêtre et les fidèles. Mais dans le confinement, le fidèle se retrouve à son domicile, seul ou en famille. Le contexte est différent et toute tentative de faire l’Église à la maison est vouée, à moyens termes si elle dure, à un échec. L’appartenance à une communauté se vit dans la paroisse et dans les Liturgies. La prière collective nous permet de faire communauté ; le confinement nous oblige à tout recomposer en fonction des contraintes qui réduisent les temps collectifs hors du domicile, et des moments liés aux nécessités de la vie. Le collectif passe par des moyens de communication dont les supports se trouvent sur la Toile et/ou dans les réseaux sociaux. C’est mieux que rien, mais ce n’est pas ce qui peut donner le sentiment de présence des autres, de présence aux autres tendue vers Dieu dans la Liturgie. Cette tension vers Dieu ne peut se retrouver alors que dans la prière individuelle, dans un espace de vie habituel en dehors de toutes autres relations. Le temps de la vie devient alors un temps fondamental qui nous oblige à envisager notre devenir. La prière est alors un moment privilégié dans le rapport à Dieu et aux autres personnes, chacun priant dans son espace personnel ; la prière commune à distance nous permet cependant de rester en communion, mais elle doit néanmoins, à termes, s’expérimenter dans la présence réelle des autres, dans la Liturgie ou d’autres prières en commun.

Prions sans cesse comme nous le demande Saint PAUL dans la première Épitre aux Thessaloniciens (I Th 1, 17). Prions dans toutes situations de notre existence. Le Patriarche JUSTINIEN, encourageait la « prière à l’usine » pour les moines qui avaient été chassés de leurs monastères sous le régime communiste. C’est une forme de résistance à l’envahissement d’une situation essentiellement tournée vers le matérialisme, en se tournant vers une intériorité par la répétition et la méditation. Ne nous laissons pas envahir par le Monde ; ne devenons pas Monde notamment à travers tout ce qui est virtuel. Incarnons la prière dans notre rapport au monde, mais surtout dans notre relation à Dieu. Prions dans toutes les circonstances de l’existence. La prière n’est pas réservée au matin lorsque l’on se réveille et le soir avant de s’endormir ; elle est de tous les instants où l’on a le loisir et le besoin de s’adresser à Dieu, Lui qui est toujours présent. La prière n’est pas de l’ordre de l’injonction ; s’y adonner fait partie de notre liberté ; c’est nous qui en décidons le lieu et le moment ; c’est de notre responsabilité.

Avec le confinement, nous sommes envahis par une nouvelle quotidienneté qui recompose tous nos rapports aux autres ; il faut survivre dans un espace restreint par les contraintes. Dans l’intériorité, le sentiment d’aliénation à l’instant et au contexte n’a ni sens ni efficacité ; il nous enfonce dans la recherche de toute chose matérielle qui nous aide à vivre dans l’immédiat mais nous rive à la quotidienneté qui se répète, immuable. L’intériorité est le lieu par excellence de la liberté, quel que soit l’espace de vie dans lequel on se trouve. C’est cette forme de résistance qui a permis de ne pas succomber aux contraintes du contexte. La prière, c’est se libérer des contraintes et des habitudes pour accéder au dialogue avec l’Essentiel. C’est un moment de liberté car ouvert sur la confiance en Dieu vivant, présent par Son écoute qui n’a pas de limite. La prière met sur nos lèvres, « je suis là devant Toi, me voici ouvert à Ta parole ; il n’y plus que Toi ». C’est dans la prière que s’exprime et se construit en continu la foi dans Celui qui nous a envoyé Son Fils pour donner un sens à notre vie. Apprends-nousà vivre sous Ton regard ! ». Sans prière, elle n’est plus réellement alimentée et risque de s’éteindre dans l’aliénation de la répétition des activités. La prière suppose une intention qui nous projette dans l’Acte (L. LAVELLE, 1946).

La prière est une façon de lutter contre l’envahissement de ce trouble qui se manifeste par une profonde tristesse. Tout devient égal dans ce temps qui s’écoule, sans que quelque chose vienne troubler ou éloigner l’ennui ou l’activité sans signification. Cela peut se produire lors d’un temps de confinement où les rencontres avec d’autres personnes se font plus rares et, lorsqu’elles existent, sont souvent de l’ordre du virtuel. ÉVAGRE le PONTIQUE nomme cet état : l’acédie. Elle engendre chez celui qui la ressent une rupture progressive avec le monde et aussi avec Dieu ; elle met le croyant dans le danger de succomber à des tentations de toute nature (le péché). Tout devient indifférent. Le seul moyen de lutter contre ce sentiment est la prière, la recherche de la relation avec Dieu. C’est ce que nous ont transmis les Pères du Désert. Dans ce temps confiné, la prière est la ressource pour lutter contre les tentations.

La pratique de la prière est présente dès le début du christianisme ; elle est évoquée à de nombreuses reprises dans les Évangiles. Même si l’on retrouve des éléments communs, elle est une démarche différente pour chaque personne. À côté des prières liturgiques, existent des prières spontanées qui sont directement en relation avec le contexte de vie de chaque fidèle. Un disciple de Saint ANTOINE le Grand, AMMONAS, conseille à un moine qui hésitait entre plusieurs pratiques de prières : « reste assis dans ta cellule, mange un peu chaque jour, aie continuellement la parole du publicain dans ton cœur, et tu pourras être sauvé ». La question est alors : qu’est-ce qui va être de l’ordre du commun,  qu’est-ce qui appartient en propre à chaque personne ? Car la prière, si elle est faite de pratiques dans lesquelles tous les fidèles se reconnaissent comme membre d’une communauté, est aussi personnelle. Ce qui est commun et ce qui est partagé dans la communauté est, à tout le moins, la Liturgie. Ce qui est personnel va apparaître dans la prière quotidienne ; de ce fait, la prière est une préparation à ce qui se vit ensemble dans une communauté lors de la Liturgie.

Le Notre Père est la prière par excellence. C’est Jésus qui l’a enseigné à ses disciples et, par eux, à nous tous qui nous proclamons chrétiens. Le Christ lui-même vrai Dieu et vrai Homme s’adressait à son Père en des dialogues de louanges et d’échanges, et par cette prière, Il nous montre le chemin de l’expression et de l’intériorité. Dans le Nouveau Testament, on trouve deux versions, l’une dans l’Évangile de Matthieu (Mt 6, 9-13), l’autre dans l’Évangile de Luc (Lc 11, 1-4). On peut la diviser en deux parties : une partie de louanges et une partie de demandes. Prier, ce n’est pas seulement demander quelque chose, c’est d’abord reconnaître Dieu pour ce qu’Il est pour nous et se mettre en position d’entrer dans le dialogue. C’est ce qui est central dans la prière du cœur, cette démarche tournée vers l’intériorité, démarche née des Pères de l’Église et qui s’est développée dans les pays de la chrétienté orthodoxe. La Prière du Cœur suppose la cessation de toute activité visant à la connaissance des choses et du monde ; Il faut être disponible, à l’écoute, de la Parole du Verbe. La relation qui est mise en place est de l’ordre de l’intériorité, de l’attente et de l’écoute. Se mettre en prière c’est en toute humilité se mettre en position d’un dialogue avec Dieu.

La lecture des Saintes Écritures peut paraître à première vue comme la voie la plus évidente pour accéder à la Parole, « car nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est tourné vers le Père, lui, l’a fait connaître » (Jn 1, 18). Dans cette période de confinement, nous pouvons être tenté de la substituer à tout geste spirituel. Ce peut être une partie de notre emploi du temps : lire ou relire ce que nous n’avons pas eu le temps de faire dans la vie de tous les jours occupée à d’autres activités. Mais, est-ce la plus pertinente ? La Parole et la Vérité ne sont pas accessibles que par la lecture des Saintes Écritures ; elles le sont aussi et surtout par … et dans la prière. Les deux nous semblent complémentaires et doivent trouver dans la Liturgie leur accomplissement. La Liturgie est au centre de notre vie chrétienne, car dans la communauté, à la fois communauté d’amour et communauté de foi, elle prend ensemble ce que chacun, les officiants et les fidèles, apporte dans la célébration de la Parole et de l’Eucharistie. Dans cette période où la participation directe à la Liturgie est difficile, voire impossible, il nous faut conjuguer prière et lecture, l’une fécondant l’autre en attendant la participation réelle à la Liturgie. Car c’est dans la Liturgie que se trouvent mêlés tous les fidèles, quel que soit leur rôle, leur âge, leur sexe, leur origine, leur histoire ; c’est parce que l’on est ensemble que la prière se conjugue et monte vers Dieu. C’est cela qui fait communauté. C’est cette communauté qui, à terme, risque de nous manquer car elle ne peut être remplacée par la participation à la Liturgie à travers les médias.

Pour montrer la force de la prière, nous voudrions faire référence à un moment vécu par une communauté de chrétiens le 17 janvier 1871 à Pontmain, un village de l’Ouest de la France. Les armées prussiennes sont à quarante kilomètres de ce lieu et menace d’envahir cette partie du territoire français. Des enfants voient dans le ciel une « apparition » d’une « Dame » qui s’est avérée être Marie, la mère de Dieu ; cette vision dura plusieurs heures et, à la fin de cet épisode vécu par la communauté de ce village, les enfants ont décrit une inscription qui s’était déployée sous les pieds de la Vierge : Mais priez mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps, mon Fils se laisse toucher. Ce message de Marie est essentiel et reste d’actualité dans les périodes difficiles comme celle que nous vivons actuellement. Soyons des enfants qui se laissent aller à la prière, comme on se laisse aller à la vie.

Jean-Louis Chancerel

Bibliographie

  • Barbedette, J., 1998, Pontmain, le 17 janvier 1871 : récit d’un voyant, Saint Céneré : Éditions Téqui,
  • Cabasilas, N., 1993, La vie en Christ, Paris : Éditions du Cerf.
  • Chancerel, J.-L., « Accueil de la parole et prière du cœur », Credinta, 2011.
  • Chancerel, J.-L., 2020, La foi des enfants dans la Vierge Marie à travers l’apparition de Pontmain le 17 janvier 1871, Texte à paraître pour le 150è anniversaire de l’apparition de Pontmain.
  • Évagrele Pontique, 1925,Traité sur la prière, Paris : Librairie Hachette
  • Lavelle, L., 1946, Del’Acte, Paris : Édition Montaigne.

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