Ajouté le: 14 Juin 2020 L'heure: 15:14

La chambre haute

Une partie des événements essentiels qui fondent l’histoire du christianisme ont lieu dans une chambre. Dans la même chambre, conformément à la tradition, qui se trouve dans l’immédiate proximité du tombeau du Sauveur. Et une autre tradition, judaïque, nous dit que le tombeau du roi David se trouve au fondement du bâtiment où se trouve cette chambre. Le même bâtiment, donc, est en même temps bâti sur le tombeau du roi David, avec, à l’étage supérieur, la chambre de la Cène donatrice de vie. 

C’est aussi la chambre d’où sont parties les femmes myrrhophores vers le tombeau vide, et où elles sont revenues pour annoncer aux apôtres la Résurrection, et d’où ensuite sont partis vers le même tombeau vide Pierre et Jean (Mt 28, 1 ; Mc 16, 7 ; Jn 20, 2 et Jn 20, 10). Et au départ, les apôtres n’ont pas cru (Mc 16, 11 ; Lc 24, 11 ; Lc 24, 37 ; voir aussi Mt 28, 17). 

C’est aussi la chambre où le Christ choisit de Se montrer pour la première fois aux apôtres réunis. Et ce soir-là c’est la seconde fois, le jour même de la Résurrection, qu’Il les surprend dans leur manque de foi, après le chemin d’Emmaüs (Mc 16, 14 ; Lc 24, 25, Lc 24, 38). 

C’est aussi la chambre où le Christ Se montre à eux pour la seconde fois (Jn 20, 26). Le Christ choisit de Se montrer d’abord lorsqu’ils étaient ensemble, à seulement dix d’entre eux (Lc 24, 39-40, Jn 20.19, 1 Jn 1, 1), parce qu’à ceux-là, il a choisi de faire toucher par deux fois Son flanc, Ses mains et Ses pieds, et à Thomas une seule fois. L’audace de Thomas de demander une seconde apparition – aussi à lui, et non seulement aux femmes et à Pierre – n’est pas du tout de la jalousie, mais c’est presque de l’insolence, qui peut être une occasion de scandale. Mais c’est aussi l’insolence de Jacques, celui qui a deux femmes, dans son combat (Gen 32, 21-31). En fait, c’est la recherche la plus sincère, des profondeurs, l’audace qui naît lorsqu’on est au bout de ses forces, après avoir tenté à maintes reprises de se relever. Thomas, au fond, demande au Christ comme Jacques auparavant : je ne Te laisserai pas avant de me bénir, moi aussi ; en ajoutant : en me montrant Tes blessures. Le Christ lui dit « ne soit pas incrédule, mais croyant » (Jn 20, 27), Il ne le décrit pas, mais l’affermit dans sa recherche. Avec le Seigneur, comme nous le montre également Jacques, on établit un lien avec son doigt, avec sa main (Jn 20, 25). « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28).

C’est aussi la chambre où sont revenus les apôtres après l’Ascension du Seigneur et où ils « persévéraient dans la prière, avec les femmes, et Marie, mère de Jésus, et avec les frères de Jésus » (Actes 1, 13-14).

C’est aussi la chambre où, à la troisième heure (Actes 2, 15), est venu l’Esprit de Vérité, «comme le bruit d’un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis» et s’est posé comme « des langues de feu » dans l’ordre : « sur chacun d’eux » (Actes 2, 2-3). 

C’est aussi la chambre d’où les apôtres sont sortis dans le monde, remplis du Saint Esprit, après avoir été la plupart du temps enfermés dans cette chambre, du Vendredi Saint jusqu’à la Pentecôte, par peur des juifs. Lorsqu’ils en sont sortis, ils ont commencé à parler « selon ce que l’Esprit leur donnait » (Actes 2, 4). Et des « hommes pieux » de toutes les nations les entendaient chacun dans sa langue, et après la parole de Pierre ils « eurent le cœur vivement touché ». Et alors ont été baptisés presque trois mille parmi eux, à savoir des hommes qui cherchaient Dieu, mais qui ne L’avaient pas vu ni entendu, parce qu’ils habitaient d’autres pays. Ils sont alors restés à Jérusalem afin de recevoir une grâce plus abondante en persévérant « dans l’enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain, et dans les prières ». Chacun parmi eux était rempli du frémissement secret de la vie selon l’Esprit (Actes 2, 41-43). 

Avec un sens plus aigu de l’historicité, certains pourraient douter de la vérité de ces traditions, et d’autres pourraient les ironiser en pensant que c’est la logique du tourisme qui fait qu’on a voulu que ce soit le même bâtiment et la même chambre. Mais ces paroles n’ont aucune valeur parce que le sens des événements fondateurs ne consiste pas dans la confirmation archéologique de cette chambre-là, mais dans le fait que chaque Liturgie, où que ce soit dans le monde, est célébrée comme si elle se faisait dans la chambre de l’Eucharistie, en accomplissant ainsi le commandement du Sauveur (Lc 22, 19, I Cor 1, 24-25). Celui qui officie dans le sanctuaire prie au moment central de la Liturgie pour que l’Esprit Saint soit envoyé « sur nous tous et sur ces Dons » tout comme il l’a été sur les apôtres à la troisième heure. De manière absolument extraordinaire, la Liturgie est cette chambre. Là où la Liturgie est célébrée, là est la chambre de l’Eucharistie, la chambre de la foi à la Résurrection du Christ, la chambre de la descente du Saint Esprit. Par conséquent, cette chambre-là se trouve soit dans une cathédrale, soit dans une église en bois, soit dans la chapelle improvisée dans l’appartement de l’immeuble communiste, soit, d’une manière un peu paradoxale, en plein air, comme maintenant, quand la Liturgie est célébrée à l’extérieur.

De plus, ne vivons-nous pas chacun dans nos chambres, déjà depuis plusieurs semaines, comme si nous vivions tous dans une même chambre ? Au-delà de tout ce qui est aléatoire (des décorations d’intérieur aux couleurs des murs) nous avons tous, depuis plusieurs semaines déjà, les mêmes vécus, les mêmes élans, les mêmes chutes et les mêmes redressements, les mêmes recherches et les mêmes confrontations avec nous-mêmes, les mêmes découvertes et compréhensions du prochain. Au fond, nous participons par centaines, parfois par milliers aux mêmes Liturgies en ligne, comme si nous étions tous dans la même chambre. Et nous restons enfermés toujours par peur, des autorités pour certains (pétrifiés par les statistiques, les discours pompeux et effrayants – « nous sommes en guerre » – ou des amendes salées), et d’autres par peur du virus. 

Mais sortirons-nous de nos chambres tels les apôtres, à savoir remplis de l’Esprit Saint ? Lorsque les yeux semblent ne plus avoir la force de rester fixés sur la limite entre ce qui sanctifie et ce qui égare, nous déplaçons notre attention de la manière dont nous allons vers le Christ à la manière dont Il vient à nous (dans la Sainte Eucharistie). Ce chant, même si ce n’est plus la période où on le chante, continue à nous accompagner et peut porter des fruits : « Seigneur, je contemple Ta chambre nuptiale ; elle est toute ornée mais je n’ai pas de vêtement pour y entrer. Illumine la tunique de mon âme, Ô Donateur de lumière, et sauve-moi ! »

Dragoș Gheorghe Calma

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