Ajouté le: 5 Mars 2020 L'heure: 15:14

La besace avec l’aumône

Maïa est une mendiante. Elle a grandi dans les orphelinats et elle lutte encore pour échapper au cauchemar qu’elle a vécu dans la vie réelle pendant toutes ces années qui auraient dû être les plus belles de sa vie.

– Et j’irais où pour travailler ? répond-elle d’un ton agressif à ceux qui lui disent de ne plus tendre la main mais d’aller travailler.

Maïa ne sait pas s’exprimer sur un autre ton. C’est le ton sur lequel on lui a parlé pendant de si longues années, et c’est le ton qu’elle prend pour répondre. Elle a vu beaucoup de bras et de mains pendant les terribles années de son enfance, mais aucune main n’était chaleureuse, aucun bras n’a été un soutien ou un soulagement pour sa douleur. Au contraire, c’étaient toujours des instruments de punition pour l’espièglerie naturelle de tout enfant normal, au lieu de la consolation pour une douleur qu’aucun enfant de ce monde ne peut porter tout seul.

Maïa se tient maintenant à la porte d’une salle où a lieu un repas à la mémoire d’un défunt. À l’intérieur il y a des gens richement vêtus, propres, riches et honorables. Maïa est fascinée par ce monde dont elle voudrait faire partie, mais elle sait qu’un tel avenir n’est pas pour elle. Elle est consciente d’avoir perdu beaucoup trop de temps dans les maisons sombres des orphelinats, dans les sous-sols des immeubles, dans sa tentative désespérée de fuir les images terrifiantes d’une réalité beaucoup trop dure pour l’âme d’un enfant assoiffé de l’amour des parents. Maintenant, elle attend sagement qu’une porte s’ouvre et qu’on lui offre un peu de nourriture. Une petite part des restes des convives lui suffira certainement pour une semaine entière, sinon plus.

À l’intérieur, l’atmosphère est sobre. On arrose la colybe de vin. C’est un vin cher, qui surprend tous les convives venus se régaler à la table préparée pour la défunte, qui vient de rejoindre sa demeure éternelle. Sur les tables, d’innombrables mets commencent à faire leur apparition les uns après les autres, pour la délectation des participants : des hors d’œuvres somptueux, des viandes exotiques, des fruits enveloppés de chocolat, des gâteaux délicieux et des boissons hors de prix. La colybe oubliée dans un coin semble un intrus à cette table.

Une vieille dame prend à part le père qui a célébré l’office des défunts.

– Père, je n’ai jamais vu quelque chose de semblable. Tout est parfaitement organisé.

– Oui, en effet, un peu trop parfait pour moi, répond le père. Mais je vois qu’il y a beaucoup de chaises vides.

– On attendait de la famille d’Amérique. Mais malheureusement ils n’ont pas pu venir, répond la dame.

– Ce sont les chaises des pauvres qui se tiennent à la porte, mon père, remarque le frère de la défunte. Mais nos âmes sont trop pauvres pour faire une commémoration avec les pauvres. Mon père, pourquoi ne leur avez-vous pas dit que tout ceci est un gâchis et que ce n’est pas de l’aumône ?

– Monsieur, j’ai fait mon devoir. J’ai dit à votre neveu qu’une véritable aumône se fait avec les pauvres qui ne peuvent rien donner en retour.

– Et alors ? demanda l’oncle, curieux.

– Et alors, il m’a répondu simplement : « Mon père, vous n’avez qu’à faire ça lorsque votre mère va mourir. »

 À la fin du festin, chacun reçoit une besace avec de la nourriture, à emporter chez soi. Les gens prennent avec joie la besace traditionnelle où l’on a mis avec soin des denrées chères. « Que Dieu la fasse reposer en paix », disent-ils, contents de ne pas s’en aller les mains vides. Maïa est contente, elle aussi. La porte de la salle s’ouvre. Elle tend la main pour mendier un morceau de pain.

 – Ne lui donnez rien, elle mange trop, celle-là. Regardez comme elle est grosse, dit un Monsieur qui remet son chapeau sur sa tête, content d’avoir mangé à sa faim.

« Que c’est facile de rejeter nos impuissances sur les autres », se dit le père avec tristesse, et il se dirige vers Maïa, en la prenant à part pour lui donner la besace qu’il venait de recevoir, et lui glisser aussi quelques billets dans la poche. Maïa regarde le père les larmes aux yeux. Elle met ensuite sa main dans sa poche, prend l’un des billets reçus et le rend au père, en lui adressant cette prière :

 – Mon père, je vous en prie, faites un diptyque pour tous les enfants des orphelinats, pour que Dieu apaise leur souffrance.

 Maïa sourit et remercie le père de lui avoir épargné la honte de demander l’aumône à ceux qui n’ont que du mépris pour les pauvres. Elle part ensuite vers sa maison de nulle part, en portant fièrement sur son dos la besace avec l’aumône.

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