Il faut comprendre ce que signifie le martyre dans le christianisme. Ce n’est pas seulement le témoignage, devant les juges de la terre, de la seule divinité du Christ, c’est l’état mystique par excellence. Le martyr n’est pas un ascète, mais un homme de foi totale. Une jeune chrétienne, amenée enceinte dans les prisons romaines, gémissait en mettant son enfant au monde. « Que diras-tu quand tu seras jetée aux bêtes », raille un geôlier. Mais elle de répondre : « Alors, un autre sera en moi qui souffrira pour moi ». Au moment en effet où il perd pied dans la souffrance, le martyr, s’il adhère au Crucifié-Ressuscité de toute sa souffrance, de toute sa manière même de perdre pied, est envahi par la puissance de la résurrection et connaît la joie. Broyé par les bêtes, il devient un froment très pur, comme disait – et comme témoignait – saint Ignace d’Antioche ; il devient en quelque sorte eucharistie. Et quand la situation politique abolit momentanément le martyre, alors surgit le moine qui, d’une autre manière, selon le vieil adage, donne son sang et reçoit l’Esprit.
Comme le témoignage du martyr, celui du moine est l’écharde dans la chair du monde, la plaie avivée par le sel – Vous êtes le sel de la terre – qui empêche l’histoire de se refermer sur elle-même. En lui la Fin est déjà présente et le monde devient buisson ardent.
Olivier Clément, Questions sur l’homme, Stock, 1972

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