Ajouté le: 17 Juin 2019 L'heure: 15:14

L’insensibilité spirituelle propre à notre époque

Texte offert en hommage à la mémoire de notre très-regretté Père, Jean Boboc

L’insensibilité spirituelle qui est la marque de la perte des biens d’une vie de proximité avec Dieu, à la suite de la déchéance de l’humanité, s’est considérablement intensifiée à notre époque. Toujours à l’affût des réalités matérielles, exacerbés par l’usage de nos polarités sensorielles, attirés irrésistiblement vers une vie de jouissance des sens, la parole de vie de l’Évangile résonne en nous d’une manière atténuée et peine à libérer ses puissances de vie en notre âme. L’Évangile qui est la Bonne Nouvelle du renouvellement de toutes choses en Dieu est une parole intemporelle, suivant la révélation du Seigneur Jésus-Christ : “Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. (Mt 24, 35)”. La nature humaine blessée par le péché, a reçu dans l’Incarnation du Verbe Dieu, les remèdes appropriés à sa guérison. Nous étions éloignés de Dieu et devenus sourds à sa parole. Saint Jean dans son Épître proclame que depuis l’Incarnation du Verbe de Dieu, la parole de la vie s’est rendue audible à nos oreilles : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu… (1Jn 1, 1) ; le Verbe de Dieu, en se rendant visible, en son Incarnation, dans un corps de chair a aboli la distance qui nous séparait de Lui : “ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie. (1Jn 1, 1)”. “Car la vie s’est manifestée. (1Jn 1, 2)”,  la vie s’est  véritablement manifestée en la venue sur notre terre du Fils Unique. Elle s’est rendue audible, visible, préhensible par nos sens les moins spirituels, tels que le toucher. Il nous revient de nous émerveiller de cette marque de divine compassion et de la philanthropie divine qui a rendu l’Invisible accessible à nos sens les plus grossiers et par lesquels nous recevons le Corps et le Sang du Verbe qui s’est fait pour nous nourriture et breuvage, afin de nous communiquer sa Vie. Notre insensibilité à la perception de la Vie au milieu de nous, avec nous, en nous, ainsi que du don qu’elle nous fait d’elle-même à chaque pulsation du temps qui passe, dans la trame audible, visible et préhensible de notre quotidien le plus banal, s’est de nouveau accrue à notre époque qui ne cesse de nous déposséder de la jouissance de cet inestimable trésor. Dieu qui est la Vie est devenu chair de notre chair. Il a dressé sa tente parmi nous (Jn 1, 14), et Il s’offre à nous en possession éternelle par sa divino-humanité. 

Nous nous sommes laissés déposséder de nous-même par la modernité. La marque essentielle de notre aliénation réside dans la perte de l’audition et de la visibilité des signes qui tissent la trame invisible de la réalité du monde, derrière ce qui se laisse entendre, voir et toucher par nos sens extérieurs. Dans le tumulte parfois assourdissant du bruit et des voix du monde, se rend audible une parole dont notre modernité a perdu l’écoute. Une parole qui permet de déchiffrer derrière la trame de la réalité, le vrai sens de l’histoire des hommes, le sens de la destinée du monde qui n’a rien de commun avec l’idéal avilissant du progrès qui aimante la puissance créatrice déchue de l’humanité. La destinée du monde consiste non pas à tendre vers la ligne d’horizon d’une vie heureuse, idyllique, libérée de toutes les limitations de la nature que nous font miroiter toutes les idéologies transgéniques de l’époque contemporaine. Et surtout, celle du post et du trans-humanisme, qui assume la postérité de l’idéologie de la science et du progrès, apparue à l’époque de la Renaissance, laquelle avait édicté ses « canons » dans l’Humanisme des Lumières du XVIIIe siècle et le positivisme du XIXe siècle. La vraie destinée du monde consiste, à faire retour à nos origines, à retrouver nos racines spirituelles. Non pas cultiver, avec ostentation, la nostalgie d’un passé qui n’est plus, mais à être animé d’une tension eschatologique. Tendre de tout le désir du cœur, de l’âme et de l’esprit vers le Christ, présent dans sa création et parmi nous. Le Verbe de Dieu, est notre présent le plus actuel, dans un monde qu’Il n’a jamais quitté, car le Christ est avec nous, hier, aujourd’hui et dans l’éternité (cf. He 13, 8). Le retour du cœur de l’homme à son bien propre consiste en une descente dans la profondeur du cœur, afin de s’unir au Christ qui était, qui est et qui vient (Ap 1, 8), par une étreinte du souffle, de l’âme et de l’esprit. Accoutumer l’âme à la saveur de Dieu, comme le recommande le Psalmiste David : « Goûtez et voyez comme le Seigneur est bon » (Ps 33, 9). Une telle union au Christ est le garant de notre affranchissement des serres de la mort et de la corruption. Communier au Verbe, à la Vérité, à sa beauté et à sa bonté rend l’homme participant de la gloire divine qui lui est offerte en jouissance éternelle dans le mystère du Salut et de la Rédemption du Seigneur Jésus-Christ ! La Vérité, la beauté et la bonté de Dieu transparaissent dans la parole de vie de l’Évangile, dans les icônes, dans les ineffables merveilles de son amour. Pour consolider la terre et les hommes dans la foi, Jésus-Christ s’est revêtu de beauté, écrit saint Augustin. La Vérité, la beauté et la bonté de Dieu sont des vertus divines. Ils sont la vie même de Dieu qui rendent l’homme vivant en Lui, en lui restituant sa pleine humanité, libérée des griffes de la mort et de la corruption. La Vérité, la beauté et la bonté de Dieu sont les garants du Salut de l’homme. Vivant de ces vertus, nous témoignons de notre amour pour le Christ et sommes rendus vivants dans le Verbe, qui nous fait le don, selon ses bienveillants desseins de miséricorde, de son Esprit. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons chez lui, et nous nous ferons notre demeure chez lui. (Jn 14, 23) ». La demeure de Dieu, c’est la jouissance de l’éternité de la vie bienheureuse du Royaume qui vient, et qui est déjà présent parmi nous, avec nous, dans le Seigneur Jésus-Christ, au cœur de notre vie. Libre aux hommes de l’accueillir ou de le refuser. C’est l’actualité du choix des hommes, leur refus de la lumière, qu’évoque le Prologue de l’Évangile de saint Jean en ces termes : « Il est venu dans le monde et le monde a été fait par lui et le monde ne l’a pas reconnu, Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1, 10-11). Cette actualité du refus des hommes tisse la trame de l’histoire : Refus à accueillir, « dans la lumière de la conscience ou dans la foi, l’offre de la vie qui leur est faite par le Logos créateur à travers la création. […] La vie, qui pourtant est le principe de toutes choses et qui également fait vivre les hommes, est, dans sa plénitude rédemptrice, refusée par eux. […]  Cette décision de la foi est ce qui coûte le plus à l’homme, ce devant quoi il se refuse avec le plus de persistance. Il crucifie la lumière de la vie. »   

Le but ultime de la destinée des hommes et du monde consiste à retourner vers le Père. C’est la seule réalité qui donne sens à toute l’œuvre divine et que l’Évangile ne cesse de proclamer au cœur du monde, depuis plus de deux mille ans. Le refus de ce retour caractérise la course effrénée de l’humanité, en ces temps qui sont les derniers, vers un néant qui s’habille des oripeaux d’une destinée humaine fantasmée, adonnée à une jouissance débridée, et ne se prêtant à l’écoute d’aucune autre voix que de la sienne propre. Une humanité qui énonce les noms de ses nouveaux poncifs, comme autant de mots d’ordres d’une guerre déclarée à la mort. Les guetteurs impavides, postés sur les guérites des laboratoires de la Silicon Valley, cuirassés de certitude, édictent les règles d’une autonomie de l’homme à conquérir sur les restrictions des lois garantes de la vie. Ils nous promettent dans un proche avenir « la mort de la mort », comme une victoire auto-proclamée de l’homme sur les limitations inéluctables que les lois biologiques imposent à la vie humaine. Ils proclament leur surdité volontaire à toute parole qui ne rime pas avec l’idée de progrès, de transgression des limites de l’ordre naturel, d’un affranchissement des limitations de la nature. 

Notre vie se trouve ainsi orienter vers la négation de son vrai sens, de sa vérité et de son mystère. Ce refus est le signe d’un atermoiement du désir de l’homme de guérir des effets de sa propre aliénation. Il signe sa plongée irrésistible dans l’abîme d’une néantisation de la vie reçue comme un don de l’amour du Père. Le refus de l’amour est la raison d’être de la déchéance du monde, la création étant une œuvre de l’amour de Dieu. Le refus de l’amour est le signe du refus du monde, de son principe originel et de sa destinée fondée de toute éternité en Dieu : son resplendissement dans la gloire de la Sainte et Divine Trinité. C’est un tel refus qui, dans l’Évangile, déchire le cœur du Christ ! « Je vous ai montré quantité de bonnes œuvres venant du Père, pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? (Jn 10, 31) » 

À une époque où la technique s’offre aux hommes comme le substitut à la sensibilité au mystère de l’homme et de la création, et où les instituts et les organes prédictifs de tout bord, inventent à l’homme un avenir plutôt qu’ils ne le prédisent, les techno-sciences nous proposent, aujourd’hui, leurs orthèses et leurs prothèses comme des organes supplétifs d’une nature humaine jugée déficiente. Nous disposons, aujourd’hui, de la possibilité de choisir le sexe de l’enfant à naître avant qu’il ne soit conçu dans le sein de la mère, de choisir l’heure de l’extinction de notre vie sur terre, ou de pouvoir la différer indéfiniment. L’humanité abordera, dans quelques décennies un nouveau tournant où il sera proposé aux hommes le choix de leur couleur de peau : naître sous un baobab africain de parents de peau noire et arborer la couleur cuivrée de la peau d’un indien d’Amazonie ou la peau blanche d’un russe du Caucase !  

L’histoire nous offre une abondante lumière, pour nous aider à comprendre, non seulement, le présent qui ne se laisse point contenir dans les rives étroites des prédictions ou des prévisions humaines, car la Vie sera toujours douée de fécondité et l’existence humaine, sera toujours le théâtre d’une imprévisibilité des orientations de la liberté de l’homme. La discipline historique nous propose la lecture d’une trame raisonnée des évènements du passé, et cela, en considération du point de vue que nous avons choisi d’adopter par rapport à de tels évènements. La divine volonté, les divines prévenances par lesquelles la bonté, la compassion et la miséricorde de Notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, se rendent toujours victorieuses de nos limitations, inclinent peu notre cœur à se détourner de ce qui captive notre âme pour déchiffrer dans la trame du temps, les lois causales, de nature spirituelle, qui règlent l’enchaînement des évènements de l’histoire. Ces lois sont intemporelles, car « le Christ en qui ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances » (Col 1, 16), est le même, hier, aujourd’hui et pour les siècles (He 13, 8). Les deux Personnes divines, le Verbe et l’Esprit coopèrent pour nous affranchir de nos limitations et nous faire jouir de la Vie. Le Fils de Dieu s’est abaissé, en son Incarnation, jusqu’à s’anéantir en notre nature et l’Esprit-Saint fait de l’histoire des hommes le lieu de sa propre kénose (Vladimir Lossky). L’Esprit-Saint s’abaisse dans l’histoire pour que celle-ci soit émancipée des conséquences de nos limitations et de notre faiblesse, et pour que la lumière du Royaume qui vient puisse, dès aujourd’hui, resplendir en nos vies.  

 Les anciens, comme nous pouvons nous en rendre compte à la lecture des livres de l’Ancien Testament, le Siracide ou le livre de Job, avaient une perception du temps s’étendant sur des milliers d’années. Le Siracide et le Livre de Job ont énoncé, dans les temps précédant l’Incarnation, les lois immuables d’une vie agréable à Dieu. Les prophètes d’Israël, dans la lumière de l’Esprit, avaient une claire perception des modalités selon lesquelles Dieu oriente la destinée humaine pour amener les hommes à tirer le meilleur parti de leurs erreurs et à conformer leur vie au dessein et au projet de Dieu pour sa création. Notre perception du temps s’est aujourd’hui considérablement réduite. Nous pouvons, de même, déplorer la privation de la lumière du juste discernement par tous ceux qui s’évertuent à ouvrir la boîte de Pandore de l’idéologie du trans-humanisme, et qui demeurent aveugles aux conséquences inévitables des recherches et des explorations scientifiques dans les domaines de la bio-technologie et des technosciences. Un désir effréné de puissance, d’autonomie de l’homme et de son affranchissement des lois fondamentales de la vie, prévaut, aujourd’hui, sur les lois éthiques de modération et de prudence. Notre horizon temporel s’est, de même, rapproché de nous. À peine arrivons-nous, à percevoir, au-delà de trois siècles, la loi de causalité des événements historiques, dans leur enchaînement logique… 

Jacques Agbodjan

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