L’expérience orthodoxe de la sainteté souligne l’importance de ce qui ne sert à rien selon les critères de ce monde. Aujourd’hui, dans les pays communistes où vivent beaucoup d’orthodoxes, ceux-ci ne peuvent avoir aucune activité sociale et culturelle, seule est tolérée la vie liturgique. Or justement, dans cette tradition, la prière liturgique et l’expérience liturgique sont fondamentales. L’essentiel, pour l’homme, c’est d’entrer dans « la grande joie » (pour reprendre l’expression qui ouvre et ferme l’Évangile de Luc), dans la joie de la résurrection dont l’Église est la fête.
Par la célébration liturgique, les fidèles ont le pressentiment du Royaume à venir, qui déjà vient à eux dans l’eucharistie. La première expérience du mystère, c’est dans la liturgie que nous la faisons. La vie liturgique n’est pas seulement annonce de la Bonne Nouvelle, mais participation à la Vie nouvelle. Une beauté d’un type particulier, qui relève non de la chair mais de la « corporéité pneumatique », amorce l’illumination de toutes nos facultés à travers le chant, l’icône, et même la flamme des cierges et les divers parfums (car l’odorat est le sens le plus sensuel, le plus chtonien, et il importe que le « parfum de la sainteté » rejoigne en nous l’odeur profonde de l’humus ou de la terre après la pluie). La Beauté est le nom liturgique de Dieu. Le génie de l’Orthodoxie est « philocalique » (le mot « philocalie », « amour de la beauté », c’est-à-dire de la sainteté, sert à désigner tout recueil de textes spirituels).
Le Royaume que nous fait pressentir la liturgie, c’est la vérité des êtres et des choses dans la lumière « trisolaire » qui rayonne du visage du Ressuscité. Nous savons bien que nous sommes des prisonniers dans ce monde soumis à la mort ; nous savons aussi que parfois un visage peut devenir comme une ouverture, mais nous savons encore que cette ouverture est furtive et que les visages se ferment. Devenir chrétien, c’est découvrir le Visage qui jamais ne se ferme et qu’un Ami me regarde, au plus ténébreux de mon enfer, d’un regard qui ne pétrifie pas mais libère. Le visage du Crucifié-Ressuscité est la beauté absolue, la seule qui puisse aimanter tout l’éros du monde, illuminer l’éros dans le Pneuma. Entrer dans « la grande joie », dans la joie gratuite de la liturgie, c’est entrer au moins dans un reflet de cette beauté, et recevoir en elle la capacité de déchiffrer toute la sainteté, c’est-à-dire toute la vérité des êtres et des choses, l’icône de chaque visage et ce que saint Isaac le Syrien appelait « la flamme des choses ». La liturgie ne se surimpose pas au réel : elle exprime et libère sa sainteté originelle, elle révèle et la liturgie cosmique et l’apocalypse de l’histoire.

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