Ajouté le: 5 Mars 2019 L'heure: 15:14

Le Pardon – Homélie pour l’entrée dans le Grand Carême

Avertissement

Ceux qui connaissent l’auteur du classique « Le Grand Carême », Père Alexandre Schmemann, le reconnaitront dans son style incisif, et sa pensée qui ‘fustige’ : mais n’avons-nous pas besoin aussi de conducteurs qui nous secouent ? Il convient de prendre en compte que cette homélie garde le ton de la parole spontanée : remplie d’inspiration, elle mène à cet ‘essentiel’ que la course du quotidien oblitérait déjà à l’époque aux U.S.A.

Anne Monney

Comme une fois de plus nous allons entrer dans le Grand Carême, je voudrais nous rappeler – à moi-même le premier et à tous mes Frères et Sœurs – du verset que nous venons de chanter, l’un des stichères, et qui dit : « Commençons le Carême, le Jeûne, avec joie. »

C’était seulement hier que nous faisions mémoire d’Adam en pleurs, se lamentant aux portes du Paradis, et maintenant toutes les deux lignes du Triode et des livres liturgiques du Grand Carême parleront de repentir, en reconnaissant quelles vies sombres et impuissantes nous menons, où nous nous sommes quelquefois enfoncés. Et pourtant, personne ne me prouvera que la tonalité générale du Grand Carême n’est pas d’une joie extraordinaire ! Non pas ce que nous appelons « joie » dans ce monde – non pas seulement quelque chose de divertissant, d’intéressant ou d’amusant – mais le sens le plus profond de la joie, la joie dont le Christ dit : « personne ne vous l’enlèvera » (Jn. XVI, 22). Quelle joie ? Quelle est cette joie ?

Sous diverses influences, tant de gens en sont arrivés à penser que le Carême est une espèce d’inconvénient que l’on s’inflige à soi-même. Très souvent pendant le Carême, nous entendons ce genre de conversations : « A quoi renonces-tu pendant le Carême ? » – Cela va des sucreries à je ne sais quoi. Il y a l’idée que si nous souffrons assez, si nous sentons assez la faim, si nous essayons par toutes sortes d’instruments d’ascèse sévères ou légers, principalementpour « souffrir » ou « être torturés » pour ainsi dire, cela va nous aider à « payer » notre absolution. Mais ceci n’est pas notre foi orthodoxe. Le Carême n’est pas un châtiment. Le Carême n’est pas une espèce de médicament qui aide dans la mesure où il fait mal.

LE CARÊME EST UN DON ! Le Carême nous est un don de Dieu, un don qui est admirable, merveilleux, un don que nous désirons. Alors un don de quoi ? Je dirais que c’est un don de l’essentiel – qui est essentiel et cependant qui endure beaucoup dans notre vie parce que nous menons des vies confuses et fragmentées, des vies qui nous cachent constamment le sens éternel, glorieux et divin de la vie et nous enlève ce qui devrait nous « pousser » et ainsi, corriger et remplir notre vie de joie. Et cet essentiel estl’action de grâce : accepter de Dieu cette vie merveilleuse comme le dit saint Pierre : « créés du néant… » créés exclusivement par l’amour de Dieu, car il n’y a pas d’autre raison pour nous d’exister ; aimés de Lui, même avant d’être nés, nous avons été saisis dans Sa merveilleuse lumière. Or nous vivons et nous oublions. Quand est-ce que j’y ai pensé la dernière fois ? Mais je n’oublie pas tant de ces petites choses et affaires qui transforment toute ma vie en un bruit vide, en une sorte de voyage sans savoir ou je vais.

Le Carême me rend, me redonne cet essentiel …l’assise essentielle de la vie. Essentielle parce que venant de Dieu ; essentielle parce que révélatrice de Dieu. Le temps essentiel, parce que le temps est encore une grande, grande étendue de péché. Parce que le temps est le temps de quoi ? Celui des priorités. Et combien souvent nos priorités ne sont pas celles qui devraient être. Pourtant pendant le Carême, en attendant, en écoutant, en chantant… vous verrez peu à peu que ce temps brisé, dévié, nous emmenant vers la mort, et nulle part ailleurs, n’a aucun sens. Vous verrez que le temps à nouveau devient espérance, devient quelque chose de précieux. Vous ne voudriez pas en enlever une minute de son but qui est de plaire à Dieu, d’accepter de Lui Sa vie et de Lui rendre cette vie à la fois avec notre gratitude, notre sagesse, notre joie et notre accomplissement.

Après ce temps essentiel vient la relation essentielle que nous avons avec chaque chose dans le monde, une relation qui est si bien exprimée dans nos textes liturgiques par le mot révérence.1 Si souvent, tout devient un objet d’« utilité », quelque chose à « agripper », quelque chose qui « m’appartient » et à quoi « j’ai droit ». Tout devrait être Communion dans mes mains. C’est la révérence dont je parle. C’est le fait de découvrir que Dieu, comme l’a dit une fois Pasternak, est « …un Dieu grand dans les détails », et que rien dans ce monde ne demeure en dehors de Sa divine révérence. Dieu est révèrent, mais si souvent nous ne le sommes point.

Ainsi, avons-nous le temps essentiel, la relation essentielle avec les choses, remplis de cette révérence et en dernier lieu mais non le moindre, la redécouverte du lien essentiel parmi nous : la redécouverte que nous appartenons les uns aux autres, la redécouverte que personne n’est entré dans ma vie ou votre vie sans la volonté de Dieu. Et avec cette redécouverte, il y a partout un appel, une offrande à faire quelque chose pour Dieu : aider, consoler, transformer, prendre avec vous, avec chacun d’entre vous, ce frère et cette sœur du Christ. C’est là cette relation essentielle.

Temps essentiel, chose essentielle, pensée essentielle : tout ce qui est si différent de ce que le monde nous offre. Dans le monde tout est accidentel. Si vous ne savez pas comment « tuer » le temps, notre société s’ingénie complètement à nous aider à le faire. Nous tuons le temps, nous tuons la révérence, nous transformons les communications, les relations, les mots, les paroles divines en plaisanteries et en blasphèmes, et quelque fois en pure sottise. Il y a cette soif et cette faim de rien, mais de succès extérieur.

Ne comprenons-nous pas, ne comprenons-nous pas, Frères et Sœurs quel pouvoir nous est donné sous la forme du Carême. Le Printemps du Carême ! Le début du Carême ! La résurrection du Carême ! Et tout ceci nous est donné gratuitement. Venez, écoutez cette prière. Faites-lavôtre ! N’essayez même pas de penser seul ; joignez-vous seulement, entrez seulement et réjouissez-vous ! Et cette joie commencera à tuer ces vieux péchés douloureux et ennuyeux …et avec cela vous aurez cette grande joie que les Anges ont entendue, que les disciples ont vécue quand ils sont retournés à Jérusalem après l’Ascension du Christ. C’est cette joie qui leur fut laissée et que nous adoptons avec noblesse. C’est tout d’abord la joie de connaître, la joie d’avoir quelque chose en moi, que je le veuille ou non, qui va commencer à transformer la vie en moi et autour de moi.

Ce dernier essentiel est le retour essentiel de chacun vers l’autre : c’est là que tout commence ce soir. C’est ce que nous sommes en train de faire juste maintenant. Car si nous voulions penser aux péchés réels que nous avons commis, nous dirions que l’un des plus importants est exactement le style et la tonalité où nous nous maintenons l’un envers l’autre : nos plaintes et nos critiques. Je ne pense pas qu’il y ait des cas de grande haine destructrice ou d’assassinat, ou de quelque chose de similaire. C’est seulement que nous existons comme si nous étions complètement en dehors de la vie et des intérêts, de l’amour des autres. Sans avoir rétabli cette relation, il n’y a pas de possibilité d’entrer dans le Carême. Le péché – que nous l’appelions péché « originel » ou péché « primordial » – a brisé l’unité de la vie dans ce monde, a brisé le temps, et le temps est devenu ce cours fragmenté qui nous plonge dans la vieillesse et la mort. Il a brisé nos relations sociales, il a brisé les familles. Tout est diabolos – divisé et détruit. Mais le Christ est venu dans le monde et a dit : « …et Moi, quand J’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à Moi » (Jn. XII, 32).

Il est impossible d’aller vers le Christ sans prendre avec moi l’essentiel. Il ne s’agit pas de tout abandonner en allant vers le Christ ; c’est trouver en Lui la puissance de cette résurrection-là : celle de l’unité, de l’amour, de la confiance, de la joie, de tout – même si cela occupe quelque place dans notre vie – ce qui est en même temps si minuscule. Il est tragique de penser que ce qui sort des églises, des séminaires pour arriver aux cieux sont des plaintes… la fatigue, toujours quelque chose qui ne va pas… vous savez, quand je suis assis à mon bureau, de temps en temps, il m’arrive d’admirer les gens qui inventent de nouvelles « tragédies » toutes les demi-heures.

Mais nous sommes au Christ et le Christ est à Dieu. Et si nous avions – parce que nous le savons – juste un petit peu de ce qui nous rassemblerait, nous remplacerions toutes nos petites offenses avec même un peu de joie. C’est le pardon que nous désirons et demandons à Dieu de nous donner. Parce que s’il y a un commandement strict dans l’Évangile, c’est ce commandement : « Si vous pardonnez … votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas … votre Père ne vous pardonnera pas non plus… » (Mt. VI, 14-15). Bien sûr, c’est donc une nécessité. Mais le MAINTENANT de cela, je le répète une fois de plus, est d’être horrifié de la fragmentation de notre propre existence, de la petitesse de nos relations, de nos paroles destructrices et de l’abandon de cette révérence.

Maintenant nous avons à nous pardonner les uns aux autres, que nous ayons des péchés explicites ou des crimes envers les uns et les autres. Cette réconciliation est une autre épiphanie de l’Église comme Royaume de Dieu. Nous sommes sauvés parce que nous sommes le Corps du Christ. Nous sommes sauvés parce que nous acceptons le monde et l’ordre essentiel venant du Christ. Et finalement, nous acceptons le Christ quand nous nous acceptons les uns les autres. Tout autre chose est un mensonge et de l’hypocrisie.

Ainsi, Frères et Sœurs : pardonnons-nous les uns aux autres. Ne pensons pas pourquoi. Il y a assez à y réfléchir. Faisons-le. Juste maintenant, disons dans une sorte de profond soupir : « Seigneur, aide-nous à pardonner. Seigneur, renouvelle toutes ces relations. » Quelle chance est ici donnée à l’amour de triompher ! – pour que l’unité reflète la Divine Unité, et pour que tout ce qui est essentiel retourne à la vie même. Quelle chance ! La réponse que nous y donnons aujourd’hui est-elle oui ou non ? Allons-nous vers ce pardon-là ? Acceptons-le-nous avec contentement ? Ou est-ce quelque chose que nous faisons simplement parce que c’est sur le calendrier – aujourd’hui, nous observons le pardon… demain faisons… ? Non ! C’est lemoment crucial. C’est le commencement du Carême. C’est notre printemps « réparateur » parce que la réconciliation est le puissant renouveau de ce qui est en ruine.

Donc, s’il vous plaît, pour l’amour du Christ : pardonnons-nous les uns aux autres. La première chose que je vous demande à tous, ma famille spirituelle, est de me pardonner. Imaginez combien de tentations de paresse, pour éviter trop de choses, et ainsi de suite. Quelle défense constante de mes propres intérêts, de ma santé, de ceci ou de cela… je sais que je n’ai pas même une once de ce don de soi-même, de ce sacrifice de soi-même qui est vraiment un véritable repentir, un vrai renouveau de l’amour.

Je vous en prie, pardonnez-moi et priez pour moi, afin que ce que je suis en train de prêcher je puisse en quelque sorte le premier, ne serait-ce qu’un petit peu, l’intégrer et l’incarner dans ma vie.

Père Alexandre Schmemann

Donné le 20 mars 1983, dimanche du Pardon – juste avant le rite du Pardon – à la Communauté du séminaire orthodoxe de Saint Vladimir, New-York, U. S. A

(Traduit de l’Américain, Anne Monney)

Note :


1Reverence en Anglais contient l’idée du respect dans l’amour.

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