Ajouté le: 5 Juin 2017 L'heure: 15:14

Saint Immortel, Esprit consolateur

L'Esprit est insaisissable, il n'a pas de nom ni de visage, on ne sait « ni d'où il vient ni où il va » mais « on entend sa voix » : sans le vent, l'arbre ou la mer ne chanterait pas. L'Esprit tend à se confondre avec l'intériorité la plus intérieure, la plus personnelle de l'homme, comme avec le mystère de Dieu, car « Dieu est Esprit ». Or, disaient les Pères, si Dieu s'est incarné, c'est pour que l'homme puisse recevoir l'Esprit. Le but de l'Incarnation, de la Croix, de la Résurrection et de l'Exaltation de Jésus est la Pentecôte ; en Christ, l'Église est « l'Église du Saint-Esprit ».

Dans la Bible, l'Esprit de Dieu est le Souffle qui vivifie. Il est à l'œuvre dans le processus de création, « couvant » comme un oiseau maternel « les eaux primordiales », dans une sorte de Pentecôte cosmique. Il infuse à l'homme sa vocation d'« image de Dieu ». En hébreu, le mot Rouach’ est aussi bien du féminin que du masculin. Il y a ainsi, nous y reviendrons, comme une connivence entre l'économie de l'Esprit et la féminité.

L'Esprit « a parlé par les prophètes », oint les rois, inspiré les prêtres. Jésus, roi, prêtre et prophète, se présente comme le « consacré » de l'Esprit : « L'Esprit du Seigneur est sur moi. » L'Esprit permet l'Incarnation, constitue l'onction messianique de Jésus et ne cesse de reposer en lui, d'être sa force, sa foi. C'est « dans l'Esprit » que Jésus, n'en déplaise à Nietzsche, « tressaille de joie ». C'est dans l'Esprit que le Père aime Jésus et que Jésus aime le Père, comme le montrent des grandes manifestations trinitaires du Baptême dans le Jourdain et de la Transfiguration sur la Montagne. Dans l'évangile de Jean, au dernier entretien, Jésus achève de dévoiler la mission de l'Esprit : « autre Paraclet » (avocat, consolateur qui protège et vivifie), il intériorisera la présence du Christ et communiquera aux hommes l'amour trinitaire.

De fait, après que l'Esprit a « veillé » Jésus mort, l'a ressuscité et glorifié, le Corps « pneumatisé » du Christ, non pas dématérialisé mais pleinement vivifié (et vivifiant), pleinement libéré (et libérateur) des modalités séparatrices du temps et de l'espace, le Corps du Christ devient Corps ecclésial, lieu sacramentel où l'Esprit peut souffler dans toute sa force. Et c'est la Pentecôte, vent et feu, manifestation personnelle plénière de l'Esprit, alors inaugurée, toujours continuée dans la préparation, le mûrissement de la Parousie.

[…]

« Lorsque l'Esprit établit sa demeure dans un homme, celui-ci ne peut plus s'arrêter de prier car l'Esprit ne cesse de prier en lui. Qu'il dorme ou qu'il veille, la prière ne se sépare pas de son âme. Tandis qu'il mange, qu'il boit, qu'il se livre au travail, qu'il est plongé dans le sommeil, le parfum de la prière s'exhale spontanément de son âme […]. Les mouvements de son intelligence sont devenus des voix muettes qui chantent dans le secret une psalmodie à l'invisible » (Saint Isaac le Syrien).

Alors, dans l'Esprit, l'homme perçoit la vérité des êtres et des choses, l'univers comme don de Dieu et liturgie, l'histoire comme enfantement du Royaume. Il perçoit le dynamisme que l'Esprit introduit dans l'enchaînement apparent, « entropique », des phénomènes, il voit la venue libératrice du Christ et devient capable d'y collaborer. Il reçoit le don de « compassion », de « sympathie », au sens fort de « sentir avec », « souffrir avec ». Ildevient parfois un véritable « père spirituel » capable d'éveiller, d'intercéder, de guérir.

En deçà de ces aboutissements ultimes, mais à leur lumière, c'est l'existence la plus humble, la plus quotidienne, qui peut s'éclairer dans l'Esprit. Les vrais charismes ne sont pas tapageurs et ils sont bien plus répandus que nous n'imaginons. Je pense à cette remarque de Kierkegaard dans son Journal :« La vaste évolution historico-mondiale s'enorgueillit dans son nil admirari, tandis que la Bible nous enseigne qu'il faut commencer par admirari, par élôah. » La grâce de s'émerveiller devant toute vie et d'accueillir l'autre comme une révélation, la grâce de donner parfois aux hommes, en ces temps de nihilisme, « le courage d'être », la grâce d'approfondir les hommes dans l'existence par des créations de vie et de beauté au sein de la société et de la culture, ce sont aussi des charismes de l'Esprit. Puisque le Christ est ressuscité, puisque la Pentecôte est inaugurée, l'Esprit constitue désormais le fond, la respiration de notre existence, il transforme au secret de nous l'angoisse en confiance, la « tristesse pour la mort » en « tristesse pour Dieu », il fait basculer sans cesse la mort dans la lumière.

« Le dernier jour de la fête, qui est aussi le plus solennel, Jésus se tint dans le Temple et se mit à proclamer : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Celui qui croit en moi, comme l'a dit l'Écriture, de son sein couleront des fleuves d'eau vive. Il désignait ainsi l'Esprit. »

Olivier Clément,
Anachroniques, Desclée de Brouwer, Paris, 1990

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