Dieu a pourvu l’homme de l’organe de la parole. Il l’a doté de l’enclos des lèvres comme d’une clôture qui tempère la course rapide des mots qui se pressent dans la bouche. Les lèvres sont en effet une garde nécessaire au flot incontinent des paroles qui peuvent se bousculer en notre esprit. Les lèvres comme une bride, règlent l’intempérance de la langue et lui assurent le rythme adapté à l’élocution. La lumière de la parole réside, quant à elle, dans l’esprit de l’homme dont les rayons lumineux font vibrer les cordes de la langue comme sous un plectre. Il revient à l’esprit, d’enclore la parole de l’homme dans la demeure de la sobriété, d’éviter que ses eaux ruissellent sur les places publiques. C’est l’esprit qui brasse la parole pour l’illuminer de la clarté du juste discernement : discernement de ce qu’il est nécessaire de dire, discernement de ce qu’il est bienséant de taire.
De quelle amère désolation notre esprit ne témoigne-t-il pas, lorsqu’ayant reçu en abondance la lumière de la grâce divine, il la couvre du boisseau du mutisme, au lieu d’élever sur le candélabre de la langue, la parole de louange et de glorification de la Source de tout bien, le Dieu glorifié dans la Trinité. La juste louange qui jaillit de l’enclos des lèvres, fait resplendir l’œil de l’âme et suscite l’élévation de son regard rivé à la terre vers les hauteurs du ciel.
Les œuvres de bien accomplies avec amour, suscitent, en retour, des accents de gratitude de la part de leurs bénéficiaires, et ces œuvres « font monter vers Dieu, comme le dit l’Apôtre Paul, l’action de grâces » (2 Co 9, 11). La parole de bénédiction, qui révèle au dehors les ressorts d’une pensée de gratitude, dispose, autant que les œuvres de bien, d’une grande vertu. Elle détient la vertu de la restauration et de la fécondité de l’âme. Elle ouvre en l’âme des canaux de fertilité pour l’épanchement des flots de la grâce divine, comme l’assure saint Barsanuphe de Gaza quand il écrit : « L’action de grâces plaide favorablement pour le salut des hommes auprès du grand Médecin qui porte nos maladies.1». Une bouche incapable de rendre gloire à Dieu pour les merveilles de son amour, est comme un sein stérile, un verger sans fruits, un ciel privé de la fraîcheur de la rosée matinale et des ondées de la première et de l’arrière-saison. Elle est comme un regard éteint, incapable d’émerveillement devant la beauté du ciel et de la terre.
La bouche de l’homme privée de l’offrande de louange au Dieu créateur et Source de tout bien, est comme un captif libéré de ses liens qui prend plaisir à demeurer cloîtré dans son cachot au lieu de venir à la lumière de la glorification de son Sauveur et Rédempteur. Elle est comme un bateau échoué en cale sèche. Les lèvres privées de l’action de grâces sont semblables à une fleur dénuée de parfum sous l’ardeur du soleil de midi, une fenêtre aveugle que ne traverse aucun rai de lumière. Un ciel d’été lesté de lourds nuages et que n’illumine aucune clarté du soleil. Elle est comme le miel insipide d’une ruche désertée par les abeilles ; elle est semblable à du sel privé de saveur, selon la parole véridique du Sauveur dans l’Évangile (Mt 5, 13). Les lèvres humaines que n’humidifie pas la fraîcheur de la rosée des paroles d’action de grâces, sont comme un ciel sans lune et sans le scintillement d’aucune étoile ; un lac encaissé sur un sommet de montagne et qui ne réfléchit point, dans le miroitement de ses eaux, la beauté du ciel. Elles sont comme une nichée de passereaux frappée de mutisme au point du jour. Une bouche privée de paroles de gratitude est semblable à une colonie d’hirondelles qui aurait oublié, à l’approche des grands froids, l’arrivée du temps de sa migration vers les contrées chaudes. Saint Isaac le Syrien confirme dans ses discours spirituels les bienfaits de la louange et la disgrâce d’une âme portée au murmure contre Dieu : « Ce qui guide vers l’homme les dons de Dieu, c’est un cœur porté à rendre grâces continuellement. […] La bouche qui rend grâces continuellement reçoit de Dieu la bénédiction, et la grâce se répand dans le cœur qui persévère dans cette action de grâces.2 »
Le désir immodéré de l’âme
D’innombrables activités épuisent l’énergie de l’homme. La course effrénée vers la satisfaction des besoins suscités par l’appétit des désirs qui ne sont pas nécessaires à la vie, épuisent l’âme. Le Seigneur nous enjoint, dans l’Évangile de nous garder de l’inquiétude excessive pour les besoins de la nature, tels que le manger, le boire et la vêture du corps : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de ce dont vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et votre corps plus que le vêtement ? » (Mt 6, 25), car « votre Père sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord le Royaume et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 32-33). Si nous offrons à la nature, la juste mesure qui lui convient, en demeurant sourds aux sollicitations et aux élans passionnels de notre âme malade à cause du péché et peu encline à la modération, nous ne serons pas sous le coup des réprimandes des paroles du Seigneur. L’âme très peu portée à la sobriété et à la juste mesure en toute chose, et désirant toujours satisfaire ses propres convoitises, use de son dynamisme propre tout adonné à la jouissance charnelle, pour ajouter aux besoins naturels, la satisfaction de ses propres lubies. Et voilà les frêles épaules de l’âme, chargées comme un âne de foire, d’innombrables ballots aussi futiles les uns que les autres, et dont l’ennemi, l’instigateur de la recherche des besoins inutiles, nous persuade qu’en leur absence notre esprit serait privé de son éclat en société, notre corps ne donnerait qu’un pâle reflet de sa beauté, notre bouche manquerait de la délicate saveur des raffinements d’une table digne de ce nom, etc.. « Quand le diable, écrit Abba Marc, trouve un homme occupé sans nécessité aux réalités corporelles, il le dépouille d’abord de sa science et coupe ensuite comme une tête, son espérance en Dieu. »3 C’est dans le taillis des besoins corporels sans nécessité que se cachent le maraudeur qui nous dépouille des biens de l’Esprit. C’est dans ce taillis de ronces des désirs futiles, qu’il appartient à celui qui veut se garder des séductions du monde, de traquer le péché, avec la verge de l’humilité et de la sobriété. « Si l’abondance afflue, n’y attachez pas votre cœur » (Ps 61, 11) : conseil avisé du Roi David, selon la sagesse divine qui lui fut donnée. Le Roi David nous conseille de nous accoutumer à la modération en toute chose, car celle-ci détient la promesse de grands biens et se révèle un remède efficace contre l’immodération dans la jouissance des biens de ce monde, qui suscite la disette de l’âme et génère d’innombrables souffrances.
Jacques Agbodjan

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