Pâques est d’abord une bonne et belle fête qui, plus que toutes les autres, tranche sur la vie quotidienne et l’illumine. Une bonne et belle fête dans nos paroisses, nos familles, parfois encore dans toute la vie d’un village ou d’un quartier. Les femmes s’affairent : après le long carême, on va, en Grèce, se partager l’agneau pascal ou, en Russie, les gâteaux qui portent le nom même de « pâques ». La nuit est pleine de lumières, de bruit, les jeunes gens font éclater des pétards, parfois, en Orient, ils tirent des coups de fusils ! Et c’est bien ainsi : Dieu est la fête de l'homme ; quand il s’approche, il faut humainement se réjouir.
Mais Pâques signifie plus encore. Le mot Pessah veut dire « passage ». Les hébreux traversent miraculeusement la Mer rouge : premier « passage ». Le Christ traverse victorieusement la mort : « passage définitif ».
Oui, le Christ, Dieu en Christ ne cesse de passer dans nos vies et dans nos morts. Il s’assoit à la table des pécheurs, il bénit les enfants, il change l’eau en vin quand un homme et une femme s’aiment vraiment, il rend confiance aux publicains et aux prostituées dont le cœur se retourne, il nous invite à briser la chaîne de l’histoire, la chaîne du malheur par le paradoxal amour des ennemis. Il nous rejoint au sein de nos souffrances et de nos joies pour ressusciter avec lui.
Ressusciter ou, comme dit l’Écriture, se relever, se réveiller, cela veut dire devenir vivant d’une vie plus forte que la mort, d’une vie de lumière comme un ruisseau de montagne un jour de soleil. Lumière que nous pressentons parfois dans le regard d’un être aimé, ou lorsque les amandiers fleurissent, à la fin de l’hiver et que les prés se couvrent de narcisses. Et c’est une explosion de beauté. Mais cette beauté ne dure pas, tandis que la résurrection du Christ est définitive, et donc notre résurrection : par le baptême et l’eucharistie, par la parole des Béatitudes, le Christ nous fait entrer dans un amour qui n’est plus mêlé de haine, dans une vie qui n’est plus mêlée de mort et l’Apocalypse nous dit que dans la Cité ultime, sur les rives du Fleuve de vie, il n’est pas un mois, pas un jour où ne fleurissent narcisses et amandiers (Maître Eckhart ne pensait-il pas qu’en Christ la rose de juin fleurit en plein janvier ?).
Certes nous vieillissons, nous sommes souvent fatigués, malades, affaiblis. C’est le destin de l’homme extérieur. Mais l’homme intérieur, l’homme pascal, frémit en nous, comme le papillon dans la chrysalide. Notre cœur, atteint la joie de Pâques, brûle parfois en nous comme celui des disciples d’Emmaüs – et c’est le germe de notre corps de gloire. Quant à la mort, la nôtre et celle, encore plus douloureuse à envisager, de ceux que nous aimons, nous pressentons, avec une humble confiance qu’elle aussi est devenue désormais un passage, un chemin de résurrection. « Hier », disent les matines de Pâques, « j’étais enseveli avec toi, ô Ressuscité. Hier, j’étais crucifié avec toi. Maintenant, Sauveur, glorifie-moi avec toi, dans ton Royaume. »
Pâques. La vraie vie vient en nous dans la mesure où nous allons vers le Christ. Alors l’âme devient sourire, émotion, amour, pure tendresse et sensibilité, pure vie. Et le Ressuscité peut parfois, bien malgré nous, nous rendre capables de vraie bonté, aussi bien le long et patient service que, parfois, ce simple mot, ce simple regard, qui vient sauver quelqu’un du désespoir. Les hommes d’aujourd’hui souffrent souvent de solitude – au sein même des villes immenses, au sein même de la foule. Puisse la chaleur, la communion de Pâques rayonner dans l’Église et, par elle dans le monde. « Rayonnons de joie, disent encore les textes liturgiques, embrassons-nous les uns les autres. Appelons frères même ceux qui nous haïssent. Pardonnons tout à cause la Résurrection. »
Tout le cosmos est en évolution jusqu’à la nouvelle création, et la nouvelle création naît à Pâques, le Christ ressuscité inaugure secrètement, sacramentellement une ère nouvelle. L’histoire de l’humanité tend vers l’unité diverse de la Jérusalem ultime où « les nations apporteront leur honneur et leur gloire », et la Jérusalem ultime n’est autre que le corps du Christ assumant, unifiant, par la puissance de la Résurrection toutes les langues, toutes les cultures, toutes les « religions » et aussi tous les « athéismes » dans la mesure où ils n’ont cessé et ne cessent de se révolter contre des caricatures de Dieu. Aujourd’hui l’humanité s’unifie à travers de grandes dislocations, de grandes détresses. Même les Églises, dans leur « chair » sociologique et psychologique, sont atteintes par des dislocations, d’une manière visible ou cachée. Mais tout cela prendra certainement place dans un étrange dynamisme de mort-résurrection, dans un dynamisme pascal. Et pour transformer toute mort en résurrection, il faut des hommes d’ascèse et d’imagination, des hommes qui ne se découragent pas et qui donnent aux autres bon courage et bonne confiance. Et où puiseront-ils cette force bonne, cet amour créateur, sinon dans la Résurrection ? « Je suis la Résurrection et la Vie », dit Jésus. Il ne s’agit donc pas d’attendre la résurrection. Il faut la vivre et la faire vivre dès maintenant. En elle, dans l’Esprit saint, l'homme retrouve sa vocation de créateur créé. « Pour résumer toute la durée des siècles » disait saint Maxime le Confesseur, « les uns relèvent de la descente de Dieu vers les hommes, les autres de la montée des hommes vers Dieu ». ÀPâques, dans le Christ, Dieu achève de se révéler aux hommes. Aux hommes maintenant, dans l’Esprit saint, de se révéler à Dieu.
Dommage que personne n’ait pu dire cela à Nietzsche :
« Christ est ressuscité !
En vérité, il est ressuscité ! »
Olivier Clément

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