Il est bon, en temps de carême, de réfléchir au sens de l’ascèse. […] Au point de départ de la vie ascétique, le passage de l’angoisse au désir ou, si l’on veut, du désir comme manque au désir comme élan. L’homme est créé à l’image de Dieu, à l’image pour la ressemblance : il n’est vraiment homme que s’il assume librement sa condition d’image. Or cette plénitude se voile sans cesse. Se produit comme un lien de possession réciproque entre l’homme et le monde. Je deviens sans cesse ma propre idole, pour reprendre une expression de saint André de Crète. Ainsi se fait l’effondrement d’une existence « selon la nature » – la nature, ici, étant inséparable de la grâce – à une existence « contre nature », cependant stabilisée par la miséricorde de Dieu. La nature de l’homme est dédoublée : l’image, avec sa saveur paradisiaque, n’est pas supprimée. Et c’est justement son dynamisme dévié qui provoque ce que la tradition monastique nomme les « passions ». Passions, formes d’idolâtrie, obscur désir de Dieu mais qui l’ignore, se brise sur le mur du néant et reflue en donnant un caractère absolu à des réalités relatives. […]
Selon les Pères, Adam au paradis avait reçu le commandement du jeûne : c’est-à-dire d’une limitation volontaire par totale confiance en Dieu, afin de surmonter la tentation de l’avidité et de l’orgueil, afin de voir le monde sensible non comme une proie, mais comme une eucharistie. Par son jeûne au désert, le Christ nous a demandé de ne pas nous nourrir « seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». La limitation volontaire nous permet, pour employer le langage de la psychologie contemporaine, de libérer – du moins en partie – le désir du besoin, pour qu’il devienne désir de Dieu, faim d’un Dieu qui se donne à nous en nourriture. En quoi le jeûne est à peu près l’inverse de la publicité, qui tend au contraire à investir le désir fondamental de l’homme dans la multiplication des besoins. Et la limitation volontaire permet le partage fraternel, favorise la justice que postule l’amour.
Le jeûne de nourriture est nécessairement lié au jeûne spirituel, et inversement : jeûne de l’amour du pouvoir, des vains raisonnements et des vaines paroles, c’est-à-dire de tout exercice de la pensée qui se retranche des forces unifiantes du cœur. Jeûne, surtout, de la médisance, car, a dit un Père du désert, le seul péché, en définitive, c’est la volonté de détruire l’autre, serait-ce par la seule parole, par le seul mépris.
Au jeûne est étroitement liée la chasteté. La chasteté, ici, désigne une structure de l’esprit, la capacité d’intégrer toute la force de la vie dans le cœur-esprit aimanté par la beauté de Dieu. La chasteté est unification : avec soi-même dans le dépassement du jeu de l’espèce, avec les autres, avec Dieu. Elle prophétise le Royaume et d’une certaine manière l’anticipe. Elle fait l’homme « séparé de tous et uni à tous », comme disait Évagre le Pontique. L’éros, crucifié et métamorphosé par l’agapé, consume dans le feu de l’Esprit la temporalité dont il est dépositaire. La chasteté apparaît ainsi comme une impatience de la Parousie. Dès maintenant, elle permet d’accueillir l’autre comme visage – c’est la clé de la véritable pudeur – dans une entière non-possession.
Quant à la veille, ou éveil, c’est d’abord une sorte d’étonnement devant l’être, devant la sacramentalité de l’être. […] depuis l’Incarnation, c’est toute la terre qui est sacrée, toute la terre qui constitue, disait le Père Serge Boulgakov, l’immense graal qui a recueilli le sang jailli du flanc transpercé du Christ. Ainsi, à travers toutes choses, à travers la nuit de toutes choses, vient l’Époux. Le temps est désormais poreux à l’ultime, la séparation ne passe pas entre le profane et le sacré, mais entre l’ancien et le nouveau : il y a seulement, dans un dynamisme qui est justement celui de l’éveil, du profané et du sanctifié. C’est maintenant que vient le Royaume, et c’est à sa lumière que l’éveil, la veille, la vigilance perçoit le prochain comme une icône et pressent ce Jour où, comme dit le prophète Zacharie, « il y aura sur les clochettes des chevaux : sainte propriété du Seigneur, et... les marmites seront comme des coupes d’aspersion devant l’autel ».
Dans cette perspective, les vertus désignent la personne restaurée, ou plutôt instaurée, dans son harmonie et son unité. L’élan de la nature, dévié et bloqué sur les voies de la dissemblance, suscite les passions. Le même élan, pris dans le mouvement de la ressemblance, provoque les vertus. Les Pères y insistent, il ne nous est pas demandé d’arracher de nous et d’anéantir les activités naturelles, mais de les purifier. « Car rien n’existe, dit l’Aréopagite, qui soit privé de toute participation au bien. » Ainsi se fait la métamorphose, que Maxime le Confesseur stylise admirablement : « Chez l’homme dont l’esprit tout entier se tourne vers Dieu, même la convoitise..., même la violence de la colère se portent vers l’amour divin. Car, à la longue, la participation à la lumière divine, unifiant toute la force des puissances élémentaires, la transforme en amour brûlant, insatiable. » Cette métamorphose se réalise par l’intégration de l’homme à l’humanité crucifiée et glorifiée de Jésus. C’est pourquoi le même Maxime peut écrire : « L’essence de toutes les vertus, c’est le Christ. » Les vertus sont donc divino-humaines : chacune d’elles participe à un mode particulier de la présence de Dieu, à un Nom divin, à une énergie divine qui, par la médiation de l’humanité christique, éveille en nous l’énergie correspondante.
Ainsi, peu à peu, l’homme atteint le détachement et la liberté, qui sont les conditions mêmes de l’amour. En Christ, couronné d’une flamme de l’Esprit, le voici roi, prophète du Royaume, prêtre de l’existence universelle. « Sois comme un roi dans ton cœur, sur le trône de l’humilité. Tu commandes au rire d’aller et il va ; tu commandes aux douces larmes d’aller, et elles vont. Tu commandes au corps, serviteur et tyran : fais cela, et il le fait » (saint Jean Climaque).
Mais n’oublions pas que la « déification » nous renvoie à un Dieu crucifié. Le nom propre de Dieu se révèle dans la désappropriation totale de la croix. « Dieu est amour », écrit Jean. « Celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. » Tel est le but du chemin de l’ascèse : le difficile, crucifiant et lumineux exercice de l’amour.
Olivier Clément, Anachroniques, DDB, Paris 1990

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