Ajouté le: 14 Juin 2015 L'heure: 15:14

La grandeur de l’amitié

Les biens que procure l’amitié sont immenses et inestimables. Les profits que l’on tire de l’aide et de l’assistance mutuelle qui résultent des liens d’amitié sont sans prix. « Le frère aidé par son frère, lisons-nous dans le livre des Proverbes, est comme une ville fortifiée entourée de remparts » (Prov 18, 19). Les hauteurs auxquelles nous élève l’amitié culminent au-dessus de celles des relations de consanguinité et de fraternité selon la chair. Celles-ci appartiennent à la nature. Les liens qui unissent entre eux les frères et les sœurs d’une même famille, si empreints de chaleur fraternelle qu’ils soient, ne sont pas à l’abri de vicissitudes, de multiples écueils, ni de frictions qui peuvent les altérer, brouiller l’entente symphonique des cœurs et induire des divergences et des écarts de vue inconciliables. Les relations entre frères et sœurs ont en partage avec l’amitié, certaines de ses prérogatives spirituelles. Elles peuvent, comme dans l’amitié jouir des privilèges d’une union de cœurs et de confidences partagées, sans toutefois, sauf en de rares cas, pouvoir accéder au sommet où aborde la relation propre à l’amitié qui est de l’ordre d’une affinité élective.

« L’union mystique qui se révèle dans la conscience des amis, écrit Paul Florensky, pénètre tous les aspects de leur vie, elle en éclaire même le côté quotidien. Il en résulte que même dans le seul domaine du travail en commun, de la camaraderie, l’ami devient une valeur plus précieuse que ne le déterminerait sa qualité [… ]. L’aide de l’ami acquiert une nuance mystérieuse et chère pour le cœur. L’avantage qu’il procure devient sacré. [ La relation vécue par deux êtres dans les liens de l’amitié] se dépasse, tend vers le ciel, et s’enracine [profondément dans la vie]. »1 Dans les tourmentes de l’adversité qui assaillent l’âme au cœur des épreuves, l’étreinte du cœur et la douce chaleur de l’amitié, sont une réelle source de consolation. Le silence de l’ami n’en est alors que plus accablant. Aussi l’âme, s’élance-t-elle, par delà les vagues du désespoir, vers ce havre de réconfort où elle est assurée de recevoir auprès de l’ami, ne serait-ce que par sa seule présence, aide, tendre compassion, bienveillance, consolation, soutien, adoucissement de ses peines.

En l’an 1383, l’empereur byzantin Manuel II adressa à saint Nicolas Cabasilas, avec lequel il s’était lié d’une grande amitié, la lettre dont nous donnons, ci- après, la transcription d’un passage. On y perçoit les accents émouvants de son appel à l’ami, dont la parole seule par les lettres qu’il requérait de lui, pouvait atténuer les ardeurs du feu de détresse qui brûlait son âme au cœur de la tourmente politique qu’il vivait alors et lui assurer la douceur d’un baume de consolation : « Que tu surpasses dans l’émission de lettres les sources elles-mêmes, et que moi seul sois manifestement privé d’en être ainsi abreuvé par toi, quand je meurs de soif, ne laisse place à aucune conjecture, et ne permet aucune supposition, mais me force à reconnaître clairement que tu n’as pour ta patrie et pour moi qu’une sollicitude bien faible et déclinante, alors que tu jugeais bon et juste d’aimer l’une et l’autre, et que tu me le confirmais toi-même. Te soucier si peu de moi, surtout en ce moment, c’est tout simplement me négliger, c’est une injustice absolue. D’ailleurs, toi-même le reconnaîtrais sans doute et ne le contesterais pas.[...] Ne vas-tu pas délibérer en toi-même ? ne respecteras-tu pas le droit ? ne requerras-tu pas une lourde sentence contre toi-même pour ton silence, en m’envoyant en dédommagement des lettres nombreuses et longues ? ne souffres-tu pas davantage d’avoir tenu coites tes mains et ta langue, que d’avoir grand besoin aujourd’hui, toi qui estimes la justice, de les mettre en branle jour après jour pour me venir en aide ? Mais si tu te trouves convaincu de m’avoir lésé sans le vouloir en ne m’accordant pas les lettres que tu m’envoyais jadis, et en me privant du courrier accoutumé, mets un terme aux injustices que tu m’infliges, et à ces lettres (coutumières) ajoutes-en trois autres, imitant en cela Zachée, et ajoute encore à ces trois beaucoup d’autres. Car à mon sens, il serait bien meilleur et plus juste à tout point de vue de se livrer soi-même soixante-dix fois sept fois, car tel est le précepte du Christ, pour dédommager et réconforter celui à qui on a fait du tort, que de pardonner à des pécheurs qui viennent s’accuser. [...] Quant à toi, ô le meilleur des hommes, je sais bien que, plein de respect pour la vérité, tu rejetteras les sophismes, et tu n’auras pas à te justifier. A la place, tu chercheras très certainement à me restituer (mon dû) avec des intérêts, sachant que ce n’est qu’ainsi que tu pourras te laver complètement de mes accusations.»2

Le premier Livre de Samuel, exprime en des termes d’union de leurs deux âmes la grande amitié qui liait David et Jonathan : « L'âme de Jonathan fut attachée à l'âme de David et Jonathan l'aima comme son âme [...] Jonathan fit alliance avec David et l'aima comme son âme ». […] Jonathan enleva le manteau qu’il portait et il le donna à David, ainsi que ses autres vêtements et son épée, et son arc et sa ceinture. (1S 18, 1, 3-4)3. « Tout ce que ton âme désire, je le ferai pour toi », dit Jonathan à David.» (1S 20, 4). « Être sans ami », s’apparente mystérieusement à être « en dehors de Dieu. »4

La guérison du paralytique de l’Évangile selon saint Jean à la piscine probatique (Jn 5, 1-15), met en lumière la misère de l’âme privée d’ami. Elle éclaire l’infortune de la privation de l’homme de la main secourable de l’amitié. « Celui qui est seul, s’il tombe, il n’a personne pour le relever », lisons-nous dans le livre de l’Ecclésiaste (ou Qohélet 4, 9). Pendant trente-huit ans, le temps d’accession à la maturité d’une vie d’homme, le paralytique gisant sur son grabat, n’a pu recouvrer la santé, en raison de son dénuement de toute relation amicale. La privation dans sa vie d’infortune d’une main amie qui l’aurait plongé dans la piscine, quand l’eau vient à bouillonner témoigne de la grandeur de sa misère. La douceur de la compassion irradiant d’un cœur aimant n’a pu illuminer, durant le temps de son espérance de guérison, la ligne d’horizon de sa vie de souffrance et d’attente au long des années. Privé d’amitié, il fut privé de tout secours, n’ayant pu susciter aucun élan de pitié ni de commisération de la part de tous ceux qui, allant et venant au Portique de Salomon, ont pu croiser, durant trente huit ans, son regard. La sensibilité de l’âme humaine à la souffrance d’autrui et la compassion qui inclinent naturellement le cœur de l’homme à porter secours à qui se trouve acculé à une extrême nécessité, n’ont pu s’exercer à son bénéfice.

La divine miséricorde et donatrice de tout bien, le seul Ami de l’homme, le Dieu d’amour et de compassion, la Source inépuisable de bonté qui ne laisse aucune vie humaine privée de ses libéralités, s’est portée au secours du paralytique au cœur de son affliction. Le Seigneur Jésus-Christ, venu au Portique de Salomon, tira le paralytique, par les liens de sa divine tendresse, du gouffre de sa souffrance. Mis en présence de la Source inépuisable des guérisons, le Confident des âmes affligées et l’Unique Bienfaiteur de l’homme, le paralytique lui confia son désarroi en ces termes : « Privé d’amitié, je n’ai personne pour me plonger dans la piscine quant l’eau vient à bouillonner, et tandis que j’y vais, un autre me devance et reçoit la guérison, si bien que je demeure paralysé. »5 Le Seigneur lui répondit aussitôt: « Tu n’as personne, dis-tu ? Pour toi, j’ai incliné les cieux pour venir à ta rencontre; pour toi, j’ai détruis le mur d’inimitié qui séparait le ciel de la terre, afin que les flots abondants de mon amour et de ma miséricorde se déversent en ton âme ; pour toi, je me suis incarné, unissant ma nature divine à la nature humaine, afin de faire resplendir la chair que j’ai assumée de la clarté de la gloire éternelle qui m’est commune avec le Père et l’Esprit, et qui vous est offerte en jouissance éternelle, à vous les fils de mon amour. « Prends ton grabat, je t’ordonne de marcher »6, pour annoncer au monde entier, la puissance de ma divine compassion et ma grande miséricorde.

Jacques Agbodjan, Paris

Notes :

1. Paul Florensky, La colonne et le fondement de la vérité, p. 266-267, 268, Éditions l’Âge d’Homme, 1975.
2Correspondance de Nicolas Cabasilas, Lettre 25, p. 136-140, trad. Marie-Hélène Congourdeau, Coll. Fragments, Éditions Les Belles Lettres, 2010.
3. André Néher, L’essence du prophétisme, page 90, Editions Calmann-Lévy, 1972 et 1983.
4. « Pour le chrétien, tout homme est un prochain, mais tout homme n’est pas un ami. L’ennemi, celui qui hait, qui calomnie, sont quand même des prochains ; même celui qui aime n’est pas toujours un ami, car les relations d’amitié sont profondément individuelles et exceptionnelles. C’est ainsi que le Seigneur Jésus n’appelle « amis » ses apôtres qu’avant de se séparer d’eux, quand il est au seuil de sa passion et de sa mort (Jean XV, 15). Par conséquent l’existence de frères, quelques aimés qu’ils soient, ne supprime pas pour autant le besoin de l’ami, ni vice versa. Au contraire, la présence de frères rend encore plus vive l’exigence d’un ami, tandis que l’existence d’un ami inclut la nécessité des frères. » Paul Florensky, ibid.
5. Doxastikon du Lucernaire des Vêpres du Dimanche du Paralytique, ton 5.
6. Doxastikon des Apostiches des Matines du mardi de la quatrième semaine après Pâques, ton 5.

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