Ajouté le: 3 Juin 2015 L'heure: 15:14

Saint Justin le martyre et le philosophe

Fragments dudialogue avec le Juif Tryphon1

– Je vous dirai tout ce que je pense, lui répondis-je. Assurément la philosophie2 est le plus grand de tous les biens et le plus précieux devant Dieu, puisqu’elle nous conduit à Lui et nous rend agréables à ses yeux ; aussi je regarde comme les plus grands des mortels ceux qui se livrent à cette étude. ...

– ... Mais, lui répondis-je, on ne peut voir Dieu des yeux du corps comme les autres êtres. L’esprit seul peut le concevoir, ainsi que l’enseigne Platon, dont je professe la doctrine.

– Mais, reprit le vieillard, dites-moi ce que vous pensez de rame. Saisit-elle plus vite les objets que ne le fait l’œil du corps, ou bien peut-elle voir Dieu sans le secours de l’Esprit Saint3?

– Platon nous dit que l’œil de l’âme est doué d’une pénétration si vive, qu’avec lui, et c’est aussi pour cet usage qu’il a été donné, nous pouvons voir l’Être par excellence, l’auteur de toutes les choses intellectuelles, qui n’a lui-même ni couleur, ni figure, ni étendue, rien en un mot de ce qui tombe sous les sens. Qu’est-ce que Dieu, en effet, sinon l’Être au-dessus de toute essence, ineffable, incompréhensible, seul beau, seul bon, remplissant d’une lumière soudaine les âmes pures, à cause de leur affinité avec lui et de leur désir de le voir ?

– Quelle est donc, reprit le vieillard, cette affinité que vous leur supposez avec Dieu ? L’âme serait-elle immortelle, divine, une partie de cette grande âme qui régit le monde ? Comme elle voit Dieu, nous pouvons donc déjà, par notre esprit, le contempler et être heureux.

– Oui, certainement, répondis-je.

– Mais les âmes des animaux peuvent-elles aussi s’élever jusque-là, reprit-il, ou bien l’âme de l’homme diffère-t-elle de celle du cheval, de l’âne, etc. ?

– Nullement. Elle est la même chez tous.

– Les chevaux et les ânes ont donc vu Dieu ou le verront un jour ?

– Non, certes. Il est même des hommes, et je parle ici du vulgaire, qui ne le verront pas; c’est un privilège réservé seulement à l’homme de bien, rendu à sa pureté primitive par la pratique de la justice et de toutes les autres vertus.

– Ainsi, reprit-il, ce n’est point à cause de son affinité avec Dieu que l’âme le voit, ni même parce qu’elle est esprit, mais uniquement parce qu’elle est juste, pure, vertueuse.

– Mais, repris-je, à quels maîtres recourir, quel appui réclamer pour nous soutenir, si ces grands génies4 eux-mêmes ont ignoré la vérité ?

Il me répondit :

– A une époque fort éloignée de la nôtre, bien avant tous vos philosophes vivaient des hommes justes, saints, agréables à Dieu, remplis de son esprit. Inspirés d’en haut, ils annoncèrent tous les événements que nous voyons s’accomplir sous nos yeux. Ces hommes, ce sont les prophètes. Seuls ils ont connu la vérité et l’ont fait connaître. Étrangers à la crainte, exempts de vanité, mais remplis de l’esprit de Dieu, ils publiaient ce qu’ils avaient vu et entendu. Leurs écrits existent encore. Ceux qui les lisent attentivement et sans prévention comprennent le principe et la fin de toutes choses, et savent bientôt tout ce que doit savoir un véritable philosophe. Ils ne discutaient pas quand il fallait parler. Ils étaient les témoins de la vérité, et combien leur témoignage est supérieur à tous les raisonnements ! Les événements passés et ceux qui arrivent tous les jours nous forcent impérieusement de croire à leurs paroles. Ils célébraient la gloire de Dieu le Père, le souverain arbitre de l’univers. Ils annonçaient aux hommes celui que Dieu nous a envoyé, c’est-à-dire le Christ, son Fils. Vous ne trouvez rien de semblable chez ces faux prophètes, que remplit l’esprit impur, l’esprit de mensonge. Ils cherchent à éblouir par des prestiges, et ne célèbrent que l’esprit d’erreur qui les animait, je veux dire le démon (I Timothée 4, 1). Mais, avant tout, demandez que les portes de la lumière s’ouvrent pour vous. Qui peut voir et comprendre, si Dieu et son Christ ne lui donnent l’intelligence ?

... Et un feu secret me dévorait ; je brûlais du désir de connaître les prophètes et les hommes divins amis du Christ. En repassant dans mon esprit tout ce que m’avait dit le vieillard, je pensais que là devait se trouver la seule philosophie utile et certaine. Vous savez maintenant comment et pourquoi je suis philosophe. Je n’ai plus qu’un désir, c’est de voir tous les hommes entrer dans la même voie et ne pas s’éloigner de la doctrine du Sauveur. Et elle respire je ne sais quelle majesté terrible, bien capable d’effrayer les hommes qui ont abandonné le droit chemin. Ceux qui méditent cette doctrine y trouvent au contraire le plus délicieux repos. Si vous vous intéressez à vous-mêmes, si avec le désir du salut, vous avez confiance au Dieu qui veut vous le procurer, venez vous instruire à l’école du Christ, faites-vous initier à ses mystères et vous pourrez connaître le bonheur.

Notes :

1. Défense du christianisme par les Pères des premiers siècles de l’Église/1843, II-IV; VII-VIII; traduit par M. DE GENOUDE.
2. C’est-à-dire la véritable philosophie – penser sur la vérité divine, pas dans un sens technique.
3. Également, d’après st. Irinée, Adv. Haeres. IV, XX, 6 et 8 (P.G. VII, 1036-1038) la condition de voir Dieu est d’avoir en soi le Saint Esprit.
4. C’est-à-dire les renommés philosophes.

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