Révérende mère Silouana,
Quand quelqu’un quitte l’Eglise car il a été blessé par les clercs, mais affirme avoir goûté à la grâce et à la joie du Seigneur, est-ce que cela est véridique ou plutôt illusoire? Est-ce que quelqu’un peut expérimenter la grâce et se détacher de Dieu par la suite?
Justine
Ma chère Justine,
Merci pour cette question qui recèle en elle plusieurs autres questions et défis.
Je vais commencer par répondre à ta dernière question: « Est-ce que quelqu’un peut expérimenter la grâce et se détacher de Dieu par la suite? »
Ma réponse est : Oui. Oui, car Dieu visite l’être humain par Sa grâce, en lui offrant la possibilité de goûter à la joie, tant dans l’Eglise, qu’en dehors de celle-ci. Dieu nous appelle tous à la joie, mais les hommes ne sont pas tous disposés à ouvrir leurs cœurs à cet appel, car ils sont préoccupés par d’autres « joies ». Par contre, quand quelqu’un se trouve dans un bon moment de sa vie, le Seigneur peut pénétrer avec Sa grâce dans la conscience de cette personne, en faisant que son cœur puisse ressentir Sa présence. Cette Présence est la joie dans le vrai sens du terme. Quand quelqu’un fait une telle expérience, il ne peut pas l’oublier, mais il peut s’en détacher. Il ne peut pas l’oublier car elle n’est pas inscrite dans la « mémoire neuronale », mais dans le ressenti profond de sa raison. Il peut s’en détacher, car cet avant-goût ne transforme pas sa personnalité et son ressenti psychosomatique de façon magique. Nous avons là les produits de l’égo, de l’homme ancien, qui vit en traitant au mieux les informations et les expériences qu’il croit utiles pour sa vie, qui n’est autre que de la survie. Ainsi, chez celui qui a goûté à la joie du Seigneur, va s’intensifier le conflit fondamental de l’âme humaine, entre les désirs et les demandes de l’image de Dieu en nous et les désirs et les demandes de la personne qui survit, de la personne qui ne fait que s’adapter au monde extérieur. Quelquefois, ce conflit se résout en faveur de « l’image de Dieu en nous », la personne humaine choisissant ainsi de s’engager dans une lutte avec les désirs et les exigences de l’homme ancien. Je souligne, ce n’est pas une lutte contre ces désirs et ces exigences, mais avec eux. C’est une lutte par laquelle l’être humain retrouve son aspiration à la joie égarée dans la recherche du plaisir coupable pour la convertir, pour la diriger vers Dieu. Mais la plupart du temps, l’homme ancien, l’égo hédoniste, reprend le dessus.
Pour que la personne humaine entre de façon existentielle dans la Sainte Joie goûtée ou peut-être uniquement désirée, elle a besoin de renoncer à la survie pour entrer dans la Vie, qui est le Seigneur. Il nous a offert Sa Vie et nous l’offre en permanence dans la Sainte Eglise. Ce n’est que dans l’Eglise qu’on reçoit la Vie, on s’y abreuve par les Saints Dons et c’est uniquement de cette manière qu’on peut se l’approprier. Ce n’est que dans l’Eglise qu’on apprend à vivre cette Vie comme étant la notre. Il est essentiel de se rendre compte que ce processus d’apprentissage exige du temps, le temps étant, selon les dires de Père Dumitru Stăniloae, l’intervalle offert par Dieu à l’homme pour répondre à Son amour.
En revenant à la personne dont tu m’as parlé, qui s’est éloignée de l’Eglise, si elle va persister à rester éloignée, elle va rater son devenir car elle se soustrait à ce processus d’apprentissage qui est une œuvre spécifique de la grâce dans l’Eglise. On peut goûter à la grâce en dehors de l’Eglise, mais on ne peut pas grandir spirituellement ailleurs, on ne peut pas se sanctifier, se déifier, que par cette grâce. Cette personne pourra vivre, un certain temps, une sorte de joie, qui n’est autre que le souvenir de la vraie joie, mais, petit à petit, cela va laisser la place à un goût amer. Elle pourra s’en rendre compte aisément, rien qu’en examinant ses pensées et son comportement. Si elle se rend compte que les mauvaises pensées, les jugements, la fierté et les comportements qui en découlent se sont multipliés et qu’ils assombrissent sa pensée, il y a encore des chances pour qu’elle revienne à la Vie qui est en l’Eglise. Mais si ce regard est toujours orienté vers l’extérieur, vers ces clercs qui l’ont blessée, elle va voir et va offrir à sa raison uniquement des raisons de juger leurs faiblesses et leurs péchés.
Alors, le problème n’est pas si l’expérience de la grâce et de la joie divines étaient ou pas véridiques. J’ai choisi de dire que c’était véridique, mais ça pouvait être illusoire. Le vrai problème est constitué par l’attitude de cette personne par rapport à l’Eglise et à ceux qui l’ont blessée. En premier lieu, elle a confondu la Sainte Eglise avec le comportement pécheur de ses membres. Tout membre de l’Eglise peut se comporter mal, sans pour autant cesser d’être un membre de l’Eglise, à condition qu’il ne se « détache » d’elle, de manière consciente et voulue. Sans doute, un mauvais comportement est un péché et engendre de la douleur tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et il peut même éloigner quelqu’un de l’Eglise. Mais par le Saint Mystère du Repentir, il peut se « réconcilier avec l’Eglise ». On se doit de souligner que l’éloignement de l’Eglise se fait par le péché personnel et par la volonté libre de chaque être humain. Personne ne peut être « éloigné » de l’Eglise par quelqu’un d’autre. Par conséquent, la personne dont tu parles n’a pas été éloignée de l’Eglise par l’un de ses serviteurs, mais parce que, libre et consciente, elle a commis un péché qui l’a amenée à quitter l’Eglise. Elle a besoin de se rendre compte de se péché et de choisir librement de se repentir et de recevoir le pardon que Dieu donne gratuitement dans le Saint Mystère du Repentir. Si par contre, elle va considérer qu’elle a quitté l’Eglise parce qu’elle a été blessée par ses serviteurs, il sera difficile qu’elle trouve le repentir, car elle restera dans les ténèbres psychologiques de la raison coupée de l’Eglise. Cette personne vivra non pas le souvenir de la Joie du Seigneur, mais l’inquiétude, la mémoire du mal, la haine et d’autres péchés dont Dieu veut nous délivrer.
Je t’en prie, Seigneur, aie miséricorde de cet être blessé et donne-lui à nouveau Ta Joie et la force de pardonner et de se repentir.
Je prie pour toi et je te bénis,
Maica Siluana

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