Ajouté le: 15 Avril 2014 L'heure: 15:14

La Croix du Christ est le couronnement de la liberté de l’homme (2)

La Croix couronne la liberté de l’homme mais, elle peut aussi la faire déchoir de sa noblesse, si l’épreuve de la liberté, à laquelle, est soumise toute vie humaine à la suite du premier père de l’humanité, Adam, et selon le dessein providentiel de la Sagesse divine, tourne à son désavantage.

Saint Maxime le Confesseur, dans sa Lettre I, adressée en l’an 642 au préfet de la province d’Afrique, Georges1, éclaire les dispositions de la Providence divine à l’égard de l’exercice de notre liberté en synergie avec le dessein de sa miséricorde, qui nous prodigue en toute chose ce qu’il nous faut pour notre bien.

Dieu a disposé devant l’homme un vaste champ d’exercice de sa liberté, délimité par une borne salutaire. Cette borne est éclairée par le luminaire du juste jugement. La divine Sagesse l’a placée à la frontière de ce qui dépend de nous et de ce qui est du ressort de sa Providence, délimitant ainsi d’un côté, ce qui est soumis à sa volonté, c’est-à-dire, les choses qui ne nous sont d’aucune utilité, qui ne peuvent nous rendre ni mauvais ni bons par leur usage et dont l’acquisition ne relevant pour nous d’aucune nécessité, devient une entrave à l’acquisition des vertus et une cause de vaine gloire (les prédictions, la connaissance anticipée des temps…). Celles-ci ouvrent devant l’homme une voie d’errance et de perdition loin du chemin de la vie. De l’autre côté de cette borne, Dieu a disposé les choses accordées à l’exercice des puissances de notre âme ; les choses dont la possession et la jouissance, relevant de l’exercice de notre liberté, de notre discernement, de notre jugement, de notre volonté peuvent, ou bien porter à maturité en nos âmes la croissance des vertus ou au contraire, par leur usage immodéré, faire croître en nous l’ivraie des passions.

C’est en prévision d’une telle jouissance immodérée des biens soumis à l’exercice de notre jugement et de notre discernement que Saint Isaac le Syrien, en bon père spirituel, soucieux de la santé de l’âme de ses fils spirituels, met en garde contre l'erreur qui consisterait à rechercher par amour du plaisir qu'elles dispensent les vertus supérieures avant d'avoir purifié l'intelligence et guéri la maladie des pensées.

« Chaque vertu en effet est la mère de la suivante ; si donc tu délaisses la mère qui doit engendrer les vertus pour te mettre à rechercher les filles avant d’avoir leur mère, ces [prétendues] vertus se révèlent être des vipères pour ton âme ; si tu ne les rejettes pas loin de toi, tu ne tarderas pas à mourir. » (Isaac le Syrien, Discours 68, 3).

Car, s'il y a un ordre dans l'effusion des grâces de l'Esprit-Saint dans notre cœur, il en est également un, lié à la croissance des vertus. « Les vertus s’obtiennent l’une à la suite de l’autre, de telles sorte que le chemin [qui mène de l’une à l’autre] ne soit ni trop pesant ni trop pénible, et que l’on puisse les acquérir selon leur ordre. » (Isaac le Syrien, Discours 46, 1). Dans le 30e discours, Saint Isaac donne un conseil analogue : « Si la pupille de ton âme n’a pas été purifiée, ne t’aventure pas à regarder le globe solaire : tu serais privé même de la vue ordinaire, qui consiste dans la simple foi, dans l’humilité, dans la confession qui jaillit du cœur et dans une pratique légère, proportionnée à tes forces. Et on te jetterait dans l’un de ces lieux spirituels qui ne sont que ténèbres et absence de Dieu, comme cet homme qui a eu l’audace de pénétrer dans la salle du festin avec des habits sordides (cf. Mt 22, 11-13) » (Isaac le Syrien, Discours 30, 21).

Cette mise en garde de Saint Isaac n'est pas de peu d'importance, car chaque vertu est attachée à une affliction. Elles croissent au milieu des ronces et des épines, tel le bon grain de la parabole au milieu de l'ivraie (Mat 13, 25). Les vertus par lesquelles notre âme reçoit vigueur, santé ainsi que son renouvellement, croissent et se fortifient par l'aiguillon des épreuves qui sont, selon saint Isaac, un grand don de la bonté miséricordieuse de Dieu : car plus l'homme s'élève et pénètre dans la vie spirituelle, plus il a besoin de crainte et de vigilance, et tire grand profit des épreuves qu’il rencontre. (cf. Isaac le Syrien, Discours 50).

Le Seigneur a donc ensemencé, en sa sagesse et selon « les richesses de bonté, de patience et de longanimité » (Rom 2, 4) de sa divine économie, le champ d’exercice de la liberté de l’homme de trois essences : l’essence de ce qui nous est permis, l’essence de ce qui nous est utile, mais dont l’usage est soumis à l’exercice de notre discernement et à l’observance du temps où nous pouvons être en mesure de jouir de ses fruits, et l’essence de ce qui nous est nécessaire et se révèle pour nous, source d’un grand profit spirituel. Une considération de ces trois essences nous révèle les bienfaits et les maux attachés à chacune d’elle.

  • la première de ces essences est celle de ce qui nous est permis, et qui cependant nous est indifférent pour l’acquisition des vertus (l’attention portée aux besoins de la nature en nous, les soins que requièrent les exigences vitales…) ;
  • la deuxième est l’essence de ce qui nous est utile et dont la possession ou la jouissance est soumise au discernement du temps (l’acquisition des vertus). La jouissance hors-temps de ses fruits, résultant d’un mauvais usage de notre faculté de jugement, ne nous apporte aucun profit spirituel, ne nous procure aucun avantage et révèle l’impuissance de nos facultés à « s’arroger des possibilités hors de notre portée ».2 « Souvent, une chose nous apparaît utile, alors qu’en réalité elle porte en elle une cause de ruine »3. C’est un tel usage qui occasionna la chute d’Adam et Eve à l’aube de la création4, et qui eut pour conséquence de les faire déchoir du bien pour les plonger dans la désolation qui résulta de la chute ;
  • la troisième essence est celle de ce qui nous est nécessaire, et dont la possession ou l’usage, si nous en jugeons par l’excellence de ses fruits spirituels, nous procure de grands avantages [offrande de notre cœur et de notre amour au Christ, dans une foi sans partage, dans le repentir, la veille, la prière d’action de grâces et de demandes] (cf. Phil 4, 6).

C’est, en ayant les yeux fixés sur ce champ non labouré, gardé de toute atteinte du mal par les commandements salutaires de l’Évangile et dans lequel, le Seigneur, en son amour, en sa bonté, en sa bienveillance et sa sagesse, et selon les ressorts de sa divine providence, a jeté les semences propres à l’exercice de la liberté humaine, que l’Apôtre Paul écrit aux Corinthiens :

« Tout est permis, mais tout n’est pas profitable ». (1Cor 6, 14)

« Tous est permis, mais tout n’édifie, pas ». (1Cor 10, 23)

Le Seigneur a donné pour clôture à ce champ d’exercice de la liberté humaine, une haie non épineuse, semée de deux plantes qui entremêlent sans dommage leurs feuillages : la première est le commandement donné à Adam, à l’aurore de la création, dans le jardin d’Éden : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas ». (Gn 2, 16), et la deuxième est le commandement de la Loi parfaite de l’Évangile donné au temps de la venue de la grâce : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit, et tu aimeras ton prochain comme toi-même ». (Dt 6, 5 – Mt 22, 37).

Le premier commandement fut donné, alors que, dans un état d’enfance et d’immaturité spirituelle, il était nécessaire à Adam de s’éclairer et d’illuminer sa route par la lumière de l’obéissance de la foi en Dieu seul, dont la Providence le gardait à couvert sous Ses ailes, pour lui « faire gagner le chemin le plus court pour l’acquisition des vertus » (saint Isaac, Discours 33). Et le deuxième commandement, donné au temps de la venue de la grâce, auquel se rattache la Loi et les prophètes est une source jaillie des profondeurs de la miséricorde de Dieu et qui est illuminée par la lumière de tous les autres commandements. Cette deuxième prescription fut aussi donnée à l’homme pour lui éviter d’errer sur la voie longue, large et spacieuse, pleine de périls et que l’Évangile révèle comme une voie qui mène à la perdition :

« Entrez par la porte étroite, large en effet et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7, 13-14).

Saint Augustin écrit dans son commentaire du Psaume 90 : « Que ta voie soit le Christ, et tu ne tomberas pas dans les pièges du diable. Mais sortir de la voie, c’est tomber dans les filets. De part et d’autres ses embûches sont dressées, ses filets sont tendus, tu ne marches que dans les pièges. Mais veux-tu marcher en toute sécurité ? Ne va ni à droite ni à gauche, prends pour chemin celui qui veut être ton chemin (Jn 14, 6), afin de te conduire à lui et par lui, et tu n’auras point à redouter les pièges des chasseurs ».5

 Le premier enseignement qui ressort de ces deux commandements pourrait ainsi s’énoncer : que l’intelligence de l’homme s’adonne au but pour lequel elle a été créée, qu’elle s’attache à la mémoire de Dieu et qu’elle cesse de se mettre en peine des choses qui passent. (Isaac le Syrien).

Notes :


1. Maxime le Confesseur, Lettres, 1, Introduction, p. 56-60, trad. Emmanuel Ponsoye, Coll. Sagesses chrétiennes, Les Editions du Cerf, 1998.
2. Saint Maxime le Confesseur, Lettre, 1, page 67, op, cit.
3. Isaac le Syrien, Discours spirituels, 46, 2.
4. « La femme vit que l’arbre était bon à manger, et séduisant à voir, et qu’il était cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils reconnurent qu’ils étaient nus ». (Gn 3, 6-7).
5. Saint Augustin, Discours sur les psaumes, Discours sur le psaume 90, pages 171-172,Tome II, Les Editions du Cerf, Paris 2007.

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