Les années étaient passées, la vie au monastère paraissait si naturelle, comme si jamais je n’avais vécu dans le monde, les jours passaient l’un après l’autre, et la prière s’unissait au travail, en glorifiant Dieu de toutes choses, au ciel et sur la terre.
Un jour, j’étais à l’aéroport, en attendant un avion. C’était l’avion qui menait vers les terres où j’avais fait pour la première fois la rencontre de Son Excellence, là où j’avais laissé bagages et souvenirs, où j’avais potassé des manuels d’université, mais où j’avais aussi parcouru des milliers de kilomètres afin de rencontrer la vraie foi, le Christ, qui ensuite m’avait guidé vers le monastère. C’est ainsi qu’un joyeux événement allait me ramener dans la famille de Gabriel, qui était tout bébé quand je l’avais vu pour la dernière fois et qui maintenant était un petit garçon de presque cinq ans.
L’aéroport semblait pareil à tous les autres, une foule de gens fourmillait dans tous les sens, les uns attendaient impatiemment que les portes automatiques du terminal s’ouvrent et laissent apercevoir le visage de la personne aimée, un fils ou une fille, un mari ou une femme, un neveu ou une nièce, des amis ou des frères, et les autres de l’autre côté de la porte s’empressaient vers la sortie, en cherchant dans la foule, le sourire au visage, ceux qu’ils attendaient, ils cherchaient les yeux qui versaient des larmes de joie, ils cherchaient les bras qui se tendaient pour les serrer, ils cherchaient l’amour dont ils se languissaient après un si long chemin...
La chose la plus intéressante est que les portes de l’aéroport ne s’ouvrent que dans une seule direction, comme les Portes Royales, comme les Portes du Royaume : toutes s’ouvrent de l’intérieur et ceux qui sont dehors, attendent, attendent, attendent... Mais tous avec un sourire sur le visage, tous avec une joie, une impatience, ardemment, car au-delà des portes il y a ceux qu’ils aiment. Tous savent que les portes vont s’ouvrir, tôt ou tard, même si certains avions ont du retard, les portes vont forcément s’ouvrir ; il faut seulement attendre avec patience ; et c’est pourquoi ils sont joyeux, c’est si beau de revoir les êtres chéris lorsque les portes s'ouvriront.
N’attendons-nous pas de la même façon, avec espoir, de voir s’ouvrir les portes du Royaume, pour y revoir tous ceux qui sont partis plus tôt et tous ceux qui vont partir avant nous ? Seigneur, les portes de Ton Royaume, il n’y a que Toi qui puisses les ouvrir.
Il en va de même dans la vie, tout le temps nous attendons quelque chose et c’est ce qui nous donne la force de continuer. Lorsque nous sommes petits, nous attendons de grandir ; lorsque nous sommes à la maternelle nous attendons d’aller à l’école primaire ; lorsque nous sommes à l’école, nous attendons que cela se termine et de nous rendre à l’université, à notre majorité ; après, nous attendons d’avoir une vie de famille, un emploi, puis d’avoir des enfants, et nous attendons, nous attendons... Lorsque nous sommes en chemin, nous attendons de revenir à la maison, lorsque nous nous sommes disputés avec quelqu’un, nous attendons de nous réconcilier, lorsque nous sommes tombés nous attendons de nous relever, lorsque nous sommes malades nous attendons de guérir, lorsqu’il fait mauvais temps nous attendons qu’il fasse beau, et nous attendons… L’homme est ainsi ! Il attend d’aimer et d’être aimé, de comprendre et d’être compris.
Avec toutes ces attentes, l’avion a atterri et j’ai retrouvé ces amis avec qui j’avais fait un long chemin, le chemin de l’école mais aussi le chemin de la foi, jusqu’à ce que nos pas nous aient portés dans des directions différentes – moi, j’ai pris le bus qui menait vers le monastère, eux, celui qui menait vers le mariage. C’est ce qui était écrit ! Et c’est ainsi ici aussi, où le monde attend dans les stations de bus, car à la fin, la dernière station, c’est toujours le Royaume de Dieu.
C’est aussi ce qu’a compris Gabriel, car il allait tous les dimanches à l’Église, là était sa " station préférée ", il savait qu’il devait vénérer les icônes avant que la Divine Liturgie ne commence, dire les prières qu’il savait par cœur, et attendre. D’abord, il attendait que la Liturgie commence, ensuite il attendait les ecténies et les prières, l’entrée des Saints Dons, ensuite il attendait de dire le Credo et le Notre Père, enfin il attendait la Sainte Communion ! C’était le moment le plus beau pour Gabriel, parce qu’il savait qu’après le Notre Père il y aurait la Sainte Communion, et il se mettait gentiment dans la file avec les enfants de son âge et il attendait avec impatience. Pour cela, même s’il avait du mal à se lever le dimanche matin, il le faisait quand même. Parfois même c’était lui qui levait son papa, pour le presser d’aller plus tôt à l’office ; il pensait que peut-être, s’il arrivait plus tôt à l’Eglise, la Liturgie allait aussi commencer plus tôt.
Lorsque je suis entré dans la maison, Gabriel était tout joyeux, parce qu’il ne voyait pas tous les jours des moines. Au début il était un peu intimidé, il s’est vaguement caché derrière le canapé du salon, lorsque nous nous sommes mis à table, il a pris son courage à deux mains et il est venu me poser des questions sur certaines choses qu’il voulait mieux comprendre... C’est ce que le Seigneur avait voulu, que nous nous retrouvions seul à seul, parce que chacune des personnes de la famille était trop prise avec les affaires de Marthe pour pouvoir remarquer que nous nous étions engagés dans une conversation très importante.
– Père, mais toi tu es prêtre et aussi moine ?
– Oui, Gabriel.
– Et tu fais souvent des offices dans l’Église ?
– Oui, avec l’aide de Dieu.
– Moi aussi, je vais chaque Dimanche à l’Église pour l’office,dit Gabriel, souriant.
– Je m’en réjouis. Et tu aimes y aller ? Tu comprends l’office ?
– Oui, mais j’aimerais te confier quelque chose, dit Gabriel et tout à coup son visage devint sérieux, sobre, pensif…- Tu sais que nous allons chaque dimanche à l’Église pour communier. Nous attendons pendant toute une semaine et puis nous y allons... nous allons recevoir le Seigneur, c’est ce que dit papa.
– Oui, je le sais bien, et moi aussi j’attends avec impatience de célébrer la Divine Liturgie le plus souvent possible, pour pouvoir communier. Alors Gabriel hocha la tête sagement, et mit sa main au menton … Il était clair qu’il avait tout compris.
– Je comprends…je comprends… Mais tu sais que le Christ notre Seigneur a été crucifié, et qu’Il est mort ? C’est ce que dit aussi le Credo, car nous avons appris le Credo à l’Eglise.
– Oui… je sais… répondis-je, en commençant à m’inquiéter de la tournure que cette conversation prenait.
– Je pense que je vais mourir moi-aussi … Et papa aussi va mourir, maman aussi va mourir ; tout le monde doit mourir une fois.
– Oui, Gabriel. Mais cela va arriver dans très longtemps. Tu es un petit enfant, tu as toute une vie devant toi, et maman et papa sont jeunes encore … C’est ce que j’ai dit, mais j’étais déjà en sueur, et j’ai commencé à prier.
– Mais père, tu sais que notre Seigneur « est ressuscité des morts le troisième jour » ? C’est ce qui est dit aussi dans le Credo,sourit Gabriel, puis il ajouta, parce que nous avons appris le Credo à l’Église.
– Oui, je le sais, bien sûr.
– Père, j’ai pensé que chaque dimanche, quand j’irai à l’Église, je vais prier le Christ notre Seigneur de me ressusciter aussi, si je meurs …Je ne savais plus quoi dire, sans le vouloir quelques larmes s’écoulèrent furtivement le long de mes joues, sans prendre garde. Mais Gabriel poursuivit :
– Si je suis sage, peut-être le Seigneur sera bon et va aussi ressusciter papa et maman et comme ça, même s’ils sont vieux, le Seigneur Jésus va les ressusciter quand ils mourront.
– Oui, Gabriel, c’est vrai ! Il va les ressusciter ! Il faut seulement croire et prier.
– Père, est-ce que toi aussi, tu veux ressusciter ?
– Oui, lui répondis-je avec joie. Jamais personne ne m’avait posé cette question, mais c’est si merveilleux ! Peut-être devrais-je aussi poser cette question à ceux qui viennent au monastère... Peut-être est-ce même pour cela qu’ils montent au monastère, d’ailleurs ! Mon Dieu ! C’est pour cela qu’ils viennent, pardonne-moi Seigneur, comment ne l’avais-je pas encore compris, comment ai-je pu ne pas y penser…
– Alors je vais prier ce dimanche à l’Église, pour que le Seigneur te ressuscite aussi, et toi, prie pour qu’il me ressuscite, dit Gabriel le cœur rempli d’une grande joie et il me serra dans ses bras avec force. Même si ses petits bras ne pouvaient pas me saisir complètement, il était si heureux.
– C’est ce que je vais faire, Gabriel ! C’est ce que je vais faire !
Et c’est ce que nous faisons, nous les moines. En l’Éternel nous mettons notre espérance, pour qu’Il se tourne vers nous, et qu’Il entende notre prière pour notre résurrection et notre vie éternelle. C’est alors que je me suis rendu compte que beaucoup de choses que j’avais attendues dans cette vie étaient éphémères et n’avaient pas beaucoup de sens. Depuis ce jour-là, lorsque je franchis le seuil de l’Église, je pense que le jour viendra où le Seigneur viendra dans Sa gloire pour juger les vivants et les morts, et Son Royaume n’aura pas de fin. Et nous serons tous là, et cette fois, nous serons ressuscités ! Il y aura tous ceux que nous mentionnons pendant la Divine Liturgie, nous y serons, tous ceux qui communient avec un cœur pur, il y aura tous ceux que nous avons aimés, tous ceux pour lesquels nous avons prié, tous ceux qui ont suivi le Seigneur, tous ceux qui comme Gabriel ont osé crier vers le Seigneur – Souviens-Toi de moi, Seigneur, quand Tu viendras dans Ton Royaume !
Archimandrite Atanase, Monastère de la Dormition de la Mère de Dieu, Rome

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