Immense savant et redoutable apologiste, mais théologien discutable…
On aurait pu penser que, huit siècles après sa mort, tout a été dit et écrit sur Origène et que la polémique est close. Il n’en est rien.
Admiré par Saint Athanase le Grand et par Saint Grégoire de Nysse, accusé par Saint Méthode et par le Bienheureux Jérôme, condamné finalement pour hérésie par le Ve Concile œcuménique en 553, il fait l’objet récemment d’un hommage appuyé de Benoit XVI. Dans son homélie pour la vigile pascale, le 25 avril 2007, l’éloge du Pape est tel qu’il ressemble bien à une réhabilitation. Son discours ne mentionne même pas les zones d’ombre dans l’œuvre d’Origène et, encore moins, sa condamnation pour hérésie.
A la fois, savant, missionnaire, professeur et chef d’école, apologète et exégète, philosophe et théologien, Origène est une personnalité fascinante qui domine son époque et déborde bien au-delà du IIIe siècle.
Origène, surnommé par Photie, Adamanitos ou l’Homme d’acier, car « il enchainait ses idées avec des chaines en acier », a eu une vie exemplaire. L’ensemble de son œuvre est celle d’un immense savant. En revanche, son enseignement théologique est beaucoup plus discutable : s’il a séduit de grands Pères de l’Eglise, il a été rejeté par d’autres, pour être finalement condamné pour hérésie.
UNE VIE EXEMPLAIRE
Origène est né en 185, à Alexandrie en Egypte, dans une famille chrétienne – sa langue maternelle est le grec. Esprit passionné, très religieux, familier depuis son enfance avec les Ecritures, il a dix-sept ans en 202, lorsque l’Empereur Septime Sévère interdit le prosélytisme aux chrétiens (ce qui revient à empêcher tout bonnement la diffusion du christianisme). Il s’agit d’ailleurs du premier acte juridique anti chrétien.
S’ensuit, bien évidemment, des persécutions, pendant lesquelles le père d’Origène, Léonidès, meurt martyrisé. Dans une lettre émouvante, qui nous est parvenue, Origène encourage son père au martyre : « Sois vigilent et ne pense pas à autre chose à cause de nous ».
Par la suite et durant toute sa vie, Origène place très haut et fait l’éloge du martyre chrétien, seule manière par laquelle « nous pouvons payer notre dette envers Dieu ».
Parallèlement avec son éducation religieuse, il s’initie à la culture profane : grammaire, rhétorique, philosophie. Il ne se contente jamais d’une connaissance « suffisante » : Origène pousse son savoir jusqu’ à l’épuisement d’un sujet. Sa maîtrise de la philosophie est telle, qu’il suscite l’envie de ses adversaires : Porphyre, philosophe néo platonicien, auteur d’un ouvrage célèbre à l’époque, « Contre les chrétiens ». Comme Plotin, Origène suit les cours d’Ammonios Saccas. Bien entendu, il connait en profondeur Platon, mais aussi Numénios d’Apamée, Apollophane, Moderatus, Nicomaque, Kronius, Longin…
Brillant élève de Clément d’Alexandrie, il lui succède à la tête de Didascalée, l’école catéchétique d’Alexandrie, a seulement dix-huit ans. Sa foi exaltée est telle que, pour suivre à la lettre un texte de l’Evangile de Mathieu, Origène ira jusqu’à se châtrer. Il regrettera plus tard ce geste.
En 230, Origène est ordonnée presbytre par ses amis évêques, à Césarée, en Palestine. Son évêque d’Alexandrie, Démétrius, le fait exiler et lui retire la prêtrise, sous prétexte qu’il l’avait obtenue sans son autorisation et qu’il était eunuque. La réaction d’Origène à cette injustice flagrante, est exemplaire : il l’accepte, avec humilité et dignité. Consolation, ou peut être signe du destin, il a de son côté l’opinion publique et l’Eglise de Palestine. Malgré ses tracasseries, Origène réorganise son école, à Césarée cette fois ci, en 232.
Face aux persécutions subies par les chrétiens, Origène prêche le martyre. Nombre de ses disciples et élèves seront d’ailleurs martyrisés en 233 – Origène les assiste en prison, au procès et au moment de l’exécution. Il écrit « l’Exhortation au martyre », texte émouvant et, pour ce qui le concerne, prémonitoire. En 250, lors des persécutions de Dèce, Origène est arrêté, emprisonné, torturé… Il en meurt en 255, à Tyr.
Sa vie est un exemple chrétien : sobre, à l’extrême limite de la pauvreté, expression fidèle de la plus noble philosophie. Quant à sa mort, elle est en parfait accord avec son enseignement et sa foi.
IMMENSE SAVANT ET REDOUTABLE APOLOGISTE
Origène a énormément écrit – plus de 800 titres, dont la plupart est malheureusement perdue.
Comme le Bienheureux Augustin, il a abordé tous les problèmes majeurs de la foi, de la philosophie, de la culture et de l’histoire. Il n’a évité aucun débat et aucun écueil. Il a commenté toute l’Evangile et il a entrepris une œuvre exégétique titanesque en confrontant les versions grecques de la Bible avec l’original hébreu, en essayant de corriger et d’améliorer la Septante. Certains commentateurs, n’hésitent pas à affirmer que ses œuvres les plus remarquables sont les « Hexaples » et « Octaples », consacrés à la correction du texte biblique. Cet immense travail lui prit vingt ans et 3250 feuillets. L’original, conservé à Césarée en Palestine, a été irrémédiablement perdu, lors d’incendie de la ville par les Arabes en 653. Pour Jean Daniélou, Origène est « le fondateur de la science biblique ».
Le grand savant savait être aussi un redoutable apologiste. Son livre « Contre Celse » est écrit à soixante ans, vers 246, à une époque de relative tranquillité, sous le règne de l’empereur Philippe l’Arabe. Le livre est une réponse, mot pour mot, au redoutable philosophe épicurien Celse, auteur du « Discours véritable », une attaque très virulente du christianisme. « Contre Celse » est un ouvrage monumental d’information religieuse, mais aussi de foi ardente dans la défense du christianisme. Origène met face à face à face deux cultures : celle hellène, orgueilleuse, vieille et méprisante, face au christianisme nouveau, humble, mais confiant dans la vérité et la justice du Logos. Dans sa défense du christianisme, Origène cherche non seulement des simples analogies avec la philosophie grecque, mais, selon l’expression de Ioan Coman, « des passerelles permanentes ». « Il voulait faire en sorte que la philosophie vienne au secours des révélations chrétiennes, sans que le platonisme soit transformé en christianisme et inversement »1.
Pour évoquer la personnalité du Christ, aucun apologète de l’époque patristique n’a utilisé d’avantage l’argumentation et la démonstration, qu’Origène.
THEOLOGIEN DISCUTABLE
Véritable Somme Théologique, « Peri Archon » ou en latin, « De Principiis » est le chef d’œuvre d’Origène. C’est aussi l’œuvre la plus contestée, à l’origine de sa condamnation pour hérésie, en 535.
« Peri Archon »contient quatre livres : « De Dieu et des êtres célestes », « Du monde matériel et de l’homme », « Du libre arbitre et de ses conséquences », « De l’Ecriture Sainte ». Il ne reste du texte original grec que deux fragments des livres III et IV. Nous possédons, en revanche deux traductions intégrales en latin, celle de Rufin d’Aquilée et surtout celle du Bienheureux Jérôme. Mais, ce dernier est l’adversaire d’Origène et représente, en quelque sorte, l’accusation… Sans aller jusqu’ à dire traduttore – traditore, il est permis d’affirmer que la version latine de Jérôme pourrait ne pas être fidèle à la lettre et à l’esprit du texte d’Origène.
Reste que, comme il arrive souvent, les disciples enthousiastes d’Origène, dont notamment Evgare le Pontique, ont quelque peu radicalisé sa théologie. Ils utilisent l’affirmation là où, au départ, il n’y a chez Origène, qu’interrogation et réflexion.
La polémique et, in fine, la condamnation pour hérésie, lors du Ve Concile œcuménique en 553 porte sur une quinzaine de points – nous avons choisi d’en discuter quatre, qui nous paraissent aujourd’hui, les plus significatifs.
1. Le subordinatianisme ou la hiérarchie des hypostases.
Pour Origène, il existe une hiérarchie et une graduation des Personnes trinitaires. Le Fils est inférieur au Père. L’Esprit procède du Fils qui lui est antérieur. L’Esprit Saint est, par ailleurs, inférieur au Fils.
L’enseignement d’Origène sur la Trinité est clairement en désaccord avec la position de l’Eglise orthodoxe. Toutefois, à l’époque où écrit Origène, ces points ne sont pas encore bien éclaircis et ne constituent pas encore des points de dogme. Le Premier Synode Œcuménique n’aura lieu qu’en 325, soixante-dix ans après la mort d’Origène : il précisera que le Fils est consubstantiel au Père (homousios) .
2. Le panthéisme
L’accusation de panthéisme a été portée par le Bienheureux Jérôme. En effet, des passages de « Peri Archon » peuvent être interprétés comme étant panthéistes. Le panthéisme suppose que Dieu n’est pas un être personnel distinct du monde, mais qu’il lui est immanent. Il s’en suit une confusion entre Créateur et Création, évidemment inacceptable pour l’enseignement de l’Eglise.
Toutefois, dans « Contre Celse », Origène n’est pas du tout panthéiste, puisqu’il oppose au panthéisme la vision chrétienne qui différencie nettement Créateur et Création.
« Nous affirmons qu’un jour le Logos dominera toute la nature raisonnable et transformera chaque âme en sa propre perfection, au moment où chaque individu, n’usant que de sa simple liberté, choisira ce que veut le Logos et obtiendra ainsi l’état qu’il aura choisi » (Contre Celse, VIII, 72).
3. La préexistence des âmes
Très platonicienne, l’idée de la préexistence des âmes, était en fait dans l’air du temps. Il s’agissait de savoir si l’âme est née, ou si elle vient d’en dehors du corps. Si l’âme vient d’en dehors du corps, elle est, soit créée par Dieu en même temps que la naissance du corps, soit préexistante. Bien que de manière parfois ambiguë, Origène laisse entendre, que les âmes humaines, inférieures à celles des anges, sont préexistantes. Il émet l’hypothèse que l’intelligence humaine, préexistante, « refroidie » de l’amour de Dieu, devient âme, psyche (De Principiis II, 8, 3). Cette hypothèse est en flagrante contradiction avec l’Ecriture : « Le Seigneur Dieu forma l’homme avec la poussière du sol, et il lui insuffla dans les narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant » (Génèse II, 7).
4. L’apocatastase et la rédemption des démons.
C’est sans doute l’accusation la plus grave. Disons d’emblée : ce n’est pas une idée neuve - Origène participe, en fait, à l’aigu débat théologique de son temps. Sans doute, a-t-il à l’esprit la raillerie dont a été l’objet Saint Paul, lorsqu’il parla aux athéniens de la résurrection des morts « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois » (Actes, XVII, 33).
Origène pose, en effet, le problème de l’apocatastase, mais il le laisse en suspens. Il ne tranche pas, contrairement à son disciple, Evgare le Pontique, qui parle effectivement dans son Kephalia Gnostica de la dissolution du corps des ressuscités. Or, l’accusation de Jérôme est basée sur le texte d’Evgare. Quant à Origène, il est permis de supposer, que selon son habitude constante, il tente plutôt de convertir au christianisme une philosophie très prisée à son époque.
Contrairement à la doctrine de l’Eglise, Origène n’accepte pas l’éternité de l’Enfer et donc des peines, préférant parler de « peines médicinales », limitées dans le temps. Sa vision eschatologique s’appuie sur l’infinie miséricorde divine. La question du salut de tous reste ouverte, justement à cause de la bonté de Dieu.
A-t-il envisagé un réel salut final des démons et des damnés ?
Certains passages de « Peri Archon » le laissent entendre : « La fin revient toujours au point de départ » (Peri Archon, I, 6, 2). Selon Damien Saurel2, « Origène interprète de manière très personnelle le verset 26 du chapitre 15 de la Première Epitre de Saint Paul aux Corinthiens : « Le dernier ennemi détruit c’est la Mort ». Il identifie la Mort au Diable, autrement dit, tout ce que le diable possède de mauvais, sera détruit. On peut en déduire un possible salut final du démon…
Mais ailleurs, dans la « Lettre aux amis d’Alexandrie », Origène conteste l’opinion selon laquelle le diable pourrait être sauvé, en écrivant : « Or cela même un fou ne saurait le dire ».
L’apocatastase est présentée « avec crainte et précaution, d’avantage comme sujet de discussion et de recherche, que des affinités certaines et définies » (De Principiis, I, 6, 1)
Les questions ouvertes et l’incertitude d’Origène sont plutôt celles d’un savant, à la recherche permanente de la vérité.
Dans le monde qui était le sien, au début du IIIe siècle, parmi des grecs, des païens, des juifs et des romains, au milieu des persécutions, il s’agissait, avant tout, pour Origène de dire et de prêcher la vérité du christianisme. Il l’a fait avec une foi et une abnégation, sans égal.
Origène a aimé au-delà de tout, le Christ Logos, pour lequel, jusqu’à la fin, il a souhaité devenir martyr.
A cause de cela, il est permis de penser, qu’un jour, le salut qu’il a tant espéré pour toutes et pour tous, lui soit accordé.
Bibliographie
Notes :

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