Ajouté le: 3 Décembre 2013 L'heure: 15:14

Fragments neptiques

« L’homme est ce qu’il mange »... Dans le récit biblique de la création, l’homme est présenté, avant tout, comme un être qui a faim. Et le monde entier est sa nourriture... Il doit intégrer le monde dans son corps, l’assimiler, en faire sa chair et son sang... Et le monde entier nous est présenté comme la table d’un banquet universel offert à l’homme.... Cette image  est l’image de la vie de la création. Elle est également l’image de la vie à son terme et à son épanouissement...: « afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon Royaume ».

Le fruit interdit est l’image du monde aimé pour lui-même. S’en nourrir, c’est l’image de la vie portant sa propre fin en elle-même... L’homme a aimé le monde, mais comme une fin en soi et non pas comme « image transparente de Dieu ». Cela, il l’a fait avec tant de persévérance qu’il semble tout naturel de ne pas vivre une vie d’action de grâces pour le don que Dieu nous fit d’un monde. Il semble tout naturel de ne pas être eucharistique.

Le monde est un monde déchu, parce qu’il ne sait plus que Dieu est « tout en tous ». L’homme devait être le prêtre d’une Eucharistie: offrir le monde à Dieu, et dans cette offrande, il était appelé à recevoir le don de la vie. Mais, dans ce monde déchu, l’homme n’a pas le pouvoir sacerdotal de le faire. Sa dépendance, par rapport au monde, est devenue un circuit fermé, clos sur lui-même. Et son amour se trompe de route. Il continue d’aimer, d’avoir faim. Il se sait dépendant de ce qui le dépasse. Mais,  c’est le monde en lui-même qui est son seul amour et sa seule dépendance. Il ne sait même pas que respirer peut être communier avec Dieu. Il ne sait même pas cette vérité: manger peut être recevoir vie de Dieu dans un sens bien au-delà du corporel. Il oublie que le monde, son oxygène, sa nourriture, sont par eux-mêmes incapables de nous apporter la vie: ils ne le peuvent que si nous les acceptons pour l’amour de Dieu, en Dieu, et comme porteurs du don divin de la vie. Tout ce qu’ils peuvent produire par eux-mêmes, c’est l’apparence trompeuse de la vie... L’homme a perdu la vie eucharistique: il a perdu la vie de la vie même, le pouvoir de la transformer en LA VIE. Il a cessé d’être prêtre du monde. Il en est devenu l’esclave.

Le péché „originel” n’est pas d’abord que l’homme a „désobéi” à Dieu: le péché, c’est qu’il a cessé d’avoir faim de lui et de lui seul, cessé de voir sa vie entière dépendre du monde entier comme sacrement de communion avec Dieu. La seule chute réelle de l’homme est sa vie non eucharistique,  dans un monde non eucharistique.

Mais c’est l’évangile chrétien que de dire que Dieu n’a pas abandonné l’homme dans son exil, dans la condition de son désir aussi ardent qu’obscur. Il avait créé l’homme « à son image » et pour lui, et l’homme dans sa liberté n’a cessé de se débattre pour trouver la réponse à cette faim mystérieuse qui l’habite. Dans cet état de faillite radicale, Dieu a pris une décision: il a envoyé sa lumière dans les ténèbres où l’homme tâtonnait vers le Paradis. Il ne l’a pas fait tellement comme un plan de secours, pour recouvrer l’homme perdu: ce fut bien plutôt pour mener à terme l’oeuvre qu’il avait entreprise, depuis le commencement. Dieu a agi ainsi pour que l’homme pût comprendre qui il était réellement et où sa faim le conduisait.

La lumière envoyée par Dieu est son propre Fils: la même lumière qui n’avait cessé de briller tout au long des ténèbres du monde, et qui éclatait maintenant en pleine clarté.

En tant que chrétiens, nous croyons que le Christ, Vérité sur Dieu et sur l’homme, est présent en quiconque cherche la vérité. Quand même quelqu’un courrait le plus vite possible pour s’éloigner du Christ, disait Simone Weil, s’il va vers ce qu’il croit être vrai, c’est en fait dans les bras du Christ qu’il se jette.

Père Alexandre Schmemann, Pour la vie du monde, I.

Trop souvent, la prière n’a pas dans nos vies une importance telle que tout le reste doive s’effacer pour lui faire place. La prière vient en plus de beaucoup d’autres choses; nous désirons la présence de Dieu, non parce qu’il n’y aurait aucune vie sans lui, non parce qu’il est la valeur suprême, mais parce que ce serait bien agréable, outre tous les dons que nous recevons de Dieu, d’avoir aussi sa présence. Il fait nombre avec nos besoins, et quand nous le recherchons dans cet esprit-là, nous ne le rencontrons pas... Nous savons tous ce que c’est que d’aimer quelqu’un de tout son coeur; nous savons quel plaisir procure non seulement la rencontre mais la simple pensée de l’être aimé, quelle chaleur nous emplit. C’est de cette façon qu’il nous faut chercher à aimer Dieu, et chaque fois que son nom est mentionné, il devrait remplir notre coeur et notre âme d’une chaleur infinie.

Antoine Bloom, Prière vivante, I.

L’église entière, avec son architecture, ses fresques, ses mosaïques, constitue une gigantesque icône qui est à l’espace ce que le déroulement liturgique est à la durée: « le ciel sur la terre », la manifestation de la divino humanité où la chair pour la mort se métamorphose en corporéité spirituelle.

L’icône n’est donc pas un élément décoratif, ni seulement une illustration de l’Ecriture. Elle fait partie intégrante de la liturgie et constitue, comme l’a écrit Léonide Uspensky, « un moyen de connaître Dieu et de s’unir à lui ». Elle permet de connaître Dieu par la beauté.

Dieu, en effet, ne s’est pas seulement fait entendre; il s’est fait voir, il s’est fait visage, et l’icône par excellence est celle de la Croix. Représenter le Christ, c’est aussi représenter les membres de son Corps ecclésial : l’icône ne montre pas seulement Dieu qui se fait homme, mais aussi l’homme qui se fait Dieu. L’icône montre une présence personnelle, elle suggère le vrai visage de l’homme, son visage d’éternité, cette troisième beauté à laquelle nous sommes appelés.

Olivier Clément, Questions sur l’homme, 8.

Plus que de te répandre comme une fontaine
Au milieu des sables,
Il te revient de faire miséricorde
Au pauvre, à celui
Qui reçoit
De toi
De la parole
De la lumière
D’un regard
Doux, ou
De ta subsistance, un besoin plus grand,
Car en donnant, tu t’assimiles à Dieu.

Daniel Turcea, La tranquillité en Dieu

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