Ajouté le: 15 Octobre 2013 L'heure: 15:14

Platon, un cercueil sur la tête…

« Philosopher, c’est apprendre à mourir » - Platon

Que fait Platon sur la façade Sud du monastère Voronet ?

 

Que fait Platon, un cercueil sur la tête, à côté des Saints et des Prophètes de l’Ancien Testament ?

Que fait Platon, né quatre siècles avant le Christ, à Athènes, habillé en prince moldave, paré d’un « orarion »,  comme s’il était diacre, sur le mur d’un monastère orthodoxe roumain, construit en 1488 ?

Et pourquoi porte-t-il sur sa tête, un cercueil ouvert, dans lequel on voit des ossements ?   

Remarquons d’abord que Platon est en bonne compagnie à Voronet : l’immense composition de l’Arbre de Jessé, peinture extérieure parfaitement bien conservée, est encadrée par deux frises verticales sur lesquelles sont également peints Aristote, Pythagore, Socrate et Thucydide.

Voronet, n’est d’ailleurs pas la seule église orthodoxe où l’on peut rencontrer le philosophe grec : Platon est peint aussi à Lavra au Mont Athos, dans la cathédrale Blagovescenski au Kremlin, au monastère de Bacikovo en Bulgarie, etc.

Toutefois, les iconographes Roumains semblent beaucoup aimer Platon, puisque le fondateur de l’Académie est peint dans tout le pays et à toutes les époques : Voronet (1488) , Moldovita (1532), Sucevita (1582), Biserica cu Sfinti de Bucarest (1729), Biserica Sfintii Voievozi, à Cîineni (1807), etc. 

L’engouement des iconographes Roumains pour la Grèce en général et pour Platon en particulier, tient à la fois de l’histoire et de la théologie.

Les Roumains du XVIème siècle sont-ils conscients d’être « Byzance après Byzance », selon la célèbre formule de Nicolae Iorga ?

Disent-ils, un peu avant Pascal, que « Platon a l’art de prédisposer à Dieu » ? 

CONTINUITÉ HISTORIQUE

Le 29 Mai 1453, après un siège de deux mois et une résistance héroïque des Grecs, à un contre dix, Constantinople est envahi par les Ottomans. Le dernier Empereur Constantin XI Paléologue Dragasès meurt, l’épée à la main, sur les remparts de la ville.

Au soir, le sultan Mehmed II entre, à cheval, dans la Sainte Sophie.

Le plus prestigieux empire et mille ans de civilisation chrétienne sont engloutis par la barbarie venue des steppes asiatiques.

Tour à tour, les pays orthodoxes des Balkans, Bulgarie, Serbie, Albanie, tombent et deviennent provinces de l’Empire Ottoman (« pachalik » ou « eyalet »).

Les principautés roumaines restent l’exception notable : ils opposent au XVème et XVIème siècle une résistance acharnée et, en utilisant la guerre et parfois la diplomatie, préservent à la fois leur indépendance et leur identité.

Voronet, ainsi que les autres monastères peints, sont issus de ce contexte historique : Voronet est construit en 1488 et les fresques extérieurs, où l’on rencontre Platon, datent de 1534.

L’époque de la construction des monastères est celle pendant laquelle les Roumains arrivent à repousser les Turcs. Etienne le Grand bat Mehmet II, à Vaslui, le 10 janvier 1475.

Les Roumains défendent, au-delà de leur pays, la civilisation chrétienne face à l’Islam et la correspondance diplomatique d’Etienne le Grand avec les capitales occidentales le souligne très clairement. Le pape Sixte IV ne se trompe pas, lorsqu’il appelle Etienne, « champion du Christ ».

Continuateurs de la résistance anti-ottomane, les principautés roumaines accueillent tout naturellement des exilés Grecs, iconographes, artistes, plusieurs Patriarches Œcuméniques bannis… Des écoles de théologie fonctionnent en langue grecque un peu partout…

En même temps, les Roumains interviennent directement dans l’Empire Ottoman, en aidant puissamment les monastères orthodoxes du Mont Athos (Vatopedi, Grigoriou, Zographou, Simon Petra, etc). L’historien russe Porfiri Uspenski dira : « Aucun peuple n’a fait autant de bien à Athos que les Roumains ».

Les voïévodes Roumains se proclament  d’ailleurs « basileis » byzantins (Vasile Lupu en 1641) et protecteurs de l’Eglise Œcuménique. 

Il s’agit donc, non seulement de défendre le pays et de repousser l’envahisseur turc, mais bien de continuer la civilisation byzantine. Dans l’ouvrage « Byzance après Byzance », l’historien Nicolae Iorga, démontre magistralement cette reprise du flambeau grec byzantin par les principautés roumaines. Au-delà de l’accueil des exilés, de la création d’écoles, de l’aide matérielle à ce qui reste des églises et monastères grecques, il s’agit, selon Nicolae Iorga, d’un véritable « patronage par les Princes Roumains de l’Eglise Byzantine et de la Civilisation » (Byzance après Byzance – chapitre 6).

Les philosophes Grecs peints sur les fresques des monastères ne sont ni un accident, ni un caprice d’artiste iconographe.

Platon, à Voronet, est en quelque sorte chez lui.

PLATON ET LA RÉSURRECTION DES MORTS

Les Pères de l’Eglise (Saint Grégoire de Nysse, Saint Grégoire de Nazianze, Saint Basile le Grand, Saint Jean Chrysostome…) ont vu dans la philosophie de Platon un chemin qui mène au christianisme.

Saint Augustin, très familier de la philosophie platonicienne, en fait le penseur le plus proche du christianisme : « Aucun ne nous est plus proche que celui-là… »

L’orthodoxie a beaucoup prisé la philosophie de Platon, contrairement à la théologie catholique qui, à l’instar de Saint Thomas d’Aquin, intègre et s’appuie d’avantage sur Aristote (toutefois, à Voronet, Aristote est peint à côté de Platon…)

La théologie orthodoxe évite en matière de dogme et de foi, la raison et la logique. On considère qu’il n’est pas possible, voire dangereux, de donner une explication logique à certains problèmes en matière de dogme ou de foi. « Nous serons punis par la perte de lucidité, à cause de notre indiscrétion en ce qui concerne le mystère de Dieu. » selon Saint Grégoire de Nazianze, dans le IIIème Discours Théologique. La similitude avec Platon est frappante : ses dialogues non plus n’apportent pas toujours de solution directe au problème discuté et laissent parfois entendre, que la vérité pourrait être une affaire de révélation…

Plus encore, certains théologiens, affirment que Platon aurait eu connaissance de textes judaïques et notamment de la vie de Moïse – Saint Augustin le laisse entendre. De là à en faire, non seulement un précurseur, mais aussi un annonciateur du christianisme, il n’y a qu’un pas, franchi aisément au XVIème siècle. L’orarion de diacre avec lequel Platon est habillé sur les murs de Voronet, signifierait son rôle de précurseur, d’annonciateur, de celui qui demande l’attention des fidèles…

Il est intéressant de déchiffrer la signification du texte slavon sur le phylactère de Platon :« Le Christ naîtra de la Vierge Marie. Je crois en Lui ; au temps de Constantin et Hélène, très fidèles impératrice, mes ossements… »

(Pour une analyse détaillée des phylactères voir la remarquable étude de Constantin Ciobanu – « Profetiile inteleptilor de la Biserica Sfintul Gheorghe a Manastirii Voronet).

Cette prophétie anonyme, attribuée à Platon, apparaît pour la première fois dans la Cronographie de Théophane le Confesseur (750 – 817). Saint Thomas d’Aquin en fait également référence dans Summa Theologica).

Dans la même chronique, Theophane le Confesseur, évoque le fait que cette prophétie attribuée à Platon, aurait été découverte dans un tombeau…

Pour notre part, nous privilégions une autre explication qui nous semble plus pertinente (mais pas contradictoire) : la philosophie de Platon sous-entend la non-matérialité de l’âme. C’est le début de toute argumentation en faveur de l’immortalité de l’âme… En plaidant l’immortalité de l’âme, la philosophie platonicienne préfigure la théologie chrétienne.

Lactance (250-325), très lu et très commenté au Moyen-Age, grâce à son éloquence remarquable et à son latin exemplaire (il a été nommé le Cicéron chrétien), souligne dans son ouvrage « Institutions Divines », que pour Platon, « les âmes sont immortelles ».

De l’immortalité de l’âme, à la résurrection des morts et à l’ouverture des tombeaux lors de la seconde venue du Christ, il n’y a qu’un pas… ou plutôt une Idée.

C’est ce que l’iconographe suggère drôlement, en posant un cercueil et un squelette sur la tête de Platon.

Bibliographie

  • Etienne Gilson : Philosophie du Moyen-Age
  • Nicolae Iorga : Byzance après Byzance
  • Constantin Ciobanu : Profețiile înțelepților de la Biserica Sfântul Gheorghe a Mănăstirii Voroneț

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