Ajouté le: 6 Octobre 2013 L'heure: 15:14

Pourquoi les aveugles voient-ils ?

« Jésus leur répondit: Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez: les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres.» (Mt. 11, 5)

J’étais déjà grand, ou peut-être encore petit, mais j’avais l’impression d’être suffisamment grand pour comprendre plus que ce que la plupart des gens autour de moi croyaient comprendre, même sans le dire, lorsque mes parents me laissaient seul à la maison, lorsque toute la classe était enrhumée et nous étions tous obligés de rester au chaud et prendre des médicaments, et que je courrais à l’église, et des quelques sous que je trouvais dans les poches de mon père j’achetais des cierges, et je les allumais devant les icônes royales avec une joie qui chassait sur le champ toute trace de rhume. Le petit vieillard qui se tenait à la porte de l’église, si petit qu’on l’apercevait à peine derrière son panier de cierges, me demandait quand je tendais les trois sous que j’avais pris à mon père: C’est pour qui, pour les vivants ou les défunts ?, et moi, avec ma voix la plus grave, je lui répondais: Pour les deux ! Je répondais avec une telle gravité, comme si j’allais à l’église depuis une vie entière, mais ma vie à moi ne faisait que commencer, je levais même les épaules, d’un air étonné, comment, il ne savait pas que j’allumais des cierges pour tous, vivants et morts, comment ne pas les commémorer tous? Après avoir allumé les cierges, sans toutefois oublier de prier Dieu de m’aider à l’école aussi, car Il savait qu’aucun enfant dans ce monde n’aime aller à l’école, mais que faire, on ne pouvait pas être tout le temps malade, il fallait tôt ou tard aller à l’école, je rentrais à la maison, pour que mes parents ne devinent pas que j’étais sorti.

Mon chemin de retour vers la maison passait par le marché, où chaque jour, appuyé contre une palissade, se tenait un aveugle, toujours le même depuis des années, et moi je grandissais, je passais dans la classe supérieure, et un jour je suis même allé au lycée, mais l’aveugle était toujours au marché chaque jour. Le temps passait, avec des journées tantôt plus lumineuses, tantôt plus sombres, avec du temps ensoleillé ou orageux, ou des journées enneigées pendant lesquelles on ne pouvait même pas se voir face à face tant il neigeait, et l’aveugle se tenait toujours près de sa palissade, à l’entrée du marché. Il faisait tellement partie du paysage que personne ne le remarquait, et il était là, aussi bien la première fois que je suis rentré de l’église, que des années plus tard, au même endroit, sans déranger personne. Cet aveugle se tenait là et jouait de l’accordéon, un accordéon vraiment très ancien, que l’on ne voit plus que dans les films de guerre, et cet aveugle avait cet accordéon et jouait au bord du chemin, du matin au soir, et à l’accordéon était attachée une boîte de conserves vide, où les passants jetaient de temps à autre une pièce, repêchée au fond d’une poche, et c’est ce qui permettait à cet aveugle de vivre, au jour le jour, année après année, en rendant grâce à Dieu, Qui avait pitié d’un pauvre aveugle.

Tous les passants n’étaient pas miséricordieux, certains étaient même méchants, et pour se moquer de lui jetaient dans la boîte des cailloux au lieu de pièces, mais l’aveugle ne disait rien, même si plus tard j’ai compris qu’il savait fort bien que les gens se moquaient de lui, il continuait tout de même à jouer, et à chaque bruit de pièce touchant le fond de la boîte de conserve rouillée à cause des pluies et des jours amers, il penchait la tête en remerciant le passant miséricordieux, continuant toujours son chant avec amour. Parfois les bruits se faisaient plus fréquents, mais il y avait aussi des jours où ils ne se faisaient pas du tout entendre, et c’était le signe que le jour en question, très probablement, l’aveugle ferait un jeûne total, et c’était pour lui une joie aussi grande que lorsqu’il y avait sur la table un bout de pain, car c’était aussi donné par le Seigneur.

Souvent je me hâtais de traverser, pour ne pas regarder dans les yeux de l’aveugle, je passais sur le trottoir d’en face, mais même de l’autre côté de la rue je l’entendais jouer de l’accordéon, et je m’arrêtais, je m’arrêtais un instant pour écouter cet air qui n’avait rien de particulier en lui-même, c’était un air banal, que j’ai probablement entendu des dizaines ou des centaines de fois, mais les yeux, ces yeux, étaient particuliers, car ils laissaient voir l’âme blessée de l’aveugle qui vivait au jour le jour avec le Seigneur, et vivre, pour lui, voulait dire être dans la volonté du Seigneur.

Personne ne savait que l’aveugle jadis voyait, était comme nous tous, un jeune homme plein de vie qui vivait chaque instant avec joie, même celui où il avait été appelé sous les armes, et, âgé seulement de 18 ans, avait été envoyé à la guerre, en Afghanistan, là où la guerre continue encore à présent, même si le grand empire soviétique est tombé. Un jour, sur le champ de bataille, il est resté vivant, par miracle, même s’il avait perdu la vue à cause d’une explosion. Ce jeune avait été ramené chez lui, et pendant ce temps l’Union Soviétique avait disparu, et il est resté sans aucun espoir, le pays pour lequel il avait combattu n’existait plus, il s’était évanouit comme tout s’évanouit dans ce monde, et il est sorti dans la rue pour chercher la miséricorde de Dieu et s’est mis à jouer, les airs qu’il jouait pour ses camarades d’armes des années précédentes, il jouait ce qu’il avait entendu à la radio, ce que les vieux lui avaient chanté, il jouait tout simplement...

Lorsque je passais à côté de mon aveugle, je lui donnais un billet, en le lui mettant dans la main, au creux de la paume, et il le mettait dans sa poche, en penchant la tête, en signe de remerciement, et ensuite spasibo (en russe), comme il faisait avec tout le monde, pour ne pas fâcher quelqu’un, pour que son remerciement ne soit pas compris. Il était si content, et il essayait de jouer quelque chose de spécial, un air nouveau, et plus beau, et même si tout ce qu’il jouait prenait la même tonalité, pour lui c’était spécial, et si on le regardait avec attention on voyait une larme surgir de ses yeux fermés, ses yeux d’aveugle, une larme furtivement qu’il essayait de cacher, mais qui était toujours plus rapide, et s’écoulait comme si elle voulait proclamer la joie de son cœur.

Longtemps a dû s’écouler avant que je ne comprenne à quel point j’étais aveugle, et que lui, l’aveugle du bord de la route, était celui qui voyait clair. L’aveugle avec qui je m’étais lié d’amitié voyait le Seigneur dans chaque passant… Seigneur, pourquoi moi, je ne pouvais pas Te voir aussi ? L’aveugle voyait l’amour de tous, la bonté, la charité, l’aveugle voyait la vertu et la force de la foi, l’aveugle voyait l’amour de Dieu chaque jour et chaque jour était un jour où seul le Seigneur lui montrait quel était vraiment le mystère du salut.

C’est là que j’ai compris pourquoi les aveugles voient vraiment, pourquoi les aveugles vivent vraiment avec Dieu, et par eux, par la miséricorde et l’amour, nous voyons également un bout de Paradis, même si nous sommes aveugles...

Archimandrite Atanasie, Monastère de la Dormition de la Mère de Dieu – Rome

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