Marius Iordăchioaia, Hesychie
Pere Sophrony, Ecrits
Saint Silouane racontait: une fois, en 1932, un moine de Saint-Panteleimon, le Vieux Russikon, m'a rendu visite. Je lui ai demande:
Pere Joseph, habitant une grotte, disait: si un moine ne comprend pas bien des le debut le sens de l'obeissance et de la priere incessante, pleurez pour lui. Parce que s'il ne comprend pas cela, c'est comme s'il etait ne aveugle et etait reste aveugle. La venue a la sainte Montagne ne valide aucun des billets que l'on a achetes pour y venir.
Recueil des Peres athonites. Sur l'obeissance
En commemorant les evenements de la vie du Christ, l'Eglise, tres souvent, pour ne pas dire toujours, transpose le passe dans le present. Ainsi le jour de Noel, nous chantons: „Aujourd'hui, la Vierge enfante.." Le Vendredi saint: „Aujourd'hui, se tient devant Pilate..” Le Dimanche des Palmes: „Aujourd'hui, il vient a Jerusalem...” La question est donc de savoir ce que signifie cette transposition, quel est le sens de cet aujourd'hui liturgique.
La plupart de ceux qui vont a l'eglise y voient probablement une metaphore de rhetorique ou une figure de style poetique. Notre conception moderne de la priere liturgique est soit rationnellesoit sentimentale.
La conception rationnelle consiste a reduire la celebration liturgique a des idees. Elle a ses racines dans la theologie „occidentalisee” qui s'est developpee dans l'Orient orthodoxe apres le declin de l'ere patristique et pour laquelle la liturgie n'est tout au plus qu'un materiau brut, dont on tire des definitions precises et des notions intellectuelles. Tout ce qui, dans la liturgie, ne peut etre enferme dans une verite intellectuelle, est taxe de „poesie”, c'esta-dire considere comme quelque chose qu'il ne faut pas trop prendre au serieux. Et puisqu'il est clair que les evenements que commemore l'Eglise appartiennent au passe, l'„aujourd'hui” de la liturgie n'est pas pris en grande consideration.
La mentalite de notre Eglise a longtemps oscille entre ces deux conceptions, si bien qu'il est tres difficile aujourd'hui de faire comprendre que la veritable liturgie de l'Eglise ne peutse reduire ni a des „idees” ni a une „priere”. On ne fait pas de celebrations d'idees! Quant a la priere personnelle, n'est-il pas dit dans l'Evangile que, lorsque nous voulons prier, nous devons nous enfermer dans notre chambre et y entrer en communion personnelle avec Dieu? (Mat. 6, 6).
Mais alors, quel est le sens de cet aujourd'hui liturgique par lequel l'Eglise inaugure toutes ses celebrations? En quel sens des evenements passes sont-ils celebres aujourd'hui? On peut dire sans exageration que toute la vie de l'Eglise est une „commemoration” et une „memoire” continuelles. A la fin de chaque office, nous disons: „ ... dont nous celebrons la memoire”; mais derriere toutes ces memoires, c'est l'Eglise qui est le memorial du Christ.
D'un point de vue purement naturel, la memoire est une faculte ambigue. Ainsi, se souvenir de quelqu'un que nous aimons et que nous avons perdu, signifie deux choses. D'une part, la memoire est beaucoup plus qu'une simple connaissance du passe. Si je me rappelle mon pere defunt, je le vois; il est present a ma memoire non pas comme une somme de tout ce que je sais sur lui, mais dans toute sa realite vivante. Et, d'autre part, cependant, c'est cette presence meme qui me fait sentir cruellement qu'il n'est plus la, que jamais plus en ce monde et en cette vie je ne toucherai sa main, que je vois si clairement dans ma memoire. La memoire est donc la plus merveilleuse et en meme temps la plus tragique de toutes les facultes
humaines, car rien de revele mieux le caractere brise de notre vie, l'impossibilite pour l'homme de garder, de posseder vraiment quoi que ce soit en ce monde. Ma memoire me dit que „le temps et la mort regnent sur la terre"
Mais c'est precisement a cause de cette fonction de la memoire, qui est l'apanage exclusif de l'homme, que le Christianisme est, lui aussi, centre sur elle, puisqu'il consiste avant tout a faire memoire d'un Homme,d'un Evenement, d'une Nuit dans la profondeur et l'obscurite de laquelle ii nous dit: „Faites ceci en memoire de moi" Et voici que le miracle a lieu. Nous nous souvenons de lui, et il est la! Non pas comme une image nostalgique du passe, non pas comme un triste „jamais plus...", mais avec une telle intensite de presence que l'Eglise peut eternellement repeter les paroles des disciples d'Emmaus: „Notre caur n'etait-il pas tout brulant au-dedans de nous?..." (Luc 24, 32).
La memoire naturelle est avant tout une „presence de l'etre absent", si bien que, plus elle rend present celui dont nous nous souvenons, plus vive est la peine que nous ressentons de son absence. Mais dans le Christ, la memoire est redevenue le pouvoir de combler le temps brise, brise par le peche et la mort, la haine et l'oubli.
C'est cette nouvelle memoire comme pouvoir sur le temps et sa brisure, qui se trouve au caur de la celebration liturgique, de l' aujourd'hui liturgique. Certes, la Vierge n'enfante pas aujourd'hui; personne, actuellement, ne se tient devant Pilate; en tant que faits, ces evenements appartiennent au passe. Mais aujourd’huinous pouvons nous rappeler ces faits, et l'Eglise est avant tout le don et le pouvoir de cette memoire qui transforme les faits du passe en des evenements d'une portee eternelle.
Ainsi, dans la celebration liturgique, l'Eglise entre a nouveau dans l'evenement, ce qui veut dire non seulement dans „l'idee" de cet evenement, mais dans sa joie ou sa tristesse, dans sa realite concrete et vivante. Une chose est de savoir qu'en jetant ce cri: „Mon Pere, mon Pere, pourquoi m'as-tu abandonne?" le Christ crucifie manifestait sa kenose et son humilite. C'est une autre chose que de le celebrer chaque annee en cet unique Vendredi ou, sans chercher a raisonner, nous savons en toute certitude que ces mots, prononces une fois pour toutes, conservent une realite eternelle, de sorte que nulle victoire, nulle gloire, nulle „synthese" ne sauraient jamais les effacer.
Tout au debut de cet ouvrage, nous avons dit que le Careme est une preparation a Pâques; en realite cependant, pour l'experience commune, devenue traditionnelle a present, cette preparation reste abstraite et theorique; le Careme et Pâques sont mis cote a cote, mais sans qu’on en comprenne vraiment le lien et l'interdependance. Meme la ou le Careme n’est pas conţu seulement comme l'epoque ou l’on s’acquitte du devoir de la confession et la communion annuelles, on le considere habituellement sous la forme de l’effort individuel, et il reste ainsi centre sur soimeme. En d’autres termes, ce qui est absent pratiquement de notre experience de Careme, c’est le fait que cet effort physique et spirituel ait pour but notre participation a l’aujourd’hui de la Resurrection du Christ; nous ne realisons pas qu'il s'agit non d'une morale abstraite, ni d'un progres moral, ni d'un accroissement de la maîtrise sur les passions, ni meme d'un perfectionnement personnel, mais d'une communion a l'ultime et universel aujourd’huidu Christ.
P. Alexandre Schmemann, Le Grand Careme

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