Ajouté le: 10 Mai 2013 L'heure: 15:14

Fragments neptiques

Tous les soirs l’ermite monte sur la croix du silence
entre Dieu et les hommes
etouffant dans son caur le vacarme du monde
jusqua ce que le caur des hommes commence a entendre
dans leur sommeil
le caur de Dieu...

Marius Iordăchioaia, Hesychie

Le sens de la vie tout entiere reside dans le fait que notre esprit et notre caur doivent vivre avec Dieu, pour que Dieu devienne notre vie. Cela, Il le cherche egalement. C'est pour cela nous avons ete crees, pour vivre de sa vie et, surtout, dans son integralite sans limite... Cette parole peut nous effrayer quand nous voyons notre etat actuel, mais il faut que nous fassions en sorte de ne pas perdre cette foi. Un des plus grands perils consiste a diminuer et a deconsiderer le plan de Dieu en ce qui concerne l'homme. Tou­te souffrance de notre part, meme injuste, Dieu la connaît et Il la supporte avec nous. Il est absolument necessaire que nous etablissions avec lui des relations personnelles, pratiquement humaines... On entend par la un lien interieur, in­time avec Dieu, dans la mesure ou l'homme est appele a vivre integralement en lui c'est-a-dire non seulement sa haute capacite de contemplation, a savoir l'esprit, mais egalement les sentiments l'âme et meme le corps.

Pere Sophrony, Ecrits

Saint Silouane racontait: une fois, en 1932, un moine de Saint-Panteleimon, le Vieux Russikon, m'a rendu visite. Je lui ai demande:

– Comment vas-tu?
Et lui, le visage plein de joie, me repondit:
– Je sens une grande joie.
– Et pourquoi es-tu si joyeux?
– Tous les Freres m'aiment.
– Mais pourquoi?
– Parce que je leur obeis a tous.

Pere Joseph, habitant une grotte, disait: si un moine ne comprend pas bien des le debut le sens de l'obeissance et de la priere incessante, pleurez pour lui. Parce que s'il ne comprend pas cela, c'est comme s'il etait ne aveugle et etait reste aveugle. La venue a la sainte Montagne ne valide aucun des billets que l'on a achetes pour y venir.

Recueil des Peres athonites. Sur l'obeissance

En commemorant les evenements de la vie du Christ, l'Eglise, tres souvent, pour ne pas dire toujours, transpose le passe dans le present. Ainsi le jour de Noel, nous chantons: „Aujourd'hui, la Vierge enfante.." Le Vendredi saint: „Aujourd'hui, se tient devant Pilate..” Le Dimanche des Palmes: „Aujourd'hui, il vient a Jerusalem...” La question est donc de savoir ce que signifie cette transposition, quel est le sens de cet aujourd'hui liturgique.

La plupart de ceux qui vont a l'eglise y voient probablement une metaphore de rhetorique ou une figure de style poetique. Notre conception moderne de la priere liturgique est soit rationnellesoit sentimentale.

La conception rationnelle consiste a reduire la celebration liturgique a des idees. Elle a ses racines dans la theologie „occidentalisee” qui s'est developpee dans l'Orient orthodoxe apres le declin de l'ere patristique et pour laquelle la liturgie n'est tout au plus qu'un materiau brut, dont on tire des definitions precises et des notions intellectuelles. Tout ce qui, dans la liturgie, ne peut etre enferme dans une verite intellectuelle, est taxe de „poesie”, c'esta-dire considere comme quelque chose qu'il ne faut pas trop prendre au serieux. Et puisqu'il est clair que les evenements que commemore l'Eglise appartiennent au passe, l'„aujourd'hui” de la liturgie n'est pas pris en grande consideration.

La mentalite de notre Eglise a longtemps oscille entre ces deux conceptions, si bien qu'il est tres difficile aujourd'hui de faire comprendre que la veritable liturgie de l'Eglise ne peutse reduire ni a des „idees” ni a une „priere”. On ne fait pas de celebrations d'idees! Quant a la priere personnelle, n'est-il pas dit dans l'Evangile que, lorsque nous voulons prier, nous devons nous enfermer dans notre chambre et y entrer en communion personnelle avec Dieu? (Mat. 6, 6).

Mais alors, quel est le sens de cet aujourd'hui liturgique par lequel l'Eglise inaugure toutes ses celebrations? En quel sens des evenements passes sont-ils celebres aujourd'hui? On peut dire sans exageration que toute la vie de l'Eglise est une „commemoration” et une „memoire” continuelles. A la fin de chaque office, nous disons: „ ... dont nous celebrons la memoire”; mais derriere toutes ces memoires, c'est l'Egli­se qui est le memorial du Christ.

D'un point de vue purement naturel, la me­moire est une faculte ambigue. Ainsi, se souvenir de quelqu'un que nous aimons et que nous avons perdu, signifie deux choses. D'une part, la memoire est beaucoup plus qu'une simple connaissance du passe. Si je me rappelle mon pere defunt, je le vois; il est present a ma memoire non pas comme une somme de tout ce que je sais sur lui, mais dans toute sa realite vi­vante. Et, d'autre part, cependant, c'est cette presence meme qui me fait sentir cruellement qu'il n'est plus la, que jamais plus en ce monde et en cette vie je ne toucherai sa main, que je vois si clairement dans ma memoire. La me­moire est donc la plus merveilleuse et en meme temps la plus tragique de toutes les facultes
humaines, car rien de revele mieux le caracte­re brise de notre vie, l'impossibilite pour l'homme de garder, de posseder vraiment quoi que ce soit en ce monde. Ma memoire me dit que „le temps et la mort regnent sur la terre"

Mais c'est precisement a cause de cette fonction de la memoire, qui est l'apanage exclusif de l'homme, que le Christianisme est, lui aussi, centre sur elle, puisqu'il consiste avant tout a faire memoire d'un Homme,d'un Evenement, d'une Nuit dans la profondeur et l'obscurite de laquelle ii nous dit: „Faites ceci en memoire de moi" Et voici que le miracle a lieu. Nous nous souvenons de lui, et il est la! Non pas comme une image nostalgique du passe, non pas com­me un triste „jamais plus...", mais avec une telle intensite de presence que l'Eglise peut eternellement repeter les paroles des disciples d'Emmaus: „Notre caur n'etait-il pas tout brulant au-dedans de nous?..." (Luc 24, 32).

La memoire naturelle est avant tout une „presence de l'etre absent", si bien que, plus elle rend present celui dont nous nous souve­nons, plus vive est la peine que nous ressentons de son absence. Mais dans le Christ, la memoire est redevenue le pouvoir de combler le temps brise, brise par le peche et la mort, la haine et l'oubli.

C'est cette nouvelle memoire comme pou­voir sur le temps et sa brisure, qui se trouve au caur de la celebration liturgique, de l' aujourd'hui liturgique. Certes, la Vierge n'enfante pas aujourd'hui; personne, actuellement, ne se tient devant Pilate; en tant que faits, ces evenements appartiennent au passe. Mais aujourd’huinous pouvons nous rappeler ces faits, et l'Eglise est avant tout le don et le pouvoir de cette memoire qui transforme les faits du passe en des evenements d'une portee eternelle.

Ainsi, dans la celebration liturgique, l'Egli­se entre a nouveau dans l'evenement, ce qui veut dire non seulement dans „l'idee" de cet evenement, mais dans sa joie ou sa tristesse, dans sa realite concrete et vivante. Une chose est de savoir qu'en jetant ce cri: „Mon Pere, mon Pere, pourquoi m'as-tu abandonne?" le Christ crucifie manifestait sa kenose et son humilite. C'est une autre chose que de le celebrer chaque annee en cet unique Vendredi ou, sans chercher a raisonner, nous savons en toute certitude que ces mots, prononces une fois pour toutes, conservent une realite eternelle, de sorte que nulle victoire, nulle gloire, nulle „synthese" ne sauraient jamais les effacer.

Tout au debut de cet ouvrage, nous avons dit que le Careme est une preparation a Pâques; en realite cependant, pour l'experience commune, devenue traditionnelle a present, cette prepara­tion reste abstraite et theorique; le Careme et Pâques sont mis cote a cote, mais sans qu’on en comprenne vraiment le lien et l'interdependance. Meme la ou le Careme n’est pas conţu seule­ment comme l'epoque ou l’on s’acquitte du devoir de la confession et la communion annuelles, on le considere habituellement sous la forme de l’effort individuel, et il reste ainsi centre sur soimeme. En d’autres termes, ce qui est absent pratiquement de notre experience de Careme, c’est le fait que cet effort physique et spirituel ait pour but notre participation a l’aujourd’hui de la Resurrection du Christ; nous ne realisons pas qu'il s'agit non d'une morale abstraite, ni d'un progres moral, ni d'un accroissement de la maîtrise sur les passions, ni meme d'un perfectionnement personnel, mais d'une communion a l'ultime et universel aujourd’huidu Christ.

P. Alexandre Schmemann, Le Grand Careme

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