Sa vie, Il l'aimait, Il l'a brûlée par les deux bouts et s'il est mort jeune, peu de gens sur cette terre ont réussi à vivre aussi intensément.
Nous gardons des traces de son passage, dans nos cœurs et dans les livres qui parlent de Lui-même. De sa vie, Il n'a jamais rien écrit ; si, une fois... seulement sur le sable.
C'était un voyageur, un vagabond du Bon Dieu. Impatient, c'était un homme du chemin, pas de la maison. Quand II consentait à s'asseoir, c'était pour mettre les autres debout. Lui marchait et entraînait les autres à sa suite. Il marchait sans se lasser sur cette terre qui L'a vu naître. Attentif à la vie de la nature, enraciné à Dieu qu'il appelait son Père. Son enseignement porte la trace de ses promenades à travers les champs : la semence qui pousse toute seule, le bon grain, l'ivraie, les épis qu'Il croque avec ses amis le jour du Shabbat... Il aimait aussi provoquer ! Il savait pour l'avoir observé que si le grain ne meurt, il ne produit pas de fruit.
Il était fasciné par le mystère de la croissance ; ce qui, de tout petit, finit par devenir immense. Pour nous apprendre à vivre, Il nous disait qu'il n'y a pas trente-six solutions, ni même deux. Il n'y en a qu'une : apprendre à aimer. Apprendre à aimer Dieu malgré son silence et son secret, apprendre à aimer l'autre malgré les trahisons et les échecs, apprendre à aimer nos vies malgré leurs côtés parfois douloureux et difficiles.
Il a vécu en faisant ce qu'il disait. Il appelait les autres ses frères et Il aimait la compagnie des femmes. Même ses ennemis pour lesquels II Lui arrivait d'éprouver de la colère, Il ne les a jamais condamnés. Il avait des préférences qui L'honorent encore aujourd'hui : Il aimait les humbles dont II partageait la vie. Ce n'était pas chez Lui faire œuvre de charité que de s'attabler avec eux, ce n'était pas une pose qu'Il prenait le temps d'une photographie pour la postérité ou pour une propagande politique, non, c'était un bonheur dont il Lui arrivait parfois d'abuser comme ces jours où on Lui reprochait de trop boire et de trop manger avec eux. Sans les idéaliser, Il savait qu'ils avaient peut-être besoin d'un peu plus d'amour et d'amitié que le commun des mortels, ou qu'ils criaient sans honte : « Fils de David, aie pitié de nous ».
Lui avait plus que de la pitié. Il avait cette faculté d'aider sans humilier, de sauver sans mettre en dépendance, d'aimer sans contraindre. Il est mort d'avoir aimé. Il est mort d'avoir tellement aimé.
Il est mort d'avoir fait ce qu'Il a dit. On ne supporte pas une telle clarté. Quand Il est arrivé à Jérusalem pour la dernière fois, le rabbi au verbe haut s'est tu, Celui qui ne jugeait personne a été jugé, l'innocent condamné, l'enfant de Dieu exécuté. Etait-ce une boutade, une prophétie, une ironie, une vérité qui se frayait un passage ? Sur la croix, on cloua un écriteau sur lequel on avait inscrit : « Celui-ci était le roi des Juifs ». En expirant, Il poussa un grand cri. C'était un cri de victoire annonçant sa Résurrection : sa victoire sur la mort, sur toutes les morts.
Dans sa Résurrection, Il nous entraîne. A nous d'y croire, non seulement intellectuellement mais avec le cœur et en actes.
Il a donné son message, Il s'est donné petit à petit Lui-même, nous révélant son Père qui est aussi notre Père, Lui qui envoie l'Eprit de joie. Le monde avait faim, mourait de faim, et dans son désespoir, se jetait sur les idoles qu'il avait créées et qu'il continue à créer aujourd'hui encore. Le Seigneur entendit son cri et dans la tendresse de sa miséricorde a répandu le seul aliment qui rassasie : l'amour qui vient d'en Haut.
Il l'a fait lentement, publiquement durant trois ans se souvenant que lorsqu'un bébé crie à s'étrangler, tout rouge de faim, il faut le calmer avant de lui donner à manger... et lui donner petit à petit, non tout à la fois, sous peine de l'étouffer. Mais même ainsi, le monde ne l'a pas reçu.
Allant jusqu'au bout de l'amour, Il s'est offert Lui-même librement au pressoir de la croix. Il nous montre ainsi que l'amour vrai et le vrai don est désintéressé. Il est le fruit de la vitalité intérieure d'un être, la marque de sa joie débordant naturellement vers l'extérieur.
Celui qui donne vraiment, qui se donne ne s'appauvrit en aucune façon, il s'enrichit au contraire de son propre don car il se trouve alors au contact le plus intime de la Vie qui elle aussi, donne à profusion.
Jésus est donc là dans la création de son Dieu et Père, modeste et de quelque manière, encore « néolithique ». Ne cherchons pas dans sa vision du monde le pressentiment de ce que nous savons aujourd'hui sur la structure de la matière ou l'évolution des vivants. L'univers est pour Lui ce qu'on peut en voir des bords d'un lac et d'après la lecture de la Bible. Jésus connaît le rythme des saisons, le soleil et la pluie, les oiseaux du ciel et les fleurs des champs ; Il sait la ville sur la montagne, les routes et leurs périls, le brouhaha du jour, le silence des nuits et le chant du coq au matin. Artisan et fils d'artisan, Il connaît les métiers de son temps : l'entretien des vignes, le métayage, les journaliers et leurs salaires, la pêche et le commerce, les travaux domestiques et les travaux des champs. Il admire les enfants, II comprend et respecte les femmes qui le suivent et qui L'aiment tout simplement comme Lui-même aussi les aiment en toute simplicité, sans le moindre indice d'autopossession de sa part ou d'accaparement ébauché de la leur. Les fondations de la maison, le roi qui part en guerre, les jugements iniques, les disputes à mort, la joie des noces, les dépenses insensées des prodigues, la jalousie d'un frère, la rouerie des puissants, la bonne chère des riches, les jeux des enfants, tout a frappé sa vue et façonné ses sens et sa raison.
Lorsqu'il ouvre la bouche, son cœur s'ouvre aussi et dans l'embrasure transparente des mots, on voit l'humanité merveilleuse d'un être qui a tout ressenti, tout deviné du monde de son temps et qui, sans rien figer dans un système, a tout compris sans prétention.
La douleur a sa place, immense, dans son humanité; les malades L'assaillent, forment autour de Lui une constellation de détresses physiques et parfois mentales. Ils attendent, se faufilent comme ils peuvent, ils supplient ou l'on supplie pour eux. Pour eux encore, on perce le toit des maisons afin de les signaler à Jésus et obtenir ce qu'il est d'ailleurs disposé à donner. Il est là, pour les corps mais aussi pour les cœurs abîmés. Les pécheurs patentés, les femmes dont on abuse, les exclus de l'amour et du respect, samaritains hérétiques, publicains et pécheurs, tous les grabataires du péché, Il est leur commensal et partage le mépris dont ils sont abreuvés.
A cette familiarité de Jésus avec tous les humains correspond sa familiarité avec la création ; l'une et l'autre ont la même source. Dieu n'est-Il pas le Créateur du ciel et de la terre, le nourricier des hommes et des oiseaux, le couturier sublime qui vêt de fleurs les champs ? Ouvrant ainsi les yeux sur toutes choses, Jésus y voit Dieu sans nuage.
Les causes secondes dont parleront plus tard les sages ne l'embarrassent pas ; Il ne les méconnaît pas puisqu'il estime les métiers qui les mettent en œuvre et qu'Il en pratique un ; mais à travers la « nature », Il atteint Celui qui toujours la crée. A travers le soleil et la pluie, Il perçoit l'amour personnel de Dieu qui dispense ce dont l'homme a besoin pour sa tâche.
Ce que fait Dieu, son Père, en pleine création, Jésus le fait parmi ses frères ; Il rend l'existence vivable en purifiant le ciel humain de ses passions, Il émonde les cœurs comme Dieu garantit les saisons pour que la vie des hommes ait la droiture du Dieu qui établit la création. Aussi, au sortir de la nuit durant laquelle Il a prié, peut-Il enseigner sa prière où la vision de Dieu qui doit tout rénover par son Règne s'associe au pain et au pardon.
Un tel monde n'est-il pas révolu ? Bien plutôt, quelque chose d'essentiel s'y trouve révélé qui en déborde le module scientifique ou social et touche à la racine même le cosmique et l'humain. Alors, la nature peut bouger, devenir insondable dans l'infime ou l'immense, plus vaste que le suggèrent déjà ces « îles » et ces « lointains » dont parlent les prophètes, elle restera ce qu'elle fut, ce qu'elle est pour Jésus : la création, où l'on peut percevoir, si l'on n'oublie pas qu'elle est toujours donnée, l'amour de Celui qui la donne.
Que l'univers soit tabulaire, sphérique ou supposé en expansion, que ce soit notre terre qui tourne ou le soleil qui devienne une réserve nucléaire, que les anémones des champs soient la dernière version des végétaux du secondaire, que l'homme soit debout depuis plusieurs milliers de millénaires... il y a là du décisif dans l'ordre du savoir mais rien en lui ne nous dispense de Celui qui crée ce monde et lui donne dans l'être son devenir et son soutènement.
Pareillement pour l'homme : il pourra transformer le visage des campagnes et des villes, gagner les airs, vaincre les océans, sangler la terre et zébrer l'atmosphère de réseaux de communications, sonder avec des robots l'espace interplanétaire ou scruter avec ses télescopes de lointaines galaxies ; il pourra entasser des richesses ou détruire sans pitié les hommes et les maisons : tout est inclus déjà dans le sens humain de Jésus ; non qu'il soit un veto imposé à l'histoire mais Il vit avec un parfait naturel l'expérience quotidienne des hommes et met à nu devant nous pour toujours leur existentialité la plus élémentaire. L'homme peut donc se libérer de maintes contraintes physiques, préciser son savoir des atomes et des ondes, devenir praticien en toutes sortes de pouvoirs qui modernisent ses spectacles, ses guerres, ses villes et ses usines ; il demeure, au plus fort de son évolution, ce qu'au temps de Jésus il est déjà et restera toujours : un être rigoureusement conditionné par l'air de ses poumons, par le sel et l'eau dont son corps a besoin, la pomme de terre ou le riz et le pain pour sa table et pour ses yeux le ciel et l'horizon.
Il peut raffiner et même sophistiquer son rapport à ce monde, Il ne l'abolit pas; Il en démultiplie au contraire la nécessité par ses nouvelles découvertes.
Les produits de ses Californie ou le néon de ses cités l'immergent autant dans la nature que le font les épis froissés dont les disciples de Jésus apaisaient leur fringale, ou que le fait la lampe fumeuse dont s'éclairaient alors les modestes maisons.
L'oubli qu'on peut commettre des nécessités les plus élémentaires de l'homme concernent la nourriture, l'habit, le logement, la dignité, le droit à l'expression trouvera toujours devant Lui l'aide-mémoire, le contre-oubli vivant que représente la Personne de Jésus identifié pour y porter remède et pour les abolir, à toutes les infortunes issues de la nature ou engendrées par l'homme.
En un mot, la sonde existentielle dont dispose Jésus pour pénétrer la nature et l'histoire, Le conduit, d'où Il est comme « Galiléen », jusqu'aux vraies profondeurs.
Nulle question ici d'une priorité quelconque pour un continent, un sexe, une race, un type d'homme, d'histoire ou de culture. Il s'agit seulement de l'homme dans son rapport à la terre habitée, à la terre qu'il faut rendre pour tous habitable. L'humain qui fait l'assise universelle des prétentions divines de Jésus est un humain qu'on dirait planétaire et qui est en plus coextensif à l'histoire toute entière. Non seulement dans les cinq continents on peut reconnaître en Lui, si nous ne trahissons pas son visage, l'archétype irremplaçable de l'humain. Il n'existe pas un homme qui, lisant l'Evangile dans l'espoir d'y trouver l'humanité de Dieu, ne puisse la rencontrer en celle de Jésus et découvrir en même temps les traits fondamentaux d'un humain dont il déplorerait l'absence. Les difficultés du Message et du Mystère de Jésus ne peuvent amoindrir la crédibilité singulière de Celui qui nous ramène tous à l'essentiel de nous-mêmes.
Les discontinuités des événements et des lieux, les ruptures culturelles qu'on dit instauratrices et qui le sont parfois, comptent moins que la pérennité de la nature et de l'humain dans sa grandeur, ses joies et ses chagrins.
Cette pérennité, Jésus l'atteint et la dégage en vertu d'un sentiment que la vision de l'Amour créateur illumine et contient.

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