D’où les maladies viennent-elles ?
Il y a quelques longtemps, lors d’une conférence, j’ai entendu conter l’histoire d’un prêtre qui célébrait dans un hôpital et qui racontait que lors de l’hospitalisation presque tous les patients venaient à la chapelle pour faire une prière ou allumer un cierge. On avait demandé à ce prêtre de faire une statistique afin de voir combien de patients passaient à la chapelle lors de la sortie de l’hôpital. La réponse fut sans appel: « Aucun ! ».
En entendant cette histoire, la première réaction que l’on pourrait avoir serait celle de déplorer le manque de reconnaissance de ces patients qui, une fois guéris, n’ont pas la décence de remercier Dieu d’avoir été guéris. Et l’on aurait probablement raison. Nous connaissons tous la péricope évangélique dans laquelle des dix lépreux guéris par Jésus, un seul vient Le remercier (Luc 17, 12-19). J’ose pourtant croire qu’il existe une autre raison pour laquelle ceux qui ont guéri « oublient » de remercier Dieu lors de leur sortie de l’hôpital : la plupart des malades ne voient pas en Dieu leur guérisseur, mais plutôt Celui Qui leur a envoyé la maladie! Et cela car en l’Eglise on dit cela trop souvent !
Quand on tombe malade, on essaie de comprendre la maladie, de voir quelles en sont les causes, on cherche une manière de guérir. Si l’on est tant soit peu pieux, nous allons en parler avec notre confesseur ou avec un prêtre ; certains d’entre nous cherchent une explication, d’autres l’espoir d’une guérison plus ou moins miraculeuse, d’autres encore la force d’aller de l’avant, malgré la maladie. La plupart du temps, les réponses que nous recevons rentrent dans l’une de ces catégories: « c’est peut-être une punition de Dieu pour des fautes commises par le passé » ; « tu es peut‑être en train d’expier des péchés, et il vaut mieux le faire ici sur terre, plutôt que de souffrir en enfer » ; « Dieu t’a peut-être envoyé cette maladie afin de t’empêcher de commettre certains péchés qui pourraient mettre en péril ton salut »...
Qu’ont en commun toutes ces réponses ? Elles situent toutes la maladie dans le contexte d’une démarche pédagogique de Dieu et suggèrent le fait que la maladie « nous a été donnée » pour notre bien : « C’est la croix que Dieu t’a donnée. Porte-la et tu seras sauvé !!! ». Sans nous en rendre compte, nous nous convainquons les uns les autres que la maladie nous a été donnée par Dieu. Il n’est alors pas étonnant que lors de l’hospitalisation les gens prient, en essayant probablement d’amadouer Dieu afin que Celui-ci allège leur souffrance. D’une certaine manière, ils demandent à Dieu d’enlever la maladie que Lui-Même leur aurait donnée. C’est pour cela qu’ils ne peuvent pas voir en Dieu leur guérisseur. Et c’est tout naturellement que l’homme ne ressent pas le besoin de Le remercier à sa sortie de l’hôpital, car au fond de lui il est convaincu que Dieu s’est limité à faire le geste raisonnable de réparer ce qu’il avait « détruit ».
Je me suis demandé maintes fois pourquoi l’idée que la maladie a un rôle pédagogique est tellement répandue parmi les chrétiens. Dans les Evangiles – qui comprennent les paroles que Dieu-Même a proférées quand Il est venu vivre parmi les hommes en tant qu’Homme – on ne nous parle jamais de cela. Une multitude de malades, d’aveugles, de paralytiques viennent voir le Christ, mais Celui-ci ne dit à aucun d’entre eux que la maladie lui avait été donnée afin qu’il puisse expier ses péchés ou afin qu’il fasse pénitence, ou pour qu’il puisse se sauver grâce à elle. Pas même une fois! A une occasion pourtant le Christ guérit une femme bossue depuis dix-huit ans, en disant que c’est Satan qui la tenait liée (Luc 13, 16). Je dirais que ces mots du Sauveur nous offrent une autre perspective sur la maladie.
« Le Père n’a jamais voulu qu’une de Ses créatures – pas même un insecte – connaisse la souffrance. [...] Dieu a toujours voulu que tous les hommes soient sauvés et qu’ils puissent connaître le vrai bonheur. Qu’ils soient sauvés tout simplement par la miséricorde et l’amour de Dieu. »1 La chute de l’homme du Paradis et l’éloignement de Dieu ont engendré le monde que l’on connaît aujourd’hui, avec toutes ses souffrances et ses maladies. Ce monde, bien que créé par le Dieu « très-bon » – comme le père Rafail Noica aime à dire –, « gît au pouvoir du Mauvais » (1 Jn. 5, 19), de celui qui « était homicide dès le commencement et n’était pas établi dans la vérité » (Jn. 8, 44). « C’est pour détruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu » en ce monde (1 Jn. 3, 8). C’est dans ce monde que le Christ a guéri les malades, les aveugles, les paralytiques, afin de nous montrer que c’est bien là la raison de Sa venue au monde : nous guérir de la maladie la plus terrible – la première maladie que le diable ait provoqué –, la séparation de Dieu et l’impuissance de sentir Son amour pour chacun d’entre nous.
« Et, bien que nous sachions que la santé est un bien et que la maladie est insupportable avant d’en avoir fait l’expérience, combien plus faisons-nous la différence entre les deux quand nous tombons malades ! » (Saint Jean Chrysostome2). Je crois que la maladie fait partie des maux de ce monde et que vouloir guérir est tout à fait naturel. Dans certains cas pourtant il n’y a pas de guérison, mais il arrive autre chose : nous comprenons que c’est le Christ crucifié Lui-Même Qui est à nos côtés quand on est dans la souffrance. Et tout comme la Crucifixion du Christ, qui paraissait une défaite, s’est transformée en victoire par la Résurrection, de la même façon, quand nous donnons à Dieu la permission de souffrir avec nous, alors nos âmes peuvent renaître, même si les corps restent impuissants. Le père Porphyre disait: « Ne priez pas pour la guérison, mais demandez à Dieu de devenir des bonnes personnes, capables de prier pour vos âmes et de vous abandonner à l’amour de Dieu »3. Je n’ai pas la force de prier ainsi, car j’aimerais bien que moi-même, ainsi que mes proches, nous ayons la santé physique, ainsi que la santé spirituelle. Mais je suis sûr que le père Porphyre savait de quoi il parlait, car ses mots nous invitent à ne pas être égoïstes dans nos prières, à ne pas nous comporter comme les neuf lépreux qui, une fois guéris, oublient leur Thaumaturge. Au contraire, le lépreux samaritain a su recevoir non seulement la guérison du corps, mais également la guérison de l’esprit. Et c’est bien le seul des dix qui, en revenant « rendre gloire à Dieu » et remercier le Christ, a entendu la bonne nouvelle : « ta foi t’a sauvé » (Luc 17, 19).
J’aimerais qu’on entende tous ces mêmes paroles. C’est pour cela que je prie, avec le père Sophrony : « Viens et guéris-moi de l’emprise de la mort. Viens et chasse tout esprit mauvais qui demeure en moi. Viens et opère Toi-même en moi les choses agréables à tes yeux : car je suis impuissant à faire le bien – je suis prisonnier des ténèbres que j’exècre tant. »4
« La Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie » (Jn. 1, 5). Il faut seulement apprendre à ouvrir les fenêtres de nos âmes afin de laisser entrer la Lumière...
Bogdan Grecu
Notes :
1. Père Jacob (Langhardt), « La Croix, chemin du Paradis », Apostolia, n°. 37, avril 2011.
2. « Septième homélie » de « Homélies sur la Genèse » (Sermones 1-8 in Genesim – CPG 4410 – PG 54, 581-620), p. 29-114, huit discours traduits par P. Soler (1-4) et D. Ellul (5-8).
3. Père Porphyre (Bairaktaris), Wounded by Love, p. 229.
4. Père Sophrony (Sakharov), « Voir Dieu tel Qu’Il est ».

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